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Ces huttérites homosexuels qui fuient leur foyer pour être enfin eux-mêmes

Joel Waldner arrose des plantes dans son salon à Calgary le 14 septembre 2022.

Depuis sa fugue, Joel Waldner a repris ses études et trouvé du travail dans l'immobilier.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Dans les Prairies, de plus en plus d'huttérites s’échappent de leur colonie, espérant vivre libres et heureux. Ils fuient les maltraitances et les dérives de cette secte religieuse unique au monde. Certains le font pour vivre pleinement leur homosexualité, vue comme un péché qui ne sera jamais pardonné.

Cela fait 12 ans que Joel Waldner s'est enfui de la colonie Fairville, au nord de Calgary.

Il y passe pourtant une enfance heureuse dans un esprit de communauté propre à la religion des huttérites. Il étudie, prie, joue et mange tous les jours avec les mêmes personnes. 

Tout change à l'adolescence, lorsqu'il commence à s’interroger sur sa sexualité. À 13 ans, il sent qu’il est différent. Un jour, nous sommes allés nager avec des amis, [et je me suis demandé] pourquoi je me sentais attiré par les autres hommes, raconte-t-il.

Brûler en enfer

Dans sa colonie, Joel Waldner a un accès quasi inexistant à la culture et à la diversité du monde moderne. Je ne savais pas que j’étais gai. Je ne savais même pas que ça existait, se rappelle-t-il.

Les huttérites sont très religieux et conservateurs. Dans l'école de Joel Waldner, les cours sur la sexualité n’existent pas. À l'église, on nous dit que les homosexuels sont dans le péché et vont brûler en enfer.

Par peur d'être rejeté ou envoyé en thérapie de conversion, il se renferme sur lui-même. Son mal-être grandit. Des pensées suicidaires le poussent à s'enfuir à l'âge de 19 ans, le 16 octobre 2009. C’est le jour où ma nouvelle vie a commencé.

Il emprunte une voiture et se rend dans la ville la plus proche pendant que les autres sont à la messe. Un ticket d'autocar en poche, Joel Waldner se dirige vers la ville d’Olds, où un fermier l’a embauché quelques jours plus tôt par téléphone.

Joel Waldner sur une photo de lui enfant dans une colonie huttérite.

Joel Waldner a vécu dans une colonie huttérite jusqu'à 19 ans.

Photo : Joel Waldner

J'étais déboussolé, mais c'était la meilleure chose à faire. J'ai pris le contrôle de ma vie, et j'ai enfin pu être moi-même dans le vrai monde, confie-t-il.

Joel Waldner s'exprime publiquement pour la première fois en espérant inspirer d'autres personnes et les amener à suivre son exemple au lieu de souffrir en silence.

Partis pour toujours

Ils sont de plus en plus nombreux à fuir parce qu'il n'y a jamais eu autant d'huttérites qu'aujourd'hui, estime John Lehr, professeur émérite de géographie à l’Université de Winnipeg, spécialiste des groupes sociaux dans les Prairies, dont les huttérites.

Les homosexuels représentent une minorité d’entre eux, mais ils sont parmi ceux qui ne reviendront jamais. Quelques jeunes adultes, surtout des hommes, quittent les leurs pendant plusieurs mois pour découvrir la liberté, symbole du monde extérieur.

Ils décrochent des emplois dans des champs de pétrole ou des fermes. Les jeunes filles, elles, travaillent dans des restaurants ou des foyers de soins personnels, explique John Lehr.

S'ils sont de plus en plus nombreux à décider de partir, c'est aussi parce que les services d'aide pour la communauté LGBTQ se sont développés.

Un ancien hutterite parti de sa colonie dans un parc.

Liam se cache loin de sa famille pour essayer de se reconstruire.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Liam a abandonné sa communauté il y a un an grâce à des associations trouvées, en secret, lors d’une recherche sur Google. Radio-Canada a accepté de lui donner un nom fictif pour protéger son identité. Sa famille n’est pas au courant qu’il a fui parce qu’il est gai. Liam est en thérapie pour tenter d’aller de l’avant.

C’est juste ce que je suis. Je ne peux pas changer, et ils ne le comprendront jamais, dit-il. L'amour que les homosexuels ressentent les uns envers les autres est aussi valable que n’importe quel autre amour.

Fuguer à tout prix

Fuir a été une mission presque impossible et s’adapter au monde moderne est un processus qui prend du temps. C’est tellement différent. Dans les grandes villes, il y a beaucoup de voitures, il y a des gens et des immeubles partout. Cela fait peur, encore maintenant, avoue Liam.

C’est très difficile de fuir, sans être aidé de l’extérieur, confirme John Lehr. Les huttérites ne gagnent pas d’argent, et les colonies sont à des centaines de kilomètres des grandes villes.

Une petite fille huttérite de la colonie de White Lake, en Alberta, tient un téléphone dans ses mains le 6 juillet 2022.

Certaines colonies autorisent l'utilisation de téléphones intelligents uniquement à ses responsables. D'autres, plus progressistes, en donnent aux adolescents à partir de 15 ans. L'accès à Internet est très limité.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Ces obstacles, Daniel Roy en a pris conscience en travaillant avec des huttérites. Depuis la Colombie-Britannique, il a décidé de mettre en place un réseau pour aider ceux qui veulent quitter leur colonie.

Depuis 2018, plus de 40 huttérites ont réussi a avoir une nouvelle vie grâce à lui et à une centaine de bénévoles, des fermiers pour la plupart. Le nombre d'appels ne cesse d'augmenter dans son association, Colony to Society.

On a même une liste d’attente de 30 personnes. On va les chercher en voiture. On leur trouve facilement du travail, mais le logement, c’est plus compliqué financièrement, explique Daniel Roy.

Leur religion ne les éduque pas comme le reste des Canadiens. Ils sont piégés et il faut les aider, estime-t-il.

Alléger les règles

Joel Waldner est toujours en froid avec sa famille, mais heureux dans sa nouvelle vie à Calgary. S'ils n'adoucissent pas leurs règles, les jeunes vont continuer à s'enfuir pour goûter à la liberté, affirme-t-il.

Liam va dans le même sens : Ce n’est pas juste d’être coupé du monde comme cela. Il milite pour que les huttérites aient droit à un accès à Internet sans limites afin d’être libres de leurs choix de vie. L’influence d’Hollywood et d’internet a été très importante pour moi, dit-il.

C’est en regardant le film Thor, en version piratée sur un ordinateur, que Liam a commencé à mettre en doute son identité sexuelle. Pour l’instant, il refuse les appels de sa famille. Il espère tout leur dévoiler d’ici deux ans.

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