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Nombre d’employés « insuffisant » pour assurer des soins adéquats en Abitibi-Témiscamingue

Photo de la façade de l'hôpital de Ville-Marie, l'affiche bien en évidence à l'avant-plan.

Les citoyens de Témiscaming ont tendance à aller en Ontario pour se faire soigner lorsqu'ils ont des problèmes de santé importants.

Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Cotnoir

Une étude de l'Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) arrive à la conclusion que le nombre de médecins et d’infirmières en Abitibi-Témiscamingue est nettement insuffisant pour assurer à la population des services adéquats.

Cette étude (Nouvelle fenêtre) commandée par la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) révèle notamment que les services de première ligne sont diminués et moins efficaces que la moyenne québécoise.

On voulait avoir quelque chose d’objectif, quelque chose de concret qui allait sortir et allait probablement forcer les partis politiques à prendre des engagements envers la région, explique le président régional de la FIQ Jean-Sébastien Blais, qui rappelle que son syndicat réclame depuis des années que la région ait un statut particulier.

L’étude révèle que 72,8 % des visites aux urgences de l’Abitibi-Témiscamingue ont un faible degré d’urgence (priorités 4 et 5), comparativement à 53 % pour l’ensemble du Québec.

Ce n'est pas que la première ligne n’est pas efficace, c’est que la première ligne est inexistante depuis deux ans. Ça fait trois plans de contingence consécutifs qu’on subit. On a annoncé des abolitions de postes dans les GMF, on annonce des abolitions de postes dans les soins à domicile, en santé publique. Il n’y a pratiquement aucune prévention qui peut être faite en Abitibi-Témiscamingue en ce moment, résume Jean-Sébastien Blais.

Le président de la FIQ-SISSAT, Jean-Sébastien Blais.

Le président de la FIQ-SISSAT, Jean-Sébastien Blais (archives)

Photo : Radio-Canada / Andrei Audet

Le CISSS-AT souligne pour sa part que les données sont similaires dans d’autres régions éloignées.

L’écart avec la moyenne québécoise est entre autres attribuable au fait que, dans les milieux urbains, il y a davantage d’alternatives pour les personnes qui souhaitent consulter un médecin pour des problèmes de santé mineurs ou non urgents, nous explique l’organisation par courriel après avoir refusé notre demande d’entrevue.

La diminution des services de soins à domicile joue un rôle important, selon le Dr Jean-Yves Boutet, médecin de famille et président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Nord-Ouest du Québec.

C’est là qu’on a un besoin criant, surtout parfois des gens très malades, il y a de l’insécurité parce qu’ils ont des diagnostics, de nouveaux médicaments, je pense aussi à des patients qui ont un diagnostic de cancer, qui ont de la chimio, leur seule porte de sortie souvent c'est d’aller à l’urgence, explique-t-il.

Un homme gesticule de la main lors d'un discours.

Le Dr Jean-Yves Boutet, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Nord-Ouest du Québec (archives)

Photo : gracieuseté

Le Dr Justin Langevin, médecin de famille et chef de service de la salle d’urgence à Rouyn-Noranda, explique pour sa part que ce phénomène n’est pas nouveau, notamment en raison du nombre élevé de personnes n'ayant pas accès à un médecin de famille.

Plusieurs mécanismes sont mis en place selon lui pour tenter de rediriger les patients vers d’autres services.

Ici, on réoriente 16 % de nos patients qui se présentent à la salle d’urgence vers une clinique. Là-dessus, je pense que la moyenne québécoise est de 11 %, explique-t-il.

La forte fréquentation de certaines urgences, surtout celles de Val-d’Or et de Rouyn-Noranda, fait aussi en sorte que certains décident tout simplement de s'en aller sans avoir obtenu de soins. Ainsi, 11,7 % des patients partent sans avoir consulté à Val-d’Or, alors que le taux est de 9,1 % à Rouyn-Noranda. L’attente moyenne à l’urgence semble d'ailleurs directement liée au nombre de personnes qui s'en retournent sans consulter.

Vue sur l'hôpital de Rouyn-Noranda et le lac Osisko.

L'Hôpital de Rouyn-Noranda (archives)

Photo : Radio-Canada / Annie-Claude Luneau

Les patients qui ne sont pas vus aussi régulièrement en soins à domicile ou qui ne sont pas vus par une infirmière au GMF, vous savez ce qu’ils font? Ils se retrouvent dans une salle d’urgence, ils sont cotés priorité 4 ou 5 et finalement ils se découragent, parce que le temps d’attente est trop long et que ce n’est pas le bon endroit pour eux. Ce sont au final des patients qui n’auront aucun soin, ajoute Jean-Sébastien Blais.

C’est inquiétant parce que si quelqu’un quitte, il y a des gens parmi ceux-là qui auraient dû avoir des services qui possiblement vont avoir des complications et vont devenir des plus gros cas encore à traiter, estime pour sa part Yves Bolduc, ex-ministre de la Santé de 2008 à 2012 pour le Parti libéral du Québec et ex-directeur général du CSSS de la Vallée-de-l’Or.

Le Dr Bolduc assis à un bureau, devant un ordinateur portable, à l’intérieur de son cabinet. Il porte un stéthoscope autour du cou.

Le Dr Yves Bolduc (archives)

Photo : Radio-Canada

Selon le Dr Justin Langevin, la majorité des personnes qui partent étaient associés à des priorités 4 ou 5.

Je vous dirais que la majorité consulte dans les 24-48 heures après pour être revue. Par exemple, quelqu'un qui vient pour un suivi CSST, il voit bien que ça n'avance pas, car il y a des cas urgents. Le patient va quitter, mais va revenir le lendemain pour être vu éventuellement, explique-t-il.

Un territoire vaste, mais peu de personnel

Le rapport de l’IRIS nous apprend aussi que le nombre d’infirmières par millier d’habitants en Abitibi-Témiscamingue est semblable à la moyenne provinciale. La région compte toutefois moins d’infirmières que pour des régions similaires avec un territoire vaste à couvrir comme la Gaspésie et la Côte-Nord.

Vous savez les infirmières, c’est le cœur du réseau de la santé, donc si on n'a pas assez de professionnels en soins, on risque de vivre davantage de ruptures de services dans les prochaines années, explique Jean-Sébastien Blais.

L’étude mentionne aussi que la distance à parcourir pour obtenir un service peut aussi faire en sorte que certains patients décident de ne pas s’y rendre, notamment en prévention.

On y cite en exemple le dépistage du cancer du sein : Comme le point de service de Témiscaming-Kipawa n’offre pas ce service, les patientes devant effectuer un dépistage du cancer du sein sont redirigées vers le pavillon Sainte-Famille, à Ville-Marie, situé à une heure de voiture. Les répercussions de ce manque de service sont directement visibles dans la population, alors que seulement 26,7 % des femmes de 50 à 69 ans du secteur de Témiscaming ont accédé à une mammographie en 2020, peut-on lire dans le rapport.

L'entrée principale de l'urgence de Témiscaming-Kipawa.

L'urgence de Témiscaming-Kipawa (archives)

Photo : Radio-Canada / Alexia Martel-Desjardins

Toutes les villes offrant le service dans leur municipalité ont un pourcentage beaucoup plus élevé, soit entre 60 et 70 %.

Les services dans les petites municipalités sont souvent les premiers touchés étant donné le peu de personnel. La fermeture de l’urgence le soir et la nuit cet été à Témiscaming a suscité beaucoup d’inquiétude dans la population.

Si on ne fait pas quelque chose bientôt à Témiscaming, je ne sais pas quelles seront les conséquences. Il y a encore trois médecins qui sont là depuis longtemps, mais ils vont prendre leur retraite. On a besoin de médecins si on veut continuer d’avoir une grosse entreprise comme Rayonier, on a besoin d’un centre hospitalier. Si on n'a pas un centre de santé, ce sera très difficile d’attirer le monde, s’inquiète Tanya Ladouceur, qui a été conseillère municipale pendant 12 ans à Témiscaming.

Elle soutient qu’il doit y avoir des gestionnaires sur place afin d’aider au recrutement, ce qui n’est plus le cas depuis 20 ans.

Consultation en Ontario

Les gens de Témiscaming ont aussi tendance à aller de plus en plus en Ontario pour se faire soigner lorsqu'ils ont des problèmes de santé importants.

La population du secteur de Témiscamingue se tourne ainsi vers l’Ontario pour des soins plus coûteux et complexes, révélant d’abord et avant tout l’échec du réseau de santé québécois à rendre de tels services facilement accessible, conclut le rapport.

Manque de médecins de famille

Le nombre de personnes qui sont toujours en attente d’un médecin de famille a aussi un impact sur la fréquentation à l’urgence, selon l’IRIS.

On constate par ailleurs que la MRC d'Abitibi est relativement épargnée, puisque la presque totalité de la population a un médecin de famille.

Jean-Yves Boutet estime que le manque de médecins risque toutefois de prendre de l’ampleur dans les prochaines années.

Il va y avoir une clientèle orpheline dans la MRC d'Abitibi comme dans les autres MRC. Il y a plusieurs retraites qui s’annoncent dans la région, des médecins qui ont 1000-1500 patients, et on n’a pas un gros recrutement, ce qui fait qu’on risque d’avoir plus de patients orphelins, précise le Dr Boutet.

Comment améliorer la situation?

Le Guichet d’accès à la première ligne lancé cette année par le gouvernement du Québec, qui permet aux personnes sans médecin de famille d’obtenir un rendez-vous médical ou un service de santé, est bien perçu par les docteurs que nous avons consultés, même si le système a connu quelques ratés.

Selon le CISSS-AT, du 25 mai au 19 septembre, 660 demandes ont été traitées, dont 483 à un médecin de famille dans la région.

La grande priorité, c’est évidemment de trouver du personnel, tant au Québec qu’à l’international. Pour la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), ça passe par une reconnaissance d’un statut particulier. Le syndicat souhaite qu’un montant spécifique soit accordé à la région et que la direction puisse le gérer à partir d’ici pour adapter les soins et aussi pour avoir un avantage concurrentiel sur d’autres régions.

La FIQ croit ensuite que les CLSC devraient être la priorité ainsi que des équipes multidisciplinaires. On veut aussi redonner plus de pouvoir aux infirmières.

C’est quand même assez particulier qu’une infirmière en GMF qui voit un patient parce qu’il a un problème X, va l’évaluer, va donner un rendez-vous avec le médecin alors qu’une infirmière technicienne qui travaille à la clinique infirmière Nord-Ouest [une clinique privée] va pouvoir avec des ordonnances collectives, prescrire des antibiotiques, prescrire des examens à des patients; donc, pourquoi est-ce que les infirmières au privé ont plus de pouvoir, plus de leviers qu’au public?, demande Jean-Sébastien Blais.

Une affiche de la Clinique infirmière Nord-Ouest.

Les infirmières qui œuvrent au privé, comme à la Clinique infirmière Nord-Ouest, ont une plus grande liberté d'action, selon Jean-Sébastien Blais.

Photo : Radio-Canada / Jean-Michel Cotnoir

D'après Yves Bolduc, il est toutefois certain que tout changement prendra des années avant de se faire sentir sur le terrain. Il faut donc, selon lui, se préparer à vivre encore au moins cinq années plus difficiles.

Tant qu’il va y avoir un manque aussi flagrant de personnel, ce sera difficile de maintenir tous les services; et même à l’intérieur de chacun des services, c’est souvent difficile de maintenir une équipe minimale pour travailler, explique-t-il.

Il estime que le gouvernement aurait dû reconnaître la pénurie de main-d'œuvre il y a déjà plusieurs années. Il insiste sur le fait que ce n’est pas en première ligne qu’il faut couper.

Il y a un gros travail fait pour recruter, mais pour l’instant, le plan de contingence, c’est un mal nécessaire; ce n’est pas ce qu’on souhaite, mais le CISSS a toujours consulté les chefs de département pour voir ce qui était acceptable ou tolérable à la limite, explique le Dr Jean-Yves Boutet, qui est également persuadé que la solution pourrait s’améliorer.

Si rien n’est fait concrètement, nous, ce qu’on pense qui va arriver, c’est qu’il risque d’y avoir trois hôpitaux régionaux : Amos, Rouyn-Noranda et Val-d’Or, et qu'on va demander aux autres personnes de se déplacer. Il risque d’y avoir uniquement des salles d’urgence dans les autres MRC, indique pour sa part Jean-Sébastien Blais.

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