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Cuba : un exode prévisible

Une foule marche à l'extérieur.

Des Cubains manifestent devant l'ambassade du Panama à La Havane, le 9 mars 2022, pour réclamer la suppression du visa de transit lors des vols vers le Nicaragua, première étape de leur long périple vers le nord.

Photo : Getty Images / YAMIL LAGE

Près de 200 000 Cubains sont arrivés au cours de cette année financière (depuis octobre) sur le sol américain, selon le Service des douanes et de la protection des frontières des États-Unis.

C’est du jamais-vu, et plus que lors des deux grands exodes précédents (ceux de Mariel et des « balseros ») combinés.

Au mois d’avril 2022 seulement, quelque 35 000 Cubains ont été interceptés à la frontière des États-Unis et du Mexique.

Environ 5700 autres personnes ont été arrêtées en mer et retournées à Cuba.

C’est sans compter tous ceux qui se sont dirigés ailleurs, que ce soit en Amérique latine ou en Europe, remarque Mariakarla Nodarse Venancio, directrice adjointe pour Cuba au Bureau de Washington sur l'Amérique latine (WOLA), une ONG américaine.

« On estime qu’environ 300 000 Cubains ont quitté l’île cette année, ce qui représente presque 3 % de la population [de 11,3 millions de personnes]. »

— Une citation de  Mariakarla Nodarse Venancio, Bureau de Washington sur l'Amérique latine

Près de 13 000 Cubains ont demandé asile au Mexique depuis janvier, soit 60 % de plus qu’en 2021.

Conditions parfaites

Toutes les conditions sont réunies, note Jorge Duany, directeur de l’Institut de recherche sur Cuba de l’Université internationale de la Floride. Des facteurs politiques, économiques et sanitaires se sont conjugués pour produire cet exode extraordinaire.

M. Garcia sur une charrette tirée par un cheval.

Plusieurs Cubains employés dans le tourisme ont dû trouver de nouvelles occupations, comme Yusmani Garcia, guide de tourisme à Vinales, qui a dû reprendre son travail de forgeron depuis la pandémie.

Photo : Getty Images / YAMIL LAGE

Le point de départ est une économie stagnante qui ne parvient pas à répondre aux besoins de la population, souligne M. Duany. Puis est survenue la pandémie. Le tourisme, qui est la deuxième source de devises de l’île et qui représente 10 % du PIB, s’est effondré. On est passé de plus de 4 millions de visiteurs en 2019 à moins de 350 000 en 2021.

Ensuite, les sanctions mises en place par l’administration Trump ont durement frappé l'économie et en particulier le secteur privé qui commençait à se développer, explique Maria José Espinosa Carrillo, directrice du Centre pour la démocratie dans les Amériques, une institution non partisane basée à Washington.

Il y a eu des restrictions aux transferts de fonds de l’extérieur, la fermeture de l’ambassade et des services consulaires à La Havane, l’annulation du programme de réunification familiale, la limitation des visas et la suspension de certains vols, précise-t-elle.

« Toute la question des sanctions a eu un impact très important sur la population cubaine. »

— Une citation de  Maria José Espinosa Carrillo, directrice du Centre pour la démocratie dans les Amériques

S’ajoute à cela la décision du gouvernement cubain de réunifier la monnaie nationale, qui a entraîné une dévaluation du peso et une augmentation de l’inflation à 71 % en 2021.

L’impossibilité de recevoir des fonds de la diaspora fait également très mal.

Dans le cadre des sanctions, l’ex-président Donald Trump a interdit aux entreprises américaines toute transaction avec Fincimex. Cette entité, contrôlée par l’État cubain, gérait l’envoi des fonds avec Western Union, une entreprise américaine spécialisée dans les transferts d'argent internationaux. Or, en plus d’être une des principales entrées de devises pour le pays, ces dollars reçus de l’extérieur permettaient à bien des Cubains de survivre.

Les gens comparent la crise actuelle à la « période spéciale » des années 1990, remarque Jorge Duany. Selon certains, elle est même pire. Il n’y a pas de nourriture, pas de médicaments ni de carburant.

Répression politique accrue

Situation économique difficile, insatisfaction face à la gestion de la pandémie par le gouvernement, les Cubains en ont eu assez, observe Maria José Espinosa. Tout cela s’est accumulé et le 11 juillet [2021] est arrivé, dit-elle.

Des manifestants à La Havane.

Des milliers de Cubains ont manifesté partout dans le pays le 11 juillet 2021 sous le slogan « Patria y vida » (Patrie et vie), par opposition à celui de la révolution cubaine, qui est « Patrie ou mort ».

Photo : Reuters / Alexandre Meneghini

Ce jour-là, des dizaines de milliers de personnes sont sorties dans les rues pour manifester leur mécontentement.

Il n'y avait jamais eu une manifestation publique d’une telle ampleur, soutient Jorge Duany.Des incidents ont été signalés dans toute l'île, d'est en ouest, en passant par La Havane, les principales villes et les petits villages. Il n’y a aucun précédent, à part peut-être la contestation de 1994 [le Maleconazo], mais elle était beaucoup plus circonscrite.

Le gouvernement a répondu par la répression et la criminalisation des manifestants, les accusant d'être des agents de l'impérialisme yankee, des mercenaires infiltrés, etc., ajoute M. Duany.

Des centaines de personnes ont été arrêtées ce jour-là et les suivants. Certaines ont été condamnées à de lourdes peines de prison, d’autres attendent toujours leur sentence.

Mme Frometa s'essuie les yeux.

Virgen Frometa montre une photo de son frère Luis Frometa, condamné à 25 ans de prison pour avoir pris part aux manifestations contre le régime. Il fait partie des quelque 700 personnes qui ont déjà été condamnées ou qui seront jugées pour leur participation aux manifestations.

Photo : Getty Images / YAMIL LAGE

Depuis, l’État cubain a serré la vis aux opposants et à tous ceux qui osent afficher leur insatisfaction. La répression et la censure sont encore plus étendues. Des artistes ont été incarcérés, d’autres ont été bannis du pays.

« La réaction a été extrême et, un an et demi plus tard, ne semble pas faiblir. Au contraire, ils poursuivent leur effort pour contrôler et étouffer n’importe quelle tentative de dissidence. »

— Une citation de  Jorge Duany, directeur de l’Institut de recherche sur Cuba de l’Université internationale de la Floride

L'espace civique s'est rétréci, confirme Mariakarla Nodarse Venancio. Au cours des années passées, il y avait eu une sorte d'ouverture, une zone grise dans laquelle on permettait l’existence d’une société civile, de militants LGBTQ ou de groupes féministes, qui revendiquaient des droits, mais ne cherchaient pas à renverser le gouvernement. Toutefois, lorsqu'il se sent acculé, le gouvernement cubain opte pour une répression accrue.

Une soupape

En novembre 2021, le Nicaragua, allié de La Havane, a ouvert ses portes aux Cubains, qui peuvent maintenant s’y rendre sans visa. Depuis, des dizaines de milliers de personnes se sont acheté des billets d’avion pour Managua, première étape d’un long périple vers le nord.

Des hommes de dos.

Les Cubains se joignent aux milliers d'autres migrants qui tentent d'atteindre les États-Unis en traversant l'Amérique centrale à pied.

Photo : Getty Images / WENDELL ESCOTO

Pour Ricardo Herrero, directeur du Groupe d’étude sur Cuba (Cuba Study Group), un groupe non partisan à Washington, ce n’est pas une coïncidence.

Il y a une crise généralisée à Cuba, où l’on sort de la pandémie, on vit une pénurie alimentaire, une inflation monétaire, des pannes d'électricité massives à l'échelle de l'île, en plus de la répression politique, et arrive alors un accord qui supprime l'obligation de visa pour entrer au Nicaragua, observe M. Herrero.

« Lorsque vous additionnez tout cela, vous avez à la fois une cocotte-minute et une soupape. »

— Une citation de  Ricardo Herrero, directeur du Groupe d’étude sur Cuba, à Washington

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement cubain se sert des migrations pour diminuer les tensions sur l’île, remarquent les analystes. On voit mal quel est l’intérêt pour le Nicaragua d’éliminer le visa d’entrée pour les Cubains, note M. Herrero. Quand on connaît les liens entre le gouvernement du Nicaragua et celui de Cuba, on peut arriver à ses propres conclusions.

Un homme et une femme changent des billets dans une rue de La Havane.

Le gouvernement cubain a annoncé qu'il commencerait à vendre des dollars à sa population, après avoir commencé à en acheter au prix du marché noir, dans l'intention de créer un marché des changes officiel dans le pays.

Photo : Getty Images / YAMIL LAGE

La migration est une façon pour le gouvernement cubain d’exporter sa main-d’œuvre excédentaire et ses dissidents, mais aussi d’augmenter les transferts de fonds vers l’île, qui sont indispensables pour la survie de l’économie et du régime, souligne Jorge Duany.

La route passant par le Nicaragua est longue et coûteuse, mais moins que celle qui part de la Guyane, en Amérique du Sud, empruntée déjà par de nombreux Cubains, puisque Georgetown ne leur exige pas de visa. Elle est, en outre, moins dangereuse que la traversée du détroit de Floride, qui attire de plus en plus de personnes.

« Cette nouvelle route est plus longue, plus chère et plus compliquée, mais au moins ils ont une plus grande probabilité d'entrer aux États-Unis, ce qui ne semble pas se produire avec la route maritime entre la Floride et Cuba. »

— Une citation de  Jorge Duany, directeur de l’Institut de recherche sur Cuba à l’Université internationale de la Floride

Ceux qui peuvent se le payer empruntent ce trajet terrestre, tandis que les autres continuent d’essayer par la voie maritime.

Peu d’espoir de changement

Les flux migratoires devraient se poursuivre au même rythme si rien ne change à Cuba, craignent les analystes.

Les gens n’ont plus confiance dans le processus de réforme interne à Cuba ni dans la politique américaine, estime Mme Espinosa.

Il y a eu quelques améliorations lors du rapprochement amorcé sous la présidence d’Obama, dont une plus grande ouverture au secteur privé et au commerce, suscitant beaucoup d’espoir. Mais depuis, on a reculé. Cela a créé énormément de pessimisme, croit-elle.

Un hélicoptère de pompiers survole le site d'un gigantesque incendie dans un dépôt de carburant.

Un énorme incendie dans un dépôt de carburant à Matanzas, dans le nord-ouest de Cuba, a contribué à l'augmentation des coupures de courant sur l'île, qui sont de plus en plus longues.

Photo : Getty Images / YAMIL LAGE

Beaucoup de Cubains sentent qu’ils n’ont plus d’options, renchérit Ricardo Herrero. Ils disent : nous ne pouvons pas compter sur les États-Unis et nous ne pouvons pas espérer qu’il y ait des réformes qui remettent l’économie sur les rails.

« Tout cela contribue à cette impression qu’il n’y a pas d'avenir pour eux sur l’île. Ils ne voient d’autre sortie que l’exil. »

— Une citation de  Ricardo Herrero, directeur du Groupe d’étude sur Cuba, à Washington

Une crise prévisible

Les Américains ne peuvent rester les bras croisés face à cet afflux. Le président Joe Biden a annoncé quelques mesures, notamment la reprise de certains services à l’ambassade de La Havane, qui fonctionne au ralenti depuis les mystérieuses attaques acoustiques de 2017.

L’octroi de 20 000 visas migratoires annuels (fruit d’une entente de 1994) va recommencer dans le courant de l’année prochaine, tout comme le programme de réunification familiale.

C’est une mesure positive, mais qui va trop tarder, considère Mariakarla Nodarse Venancio, puisqu’on ne prévoit pas d’émission de visas avant l’année prochaine. Cela n’aidera pas à rétablir la migration légale à court terme, croit-elle.

L'ambassade des États-Unis à La Havane.

L'ambassade des États-Unis à La Havane.

Photo : Getty Images / YAMIL LAGE

C’est insuffisant, pense également Maria José Espinosa. Ce serait important que l’administration prenne des mesures rapidement pour appuyer les Cubains et leur donner espoir afin qu’ils restent dans leur pays.

L'administration devrait notamment retirer Cuba de la liste des pays soutenant le terrorisme, ce qui permettrait la reprise des envois de fonds et faciliterait la vie aux entreprises cubaines, estime-t-elle.

« Ce qui arrive est la responsabilité du gouvernement cubain, mais la Maison-Blanche pourrait prendre des mesures qui soulageraient les Cubains. »

— Une citation de  Maria José Espinosa Carrillo, directrice du Centre pour la démocratie dans les Amériques

D'autant plus que cette situation était très prévisible, croit Ricardo Herrero. Les Américains réagissent à une crise à laquelle ils ont eux-mêmes contribué, remarque-t-il. On les avait avertis que s'ils ne changeaient pas la politique de Trump envers Cuba, on verrait une crise migratoire. Ils n’ont rien fait, et les conditions à Cuba n'ont fait qu'empirer.

« Si l'on additionne les décisions prises par l’administration Trump, les mesures ratées du gouvernement cubain pour relancer l’économie, puis la pandémie, cela donne une combinaison toxique. »

— Une citation de  Ricardo Herrero, directeur du Groupe d’étude sur Cuba, à Washington

Pour les Cubains, qui ne se trouvent qu’à 150 km de la Floride, la tentation de partir est forte, croit-il.

Mais la politique migratoire, et particulièrement tout ce qui touche à Cuba, est hautement sensible aux États-Unis. À l’approche des élections de mi-mandat, en novembre, personne n’a donc grand espoir d’une résolution prochaine de la crise.

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