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Sur la route : « Je fais de l’insécurité »

La 117 a longtemps été la voie royale des Laurentides. Désertée depuis par les touristes au profit de la 15, elle est aux prises avec une tout autre forme d’embouteillage, celui de la misère humaine. Ce texte est le huitième de notre série Sur la route – À la recherche du Québec.

L'homme tire un chariot chargé de toutes ses possessions.

Pierre Durocher tire son bien derrière lui.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

DE SAINT-JÉRÔME À LANTIER – Nous avons quitté la 15, l’autoroute du ski, des centres commerciaux, de la banlieue qui pousse toujours plus au nord. À Mirabel, nous avons pris la vieille 117 flanquée de concessionnaires de voitures d'occasion, qui offre des « chances au crédit », des bars de danseuses, des fermes qui semblent égarées.

À un feu rouge, le panneau jaune d’une Belle Province annonce un spécial sur le smoked-meat et affiche une offre d’emploi. L'enseigne est brisée. Elle tient grâce à du ruban adhésif rouge. Sur ce tronçon de la 117, la Belle Province, pas le restaurant, mais le territoire, a l’air triste et abandonnée.

À la hauteur des Galeries des Collines, petit centre commercial datant d’une époque révolue où la 117 était la route du Nord, la pluie froide et drue, qui nous suit depuis Montréal, s’intensifie. Je suis dans la lune quand, dans le rétroviseur, surgit une image stupéfiante. Un homme en pantalon de pyjama tire un chariot recouvert d’une bâche de plastique.

Nous sortons de la voiture pour aller à sa rencontre. Il s’appelle Pierre Durocher. Il traîne tout ce qu’il possède sur ce chariot d’infortune. Il a 41 ans et le regard doux. Malgré la pluie, il prend le temps de nous raconter ses malheurs. Sans pathos. Pierre est dans la rue depuis deux ans. Il attend les premières neiges pour trouver un refuge. Les élections, oui, j’ai entendu parler de’t’ça, mais moi, je fais de l’insécurité, alors j’ai pas le temps ben ben pour regarder ça vraiment.

Tu fais de l’insécurité? Pierre décrit des symptômes d’anxiété. Je crois que c’est ce qu’il voulait dire, en fait. Mais, en même temps, sa formule est sans doute la bonne. Faire de l’insécurité.

Pierre reprend son chariot en direction d’un viaduc sous lequel il compte s’installer pour la nuit. Mais après quelques mètres, on le voit dans le rétroviseur s’installer sous un balcon. Il pleut trop. Son fardeau est trop lourd, sans doute.

À Saint-Jérôme, il y aurait près de 200 personnes sans domicile fixe, livrées aux intempéries de la vie. Quelques dizaines d'entre elles dorment dans un refuge d’urgence, bien organisé, financé par nos services sociaux, installé dans une église du centre-ville. Les autres, comme Pierre, dorment sous les viaducs. Mais depuis plusieurs mois, ils sont nombreux à passer la nuit ici, dans cet ancien local de la légion.

Comme un phare dans la nuit

Le local de la Légion canadienne, rue du Souvenir, à Saint-Jérôme

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Devant la porte, un tank kaki de la Seconde Guerre mondiale trône sur une pelouse détrempée. Dans la cour, un panier d'épicerie attend le soleil. Un jeune homme coiffé de ces chapeaux qu’on achète au Dollarama pour l’Halloween aux enfants, en forme de lapin en peluche, l’air hagard, attend sur le seuil.

Une jeune femme stoïque se tient à côté, un sac d’épicerie sur la tête pour se protéger, un peu de la pluie, entre autres. Et peut-être de ses idées noires.

Rachel Lapierre, 61 ans, sort de son auto les bras chargés. Ses pensionnaires la saluent. Ce soir, ils seront 80 à venir se réfugier là où des soldats d’un autre temps se racontaient leurs souvenirs de la guerre en prenant un petit verre.

Depuis le début de la pandémie, le nombre de jeunes itinérants a triplé. Il fallait que je leur trouve un endroit où venir la nuit, résume Rachel Lapierre, comme si ça allait de soi. Mais, qui est cette femme qui a trouvé un toit de fortune à ceux qui n’en ont pas?

Elle pose, les mains jointes comme pour la prière.

Rachel Lapierre

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Tout en élevant ses sept enfants, Rachel Lapierre faisait des séjours répétés à Calcutta. J’étais inspirée par l'œuvre de mère Teresa auprès des lépreux. J’ai tellement aidé des médecins en Inde que j’ai décidé, à 40 ans, d’aller me chercher un diplôme d’infirmière pour pouvoir venir en aide aux malades, aux blessés.

Rachel Lapierre transporte son goût du don de soi à Saint-Jérôme, Québec. Car il y en a de la misère, là où le nom du curé Labelle est partout. Ce n’est pas comme en Inde. Là-bas, c’est toujours une question de vie ou de mort, mais disons qu’il y a beaucoup de souffrance, ici.

Rachel Lapierre est infirmière, mais elle ne travaille pas dans le système de santé. Il y a quelques années, à l’épicerie, elle a acheté un billet de loto. Gagnante à vie. À la caisse, j’ai fait un pacte avec l’univers. Je lui ai dit : si je gagne le gros lot, je me consacre entièrement aux pauvres. Elle a gagné.

L’organisme qu’elle a fondé, le Book Humanitaire, distribue depuis des années de la nourriture aux gens âgés, aux pauvres de la région. Elle est aidée, là-dedans, par une armée de bénévoles. Puis est arrivée la pandémie. Et tout d’un coup, le nombre d’itinérants dans les rues de la ville a augmenté de façon vertigineuse.

Papie, 72 ans

Papie, 72 ans

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Nous avons un problème de société, résume Rachel Lapierre. Le problème, c’est la clientèle de bas seuil. Bas seuil?

Dans le jargon du système, cela veut dire des gens difficiles à aider. Par exemple, Geneviève, 38 ans, qui vient de Boisbriand et dort dans son vieux camion depuis sa séparation, il y a deux ans. Ou Mélanie, 43 ans, de Mirabel, qui est accro au speed, ou encore celui qu’on appelle ici Papie, 72 ans, avec qui Ivanoh Demers a jasé longtemps de photographie.

Papie a fait 36 métiers, mais il a longtemps travaillé dans un magasin spécialisé de Montréal, fréquenté par les photographes.

Tout le monde, ici, a une histoire. Papie consomme de l’alcool et il n’est pas prêt à se sevrer, alors il n’a pas accès aux refuges officiels du système dans la région, raconte Rachel, qui étreint son pensionnaire avec chaleur. La moitié des gens qui dorment ici se sont fait montrer la porte des autres refuges de la région.

Un mot sur des accessoires pour s’injecter de la drogue, à l’organisme le Book Humanitaire.

Un mot sur des accessoires pour s’injecter de la drogue, à l’organisme le Book Humanitaire.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À Montréal, ils auraient, sans doute, des services, pense Rachel. Mais ces gens-là viennent de la région. Ils ne veulent pas aller à Montréal. Il y a même des parents qui viennent apporter de la nourriture à leurs enfants qui vivent dans la rue, précise Chantal Dumont, 53 ans, qui s’occupe de cette halte avec Rachel.

Officiellement, l’ancienne légion n’est pas un lieu d'hébergement, mais une halte chaleur. Il n’y a donc pas de lit. Rachel a acheté quelques dizaines de fauteuils inclinables, ou lazy-boys, bruns. Et il n'y a qu'une seule toilette, pas de douche. Mais beaucoup de respect, de l’amour, aucun jugement, aucune exigence.

La nuit, Chantal est rejointe par deux employés dont les salaires sont payés par une subvention du CIUSSS de la région.

Dans les dernières années, les Laurentides ont connu une croissance démographique exponentielle, mais les services ne suivent pas la cadence. On voit de plus en plus des jeunes de bonne famille qui ont les dents toutes droites. Leurs parents de Blainville ou de Sainte-Thérèse leur ont payé des broches. Ils ont commencé à fumer du crack et ils se retrouvent ici, cite en exemple Chantal. Dans le coin, ce qui préoccupe les électeurs, c’est l’itinérance et le déneigement, dans l’ordre.

Rencontre émouvante avec une famille de la Colombie et la présidente de l’organisme, Rachel Lapierre

Rencontre émouvante avec une famille de la Colombie et la présidente de l’organisme, Rachel Lapierre

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans la chambre à fournaise de la légion, il y a des aiguilles propres, du shampoing, des tampons hygiéniques. Rachel attend une famille colombienne qui est entrée au Canada par le chemin Roxham, il y a quelques semaines, pour lui donner du linge d’hiver. On a de plus en plus de sans-papiers dans la région dont il faut s’occuper. Ils n’ont souvent rien.

C’est entre autres pour des gens comme les membres de la famille Cortes que Rachel a acheté l’an dernier un véhicule récréatif où elle a installé une clinique ambulante qui sillonne les Laurentides. Les sans-papiers n’ont pas de cartes d’assurance maladie.

Nous la retrouvons, le lendemain matin, un peu plus haut sur la 117 à Lantier. À bord de la clinique roulante, une médecin, une psychologue, deux infirmières et un logisticien de Médecins sans frontières à la retraite. Il a travaillé dans tous les endroits les plus déshérités de la terre. Il offre, bénévolement aujourd’hui, des soins de santé à bord d'une caravane dans les Laurentides.

Devant la roulotte, une femme, dont nous tairons le nom, attend de voir le médecin. Sa carte d’assurance maladie est restée chez son ex-conjoint qui a essayé de la tuer. Elle me montre une longue cicatrice sur son crâne. Il était fâché parce que j’avais mal cordé le bois et il m’a attaquée avec une bûche, me raconte-t-elle sans broncher.

Elle a encore sur le crâne la longue cicatrice du coup qui lui a été asséné.

Elle a encore sur le crâne la longue cicatrice du coup qui lui a été asséné.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le VR, ça amène des soins à plein de gens. Rachel répond à mes questions, mais elle a l’air préoccupée, absente. Je lui demande ce qui la tracasse.

À Saint-Jérôme, on a reçu un avis d’éviction. Il va falloir qu’on ferme le refuge de la légion. Je comprends, on est dans un secteur résidentiel, ce n'est pas l’idéal. Mais ils vont aller où, ceux qui viennent chez nous? Ils vont aller où, aux toilettes? Il n’y a pas de toilettes publiques à Saint-Jérôme. Je cherche une solution.

Ce n'est pas de tout repos d’être gagnante à vie sur la 117 quand on s’intéresse à ceux dont la route est raboteuse sous la pluie.

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