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Immeuble à condos désastreux à Gatineau : où était la RBQ?

LA FACTURE - Un électricien qui ignore l’existence de certaines normes, un entrepreneur qui abandonne le chantier, un mur qui menace de s'effondrer : le cauchemar de six copropriétaires.

Bâtiment de plusieurs copropriétés.

Le 2 rue Martel à Gatineau.

Photo : Radio-Canada

Marie Houtart et son époux cherchaient un endroit pour vivre leurs belles années de retraite. Le couple de Gatineau a hésité entre un condo en Ontario et un au Québec. Leur cœur les a conduits du côté québécois de la rivière des Outaouais face à Ottawa « parce qu'on avait une vue qui est extraordinaire ».

Portrait de Marie Houtart.

Marie Houtart, copropriétaire du 2 rue Martel, à Gatineau.

Photo : Radio-Canada

Après avoir signé le contrat d’achat pour une copropriété pas encore construite, le couple a envisagé d'embaucher un surveillant de chantier. Puis, il y a renoncé. Parce qu'on avait la Garantie des maisons neuves et on avait la Régie du bâtiment derrière nous. C'est comme si on allait chercher une troisième personne pour surveiller la première qui surveillait la deuxième.

Cette décision, ils vont la regretter cinq ans plus tard, une fois que la garantie sera échue. En 2019, un feu se déclare sur l’une des six terrasses de l’immeuble. Les dégâts sont limités à trois condos, mais par la suite, tous les propriétaires devront quitter les lieux et se trouver un autre endroit pour habiter.

Un grave problème d’électricité

Lorsque des employés chargés du nettoyage ont ouvert un mur, ils ont malencontreusement coupé un fil électrique caché à l'intérieur d’un mur. Cela est étonnant, puisque leurs scies sont calibrées pour éviter ce genre de pépin. C’est que le filage a été installé sans respecter les normes du Code de construction.

Des fils électriques pendouillent dans un chantier où les murs de gypse ont été enlevés.

Murs dégarnis au 2 rue Martel, à Gatineau.

Photo : Radio-Canada

Ces normes prévoient que le filage doit être posé à une distance minimale de 32 millimètres (ou 1 pouce ¼) du bord de la charpente. À défaut de respecter cette distance, il faut alors poser une plaque d’acier.

Illustration d'un fil électrique à 32 mm de la charpente de bois.

Un fil électrique doit être posé à 32 mm du bord de la charpente.

Photo : Radio-Canada

C’est l’électricien Benoit Desjardins qui a installé le filage électrique dans tous les condos de l’immeuble. Il reconnaît qu’il n'a pas posé de plaques ni respecté la norme de 32 millimètres, parce que, dit-il, on n'était pas au courant de cette norme-là dans ce temps-là.

Selon la Régie du bâtiment du Québec, l’exigence de la protection des câbles sous gaine non métallique dans les installations dissimulées serait, semble-t-il, apparue dans les années 1970. Mais devant l’incompréhension de certains électriciens, la RBQ a publié une note en 2012 leur rappelant l’importance de respecter cette norme ou, à défaut, de poser des plaques protectrices. Cette note est apparue avant la construction de l’immeuble à condos de Gatineau.

Portrait de Benoit Desjardins dans son solarium.

Benoit Desjardins, électricien.

Photo : Radio-Canada

Il y a beaucoup de maisons au Québec qui ont été faites de cette façon-là avant 2013-2012, nous affirme Benoit Desjardins. De son propre aveu, ce n'est qu'à partir de 2014-2015 qu’il a commencé à respecter cette norme.

À la demande de la Régie du bâtiment du Québec, il a dû reprendre tout son travail dans l'immeuble à condos, ce qui a impliqué d’ouvrir tous les murs, planchers et plafonds.

Les poseurs de gypse ont sonné l’alarme

Lorsque les murs ont été dégarnis pour permettre à l'électricien de refaire son travail, les copropriétaires ont constaté que de nombreux fils avaient été transpercés à plusieurs endroits. Selon la Corporation des maîtres électriciens du Québec, de nombreux incendies sont provoqués justement par des fils mal posés et transpercés, mais ce n’est pas ce qui a causé l’incendie à Gatineau.

Une main tient un fil électrique perforé.

Fil électrique perforé sur le chantier du 2 rue Martel, à Gatineau.

Photo : Radio-Canada

À la suite de notre entrevue, l'organisme a ouvert une enquête sur les agissements de l’électricien.

« Si les faits sont avérés, c'est grave, c’est clair, mais je ne peux pas présumer de la sanction parce que plusieurs facteurs peuvent influencer la sanction disciplinaire. »

— Une citation de  Julie Senécal, vice-présidente, Corporation de maîtres électriciens du Québec
Portrait de Julie Senécal dans son bureau.

Julie Senécal, vice-présidente de la corporation des maîtres électriciens du Québec.

Photo : Radio-Canada

Tout cela aurait-il pu être évité? Nous avons parlé au président de la compagnie qui a posé les murs de gypse. Dans un témoignage troublant, Sébastien Lamarche nous affirme avoir sonné l'alarme auprès de SI4, l’entrepreneur général. Je trouvais qu’il y avait une anomalie. Moi, je ne suis pas un électricien. Mais j'ai cru bon de mentionner au donneur d’ouvrage sur le chantier : "Écoute, me semble que c'est pas correct". Ils ont dit : "Non, c’est parfait, vous pouvez fermer, faites vos affaires".

L'entrepreneur général, SI4, a abandonné le chantier et a délaissé sa licence de la RBQ alors que l’immeuble n’était pas terminé. SI4 a refusé notre demande d’entrevue.

Pas de surveillance de chantiers

Marie Houtart regrette amèrement d'avoir renoncé à embaucher un surveillant de chantier. Si on pouvait retourner en arrière, si on avait une boule de cristal, évidemment qu'on aurait de la surveillance. Je ne rachèterais plus jamais quelque chose de neuf sans avoir de la surveillance de chantier. Parce qu’on se met à risque!

Condominium en chantier.

Chantier du 2 rue Martel, à Gatineau.

Photo : Radio-Canada

Il faut rappeler que le Québec est la seule province au Canada à ne pas avoir de surveillance de chantier à chacune des étapes cruciales d’un chantier.

Cela fait des années que la Corporation des maîtres électriciens presse la RBQ de multiplier les inspections sur les chantiers. Pour appuyer ses demandes, la corporation a retenu les services de la firme Raymond Chabot Grant Thornton afin de comparer le nombre d’inspections entre différentes provinces canadiennes et le Québec.

En 2017, seulement 4433 inspections du système électrique ont été faites au Québec, alors que dans la province voisine, les inspecteurs de l'Ontario en ont fait 100 fois plus, soit 485 000. C’est le jour et la nuit. C’est inacceptable, dénonce Julie Senécal.

Elle souligne que cette absence d'inspection n'est pas sans conséquence. On est les champions canadiens des incendies au niveau résidentiel au Canada basés sur des problèmes électriques. On est la seule province qui chauffe à l'électricité. Si on a plus de risques, on devrait avoir plus d'inspections, alors que c'est l'inverse.

Les dépenses s’accumulent, la situation empire

Pour les copropriétaires de l’immeuble de Gatineau, l'impact financier de ces travaux est une catastrophe. Ils évaluent leurs pertes actuelles à 428 000 $. Les frais de relocalisation, de démolition de même que les honoraires professionnels s’additionnent.

Condominium en chantier.

Chantier du 2 rue Martel, à Gatineau.

Photo : Radio-Canada

Ça a eu un impact effrayant à tous les niveaux, dit Marie Houtart. Là, on a les mains liées parce qu'on ne sait pas combien va nous coûter ce problème-là. On est vraiment coincés financièrement.

Cet été, pendant d’autres travaux de dégarnissage, les ouvriers ont entendu un bruit sourd provenant du sous-sol. Dépêché sur les lieux, un ingénieur a découvert une fissure sur un linteau, une pièce majeure sur laquelle repose la structure de l'immeuble. Il a restreint l’accès à l’immeuble le temps que des travaux d’urgence soient réalisés.

Fissure sur une poutre de béton.

Fissure dans un linteau au 2 rue Martel, à Gatineau.

Photo : Radio-Canada

Dans son rapport préliminaire, on peut lire qu’une défaillance dans cet élément pourrait mener à l’effondrement d’une partie de la structure. Pour supporter le poids de l’édifice, les portes des garages ont été condamnées et remplacées par une structure de bois et du métal, le temps qu’une solution permanente soit trouvée.

Garages placardés.

Garages condamnés du 2 rue Martel à Gatineau.

Photo : Radio-Canada

Pierre Girard, gestionnaire de condo, a été mandaté dès le début par les copropriétaires pour les aider dans la gestion de ce chantier. La découverte de cette fissure le préoccupe. On ne peut plus avancer. On aurait pensé entamer une phase de finition, commencer à redonner les condos aux gens, faire l'isolation, de la peinture, du plâtre, du gypse. Mais là, on a un problème au niveau du squelette. On ne peut pas refermer tant et aussi longtemps que l'ingénieur n'a pas terminé son rapport puisqu'on n'a pas de pistes de solutions.

Portrait de Pierre Girard dans un chantier.

Pierre Girard, gestionnaire d'immeubles.

Photo : Radio-Canada

Geneviève Gagnon, une autre copropriétaire, est inquiète. Il y a des enjeux pour notre sécurité. Ça, c'est inquiétant, dit-elle. Si on avait continué à habiter le bâtiment, est-ce que le mur arrière se serait effondré alors qu'on est dans l'édifice? Il a fallu mettre un support, donc il y a un risque.

Avec les travaux de corrections envisagés, la facture totale pourrait s’élever à 2 millions de dollars. Les dépenses et les sous qu'on a investis sont déjà, à mon avis, des montants significatifs, souligne Geneviève Gagnon. Avec ce qui s'ajoute, ce qui est projeté par notre ingénieur, par l'architecte, pour moi, ça va être des coûts prohibitifs.

Portrait de Geneviève Gagnon dans son chantier.

Geneviève Gagnon, copropriétaire du 2 rue Martel, à Gatineau.

Photo : Radio-Canada

Mme Gagnon a l’impression que les coûts finaux seront tellement élevés que personne ne reviendra habiter l'immeuble. C’est la première fois qu’on a envisagé que peut-être on n’allait pas pouvoir revenir chez nous [...] tellement que reconstruire serait trop coûteux.

Le syndicat de copropriétaires s'est tourné vers les tribunaux. Une poursuite, qui est contestée, a été intentée en juin dernier contre les promoteurs, l'entrepreneur général, l’électricien et la Garantie de maisons neuves Qualité Habitation.

La Régie du bâtiment au banc des accusés

Outre l'incompétence des compagnies qui ont construit l'immeuble, elle montre du doigt la Régie du bâtiment du Québec. Son rôle, c'est de s'assurer de notre protection, s'assurer de la compétence des entrepreneurs et s'assurer que les constructions sont de qualité. Il y a rien de tout ça qui a été fait ici, rien.

Nous avons relayé cette remarque au porte-parole de la RBQ, Sylvain Lamothe. Ça a toujours été dans notre mission de protéger le public par l'adoption de code, par la mise en place d'un règlement sur le plan de garantie, par la mise en place d'un cautionnement de licence. Ce sont toutes ces actions-là qui protègent le consommateur. Il ajoute que ce n'est pas dans la mission de la RBQ d'inspecter tous les bâtiments. La RBQ ne construit pas des bâtiments. Les responsables de la construction du bâtiment, c'est l'entrepreneur qui avait un plan de garantie.

Portrait de Sylvain Lamothe dans son bureau.

Sylvain Lamothe, porte-parole de la Régie du bâtiment du Québec.

Photo : Radio-Canada

Pour Pierre Girard, cette construction est emblématique de tout ce qui ne va pas dans l’industrie de la construction domiciliaire au Québec et il s’adresse au gouvernement. Votez une loi pour que ça n'arrive plus jamais, une histoire comme ça. La seule façon de le faire, c'est d'aller inspecter aux étapes cruciales d'un chantier de construction.

La ministre responsable de l'Habitation, Andrée Laforest, a donné l’an dernier le mandat à la RBQ d’élaborer des scénarios qui incluent des inspections aux étapes charnières de la construction. Pour Geneviève Gagnon et les autres copropriétaires, il est trop tard. On est dans un scénario où des gens incompétents peuvent construire une bâtisse, et la responsabilité retombe sur les gens qui achètent cette bâtisse-là. C'est ce qui se passe chez nous, là.

Le reportage de François Dallaire et de Martin Jolicoeur est diffusé à La facture le mardi à 19 h 30 et le samedi à 12h30 à ICI Télé.

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