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Envoyé spécial

Sans gaz russe, l’Allemagne craint un hiver froid

Très dépendante du gaz venu de Russie, l’Allemagne multiplie les efforts pour accumuler des réserves d’énergie qui pourront être utilisées pendant les mois les plus froids de l’année.

La colonne de la Victoire de Berlin, à la tombée de la nuit.

Depuis l'été, la colonne de la Victoire n'est plus éclairée à Berlin.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

BERLIN – Plus la nuit tombe, plus il est difficile de discerner la forme de la colonne de la Victoire, cette grande statue qui trône au centre de Tiergarten, l’immense parc au cœur de Berlin.

Depuis cet été, la structure n’est plus éclairée. Scénario semblable pour la cathédrale de Berlin et d’autres édifices de la capitale allemande, qui sont plongés dans le noir une fois la nuit installée.

Avec la hausse des prix de l’énergie, les autorités berlinoises évoquent notamment des raisons économiques pour justifier leur décision. Mais cette politique, adoptée en août, vise avant tout à limiter dès maintenant la consommation dans la métropole, question d’éviter une pénurie d’énergie cet hiver.

La capitale n’est pas la seule ville à avoir adopté un plan du genre. À Hanovre, à un peu moins de 300 kilomètres à l’ouest de Berlin, les piscines ne sont plus chauffées au gaz et les baigneurs doivent prendre une douche froide une fois leurs longueurs terminées.

Une piscine publique de la ville de Hanovre, en Allemagne.

Les piscines de la ville de Hanovre ne sont plus chauffées au gaz et les douches sont désormais froides.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Ce n’est pas si grave, lance un résident rencontré à la sortie d’une piscine.

Le but est d’économiser 15 % de la production énergétique pendant les mois les plus chauds de l’année pour pouvoir les utiliser lorsque les températures chuteront.

« C’est vraiment important de remplir nos réserves de gaz le plus possible pour pouvoir traverser l’hiver et se rendre au printemps. »

— Une citation de  Lars Baumann, maire adjoint de Hanovre

Le maire adjoint de la ville, Lars Baumann, affirme que, vu les baisses d'approvisionnement en gaz venu de Russie, son administration ne veut pas prendre de risque.

Parfois, il vente pendant deux semaines et les températures chutent sous la barre des moins cinq degrés. Nous pourrions avoir des problèmes, explique-t-il en justifiant toutes les économies imposées par la Ville, qui a aussi réduit l’éclairage des édifices publics et fermé les fontaines d’eau.

Lars Baumann, maire adjoint de Hanovre.

Le maire adjoint de Hanovre, Lars Baumann, explique que la ville tente d'économiser 15 % d'énergie pour affronter les mois les plus froids de l'année.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Une dépendance de longue date

Au début de la guerre en Ukraine, 55 % du gaz allemand venait de Russie, une proportion qui a chuté pour atteindre 35 % au début de l’été.

Benjamin Beuerle, chercheur au centre Marc Bloch, souligne que pendant des décennies Moscou a été un partenaire de choix pour Berlin en matière d’approvisionnement énergétique.

Ça s’est fait depuis un demi-siècle, depuis le début des années 1970. Des relations énergétiques se sont développées entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Union soviétique, explique l’expert. Selon lui, par ce partenariat, les Allemands cherchaient à s'assurer de ressources énergétiques à long terme, alors que les Soviétiques désiraient développer leurs réseaux énergétiques et obtenir du capital.

Benjamin Beuerle est chercheur au centre Marc Bloch, à Berlin.

Benjamin Beuerle est chercheur au centre Marc Bloch, à Berlin.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Ces liens économiques ont perduré après la chute de l’Union soviétique et l’arrivée éventuelle au pouvoir de Vladimir Poutine.

Benjamin Beuerle assure que les différents gouvernements allemands ont ignoré les avertissements de leurs voisins d’Europe de l’Est, qui disaient qu’il faut faire attention, que c’est un moyen de chantage. À son avis, l’approvisionnement en gaz russe permettait à Berlin de poursuivre ses objectifs en matière de politique énergétique et environnementale.

« L’idée était que le gaz provenant surtout de la Russie pourrait être l'énergie de transition pour la période pendant laquelle les énergies renouvelables ne seraient pas assez développées ou pas en mesure de combler le trou énergétique laissé par le nucléaire ou le charbon. »

— Une citation de  Benjamin Beuerle, chercheur au centre Marc Bloch

La guerre en Ukraine a complètement bouleversé cette stratégie.

Le gazoduc Nord Stream 1, reliant la Russie à l’Allemagne, a d’abord vu sa capacité réduite à 20 % d’alimentation, avant d’être tout simplement suspendu de manière indéterminée à la fin du mois d’août.

Deux jeunes femmes s'éclairent avec leurs téléphones cellulaires devant la cathédrale de Berlin, dont les lumières sont désormais presque toutes éteintes le soir.

Deux jeunes femmes s'éclairent avec leurs téléphones cellulaires devant la cathédrale de Berlin, dont les lumières sont désormais presque toutes éteintes le soir.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Pour combler ce manque à gagner, Berlin tente notamment de diversifier ses sources d’énergie, comme l’a montré le récent voyage du chancelier Olaf Scholz au Canada. Parallèlement, les différents ordres de gouvernement du pays multiplient les efforts pour augmenter les réserves énergétiques.

Selon les dernières informations accessibles, ces réserves auraient atteint près de 90 % de leur capacité.

Vous pouvez écouter le reportage complet de Raphaël Bouvier-Auclair diffusé à l'émission Désautels le dimanche.

L’appui de l’opinion publique durera-t-il?

Les impacts de la crise énergétique font désormais partie du quotidien en Allemagne.

À Berlin, le propriétaire d’une quincaillerie nous explique par exemple être à court d'appareils de chauffage d’appoint alimentés à l'électricité, ce qui constitue une bonne solution de rechange au chauffage au gaz très répandu dans les résidences allemandes.

Frank Döring, propriétaire d'une quincaillerie à Berlin.

Frank Döring, propriétaire d'une quincaillerie berlinoise, présente certains dispositifs de chauffage d'appoint qui sont en vente. Les appareils les plus efficaces se sont tous déjà envolés.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

Toujours dans la capitale, un représentant d’un organisme fournissant des conseils aux Berlinois sur la manière de diminuer leur consommation énergétique, et donc leur facture, affirme être très occupé.

Le maire adjoint de Hanovre, Lars Baumann, assure qu'en règle générale la population, devant elle-même composer avec la crise énergétique, comprend les mesures adoptées par les villes. Il est toutefois conscient que cet appui pourrait s’effriter au fil du temps.

« Ce sera différent pendant l’hiver. Si vous sortez de la piscine et si la température de la douche est très froide, il est possible que cela vous affecte. [...] Je m’attends à davantage de critiques de gens qui diront qu’on ne peut pas agir ainsi comme ville. »

— Une citation de  Lars Baumann, maire adjoint de Hanovre

Déjà, certaines de ces critiques se font entendre.

À Hanovre, la propriétaire d’une parfumerie nous explique qu’en tant qu’entrepreneure elle tente évidemment de faire baisser ses coûts énergétiques, mais qu’elle ne veut pas se faire imposer des mesures par l'administration, comme une baisse de l’éclairage de ses vitrines.

Carolin Henzler, propriétaire d'une parfumerie à Hanovre.

Carolin Henzler, propriétaire d'une parfumerie à Hanovre, comprend le besoin d'économiser l'énergie, mais craint que certaines mesures aillent trop loin.

Photo : Radio-Canada / Raphaël Bouvier-Auclair

À Berlin, un jeune résident, dont la conjointe accouchera en plein hiver, répond qu’il est hors de question pour lui de rationner le chauffage au gaz à la maison.

Parce que notre gouvernement a imposé des sanctions [à la Russie], nous devons payer?, lance-t-il.

D’ailleurs, des mouvements de protestation contre la stratégie énergétique de Berlin, notamment appuyés par les formations politiques d’extrême gauche et d’extrême droite, commencent à se faire entendre.

Pour aider la population à affronter les prochains mois, la coalition au pouvoir à Berlin a annoncé une nouvelle enveloppe d’aide de 65 milliards d'euros.

Cela suffira-t-il à conserver l’appui de la population dans cette période d’austérité énergétique?

Le chercheur Benjamin Beuerle assure que c’est dans la stratégie ou dans la pensée de Poutine de jouer un jeu contre l’Europe, en ayant en tête que les enjeux énergétiques peuvent créer des tensions sociales et générer des difficultés pour les gouvernements en Allemagne.

À savoir si cette stratégie du Kremlin fonctionnera ou non, le chercheur offre cette réponse : Ça dépend évidemment des gouvernements en Europe et beaucoup de chacun d’entre nous.

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