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Le spectre de la sécheresse pousse les agriculteurs québécois à innover

Les changements climatiques nous promettent des épisodes de sécheresse plus nombreux, ce qui pose un défi à l’agriculture québécoise, qui doit se préparer à mieux gérer l’eau qu’elle consomme. Les innovations, notamment en irrigation, font partie des solutions.

Francis Desrochers, président des Producteurs de pommes de terre du Québec.

Francis Desrochers devant une des ses rampes d'arrosage

Photo : Vincent Rességuier

Pour Francis Desrochers, la saison estivale a été plutôt tranquille. Ce producteur de pommes de terre dans Lanaudière n’a pas manqué d‘eau cet été, tout le contraire des années précédentes, où la sécheresse a frappé la région.

Durant l'été 2021, par exemple, le manque de précipitations l'a contraint à irriguer ses champs à une quinzaine de reprises, soit deux fois plus qu'à l’habitude. Et s’il avait pu, il aurait arrosé davantage, mais le niveau de la rivière qui borde ses terres est descendu trop bas. Même chose pour ses bassins de rétention.

En fait, Francis Desrochers a de plus en plus recours à l'irrigation pour ses cultures depuis quelques années, et il est loin d'être le seul.

Selon l'Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA), la superficie des champs de pommes de terre irrigués au Québec a triplé (Nouvelle fenêtre) depuis 20 ans. Et cela se comprend, car l'irrigation permet aux agriculteurs de stabiliser leurs rendements et de préserver leurs cultures les années de sécheresse, un phénomène dont l'impact va croissant.

« L’irrigation nous apporte une sécurité. En irriguant, je double mes rendements, et même plus. »

— Une citation de  Francis Desrochers, producteur de pommes de terre

Francis Desrochers, qui est aussi président des Producteurs de pommes de terre du Québec, remarque d'ailleurs que des cultivateurs implantés dans le Bas-du-Fleuve ou dans la région de Québec ont désormais recours à l'irrigation, ce qui n’était pas le cas il y a 10 ans.

Les effets de la sécheresse se reflètent aussi dans les indemnités pour pertes de revenus versées aux producteurs québécois, comme le démontrent les données obtenues par Mordu (Nouvelle fenêtre) auprès du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ).

Jusqu’en 2017, elles dépassaient rarement, sur une base annuelle, les deux ou trois millions de dollars. Cependant, depuis 2018, les indemnités versées pour cause de sécheresse ont grimpé en flèche et oscillent autour de 10 millions de dollars, avec une pointe à 35 millions en 2020.

Et rien ne permet de croire que cette tendance va s'inverser, au contraire, car lors des prochaines années, les périodes de sécheresse devraient se faire de plus en plus nombreuses, changements climatiques obligent. C'est ce que conclut, entre autres, le groupe de recherche Ouranos, qui prédit des impacts sur la qualité nutritive et la quantité des récoltes.

Des investissements massifs pour économiser l’eau

Francis Desrochers a donc fait le pari d'anticiper en multipliant depuis quelque temps les initiatives pour économiser son eau. Il prend exemple notamment sur les agriculteurs californiens, maintenant habitués à rationner cette précieuse ressource en raison du climat ardent de leur région.

Comme de nombreux producteurs au Québec, il a investi plusieurs centaines de milliers de dollars dans de gigantesques rampes d'arrosage. Désormais, environ 75 % de ses surfaces cultivées sont irriguées avec ces engins.

La plus longue rampe fait 400 mètres de long et lui a coûté près de 100 000 $. Mais le jeu en vaut la chandelle, nous explique-t-il, parce qu’elle est d'une précision chirurgicale : il peut doser au millimètre cube près la quantité d’eau à asperger sur ses plantations.

Francis Desrochers, président des Producteurs de pommes de terre du Québec.

Francis Desrochers a peu irrigué ses cultures en 2022, contrairement aux deux années précédentes.

Photo : Vincent Rességuier

Avec l'agronome Carl Boivin, il tente tout de même d'améliorer l'efficacité de ces rampes afin d'éviter l’évaporation, qui peut représenter 50 % des volumes d’eau utilisés pour l’arrosage.

M. Boivin, qui est chercheur à l'Institut de recherche et de développement en agroenvironnement (IRDA), n'est pas un néophyte dans le domaine. Il mène de front plusieurs projets dans différentes régions, dont celui-ci, pour préparer l'agriculture québécoise au réchauffement climatique.

« Nous, on travaille à diminuer non seulement le stress hydrique de la culture mais aussi le stress du producteur pour qu'il puisse prendre les décisions les plus rationnelles possibles. »

— Une citation de  Carl Boivin, agronome

Spécialiste de la gestion de l’eau, Carl Boivin explore des manières de récupérer l'eau de pluie et d'optimiser les techniques d'irrigation. À cette fin, il a mis au point des balises pour mesurer les besoins d'hydratation des plants de pommes de terre ou des fraisiers, une façon d'éviter le gaspillage.

Chez Francis Desrochers, par exemple, des tensiomètres insérés dans le sol sableux aident à déterminer avec précision le début et la fin de l'arrosage. Ils ont aussi permis d'établir qu’au-delà de 20 millimètres, le sol ne retient pas l'eau, qui est alors perdue pour ses cultures.

Avec l'aide de Francis Desrochers et de plusieurs producteurs, Carl Boivin mène aussi des expériences sur l'adaptation des plants de pommes de terre aux changements climatiques. L’objectif? Sélectionner des variétés qui s'accommodent de la sécheresse tout en étant agréables au palais et résistantes aux manipulations.

La tâche n’est pas aisée, car il faut trouver l'équilibre entre aptitudes génétiques et impératifs de commercialisation.

L'eau, une ressource à partager

Cependant, tous les efforts déployés pour économiser l'eau risquent de se révéler insuffisants. En effet, la ressource va probablement faire défaut dans certaines régions en période de sécheresse.

La directrice générale d'Eau-Secours, Rébecca Pétrin, est même convaincu que dans un avenir proche, l’eau sera au cœur de conflits d’usage.

Plus on attend, plus les conflits seront graves, anticipe-t-elle. C'est pourquoi elle estime qu'il faut rapidement s'attaquer à réduire la consommation de certains secteurs industriels. Plus vite on mettra en place des mesures pour cibler les gros consommateurs, plus vite on va régler certains conflits avant qu'ils aient lieu, soutient-elle.

Eau-Secours, qui milite pour la protection et la gestion responsable de l'eau, appelle à cet effet le gouvernement du Québec à donner l'heure juste sur l'utilisation industrielle et commerciale de la ressource.

Jusqu’à présent, les quantités d'eau utilisées par les entreprises ne sont pas rendues publiques. Les données sont protégées par le secret commercial, une décision gouvernementale soutenue cette année par un jugement de la Cour du Québec.

Toutefois, selon Rebecca Pétrin, cette information devrait être rendue publique afin qu'ait lieu un débat ouvert sur le partage de la ressource. Cela permettrait de choisir les secteurs qu'on veut voir fleurir au Québec et de limiter l'accès à l'eau de certains secteurs qu'on juge moins prioritaires, fait-elle valoir.

« Si, pour le Québec, c'est important de développer une souveraineté alimentaire, eh bien, peut-être qu'on devrait garder des quotas d'eau pour ceux qui alimentent directement le marché québécois. »

— Une citation de  Rebecca Pétrin, Eau-Secours

Francis Desrochers, qui utilise l'eau d'une rivière, s'attend à devoir partager la ressource non seulement avec ses voisins producteurs mais aussi avec la population et les industries.

Il a d'ailleurs participé à des débats préliminaires sur les conflits d’usage dans sa région.

Lors des discussions, raconte-t-il, l’assemblée a pris conscience du fait que localement, les surfaces de pelouse irriguées sont supérieures à celles des cultures maraîchères.

Je n'ai rien contre le gazon, s'amuse le cultivateur, mais en tant que société, il va falloir s'asseoir ensemble et faire des choix.

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