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Soins de longue durée : hausse des antipsychotiques administrés sans diagnostic

Un couple âgé se tient par la main dans un hôpital à Cambridge, en Grande-Bretagne, le 21 mai 2020.

Un reportage de Katherine Brulotte

Photo : Reuters / Kirsty Wiggles

De puissants tranquillisants sont administrés à plus d’un résident sur cinq des centres de soins de longue durée au pays, sans que ceux-ci aient reçu de diagnostic qui justifie leur utilisation.

Selon des données de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), des médicaments antipsychotiques sont prescrits sans que le patient ait reçu un diagnostic de psychose. Ce type d’utilisation appelé hors indication serait parfois approprié, selon des experts, qui s’inquiètent toutefois des taux élevés de prescriptions de ce type dans certaines résidences.

Le père de Laura Pinto a reçu le médicament Haldol alors qu’il résidait dans un centre de soins de longue durée de Windsor. Il s’agit d’un médicament dont l’indication principale est le traitement de la schizophrénie, mais qui peut aussi être utilisé pour l’agressivité et l’agitation chez les personnes qui souffrent de démence.

La photo noir et blanc d'un homme qui semble discourir.

Robert Pinto était passionné par l'enseignement.

Photo : Image: Laura Pinto

Or, un médecin n’a jamais déterminé que le père de Mme Pinto souffrait d’une maladie psychiatrique que sont censés traiter ces puissants médicaments.

Résultat, elle affirme qu’au cours de l’année durant laquelle son père a pris le médicament, son état s’est détérioré, passant d’un homme souffrant de démence et de problèmes de mémoire à un ''zombie''.

Les antipsychotiques sont utilisés hors indication par des dizaines de milliers de résidents des centres de soins de longue durée au pays révèle une enquête nationale de Radio-Canada/CBC. Leur utilisation connaît une régression constante, atteignant leur plus bas niveau en 2019.

Les plus récentes données de l’ICIS démontrent que la tendance s’est inversée pendant la pandémie de COVID-19.

Des données préliminaires pour l’année 2021-2022, fournies par l’ICIS démontrent que la tendance à la hausse se poursuit et que l’utilisation potentiellement inappropriée pour cette année dépasse 23 %.

Les données sont publiées par exercice financier du 1er avril au 31 mars de l’année suivante. Celles-ci n’incluent pas l’ensemble des résidences pour personnes âgées ou de soins de longue durée. Pour l’année 2020-2021, un peu plus de 1300 résidences, dans 8 provinces et un territoire canadien, sont incluses. Aucune donnée n’est fournie pour le Québec, l’Île-du-Prince-Édouard, la Nouvelle-Écosse, les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut.

Néanmoins, les autres provinces récoltent aussi des données sur la prise d’antipsychotiques, en utilisant des modèles d’analyse difficilement comparables.

Le Québec, par exemple, a mis en place le programme OPUS-AP et déterminé, dans un rapport de 2019, que de 40 à 60 % des résidents des centres de soins de longue durée âgés de plus de 65 ans prennent des médicaments antipsychotiques sans avoir reçu de diagnostic ou ont reçu des doses supplémentaires pour une raison autre que leur diagnostic.

Utilisation potentiellement inappropriée

L’Institut canadien d’information sur la santé publie depuis 2015 le rapport Utilisation potentiellement inappropriée d’antipsychotiques en soins de longue durée.

Consultez le plus récent rapport (Nouvelle fenêtre) de l'Institut canadien d'information sur la santé

L’analyse de l’ICIS porte sur l’utilisation dite potentiellement inappropriée, parce que l'utilisation sans diagnostic peut être appropriée, bénéfique ou nécessaire dans certaines situations.

Les données de la sorte sont particulièrement importantes, selon le directeur du programme de gériatrie de Sinai Health à Toronto, Samir Sinah. Il affirme que ces informations sont la voix des patients qui souffrent souvent de difficultés cognitives qui les empêchent de revendiquer par eux-mêmes.

Pourquoi les prescrire?

La Dre Alexandra Sammartino-Arbour, qui se spécialise dans le traitement des problèmes de comportement chez les personnes atteintes de troubles cognitifs ou de démence, souligne que Santé Canada recommande l’utilisation d’antipsychotiques pour traiter des symptômes de démence dans certaines circonstances, par exemple lorsqu’un patient présente des comportements agressifs.

Elle affirme que les antipsychotiques ont aussi été utilisés pendant la pandémie pour faire respecter l'isolement [en raison de la] COVID.

Les comportements de plus en plus difficiles à gérer dans les centres de soins de longue durée sont une des conséquences des changements importants dans la démographie au pays. Selon le plus récent recensement de Statistique Canada, la population âgée de plus de 85 ans a doublé au pays entre 2001 et 2021 et les personnes plus âgées présentent souvent des problèmes de santé plus graves.

La Dre Sammartino-Arbour souligne toutefois que ces médicaments présentent des risques importants liés à leurs effets secondaires.

Effets secondaires possibles des antipsychotiques

  • Diminution de l’attention et de la mémoire
  • Somnolence
  • Baisses de pression artérielle
  • Augmentation du risque de chutes
  • Rigidité ou tremblements

Selon de récentes études, les risques de décès causés par des problèmes cardiaques ou des infections sont deux fois plus élevés chez les patients à qui on prescrit des antipsychotiques. Ils présentent aussi un risque d'accident cérébral vasculaire jusqu’à quatre fois plus élevé.

L’organisme Excellence en santé Canada (ESC) mène une campagne de sensibilisation nationale pour encourager la réduction de l’utilisation d'antipsychotiques par les professionnels de la santé.

Dans une publication qui leur est destinée, ESC affirme que les médicaments ne font que masquer les symptômes. Les symptômes peuvent sembler s'estomper si les [antipsychotiques] tranquillisent le patient, mais reviendront lorsqu’une tolérance [...] est atteinte.

La Dre Sammartino-Arbour refuse d’estimer ce que serait un taux d’utilisation approprié ou optimal, mais affirme que la qualité des soins des patients est améliorée chaque fois qu’on trouve un autre outil qui aide à contrôler les symptômes ou modifier les comportements. Elle souligne également que l’utilisation peut différer selon les milieux.

« En centre hospitalier, on se retrouve avec une utilisation probablement beaucoup plus importante que 20 % parce que les patients sont très malades et très agités à cause de leur maladie. »

— Une citation de  Dre Alexandra Sammartino-Arbour, gériatre

S’il ne semble pas exister de consensus scientifique sur un taux d’utilisation idéal, une dizaine d’experts consultés par CBC et Radio-Canada abondent dans le même sens : les taux d’utilisation actuels sont plus élevés qu’ils ne devraient l’être.

Le Dr George Heckman, qui dirige la chaire de recherche de médecine gériatrique à l’Université de Waterloo, estime qu’une utilisation optimale toucherait probablement 10 % des résidents des centres de soins de longue durée, soit un peu moins de la moitié des taux nationaux actuels.

Des efforts pour réduire l'utilisation

Comme la mise en place du programme OPUS-AP au Québec, plusieurs provinces ont adopté des stratégies au cours des dernières années pour réduire l’utilisation des antipsychotiques dans les centres de soins de longue durée.

La Colombie-Britannique excède, depuis des années, la moyenne nationale avec une utilisation atteignant 26 % en 2020-2021.

Les centres de soins de la Saskatchewan et de l’Alberta, par exemple, ont augmenté progressivement l’utilisation des antipsychotiques depuis 2017-2018.

Des 275 centres en Colombie-Britannique pour lesquels l’ICIS a obtenu des données, une vingtaine ont administré des antipsychotiques sans diagnostic à plus de 40 % de leurs résidents.

L’avocate Melissa Myers, qui représente des familles de résidents de centres de soins de longue durée, croit que le gouvernement fédéral devrait remplir la promesse faite pendant la pandémie de mettre en place des normes nationales pour les soins de longue durée.

« C’est une des raisons qui démontrent que nous avons besoin de normes nationales directement liées au financement fédéral. »

— Une citation de  Melissa Myers, avocate
Une femme tient un livre de photos.

Laura Pinto avait préparé un livre de souvenirs pour son père qui souffrait de démence.

Photo : Radio-Canada

Peu avant sa mort en 2019, le père de Laura Pinto, Robert, a dû être hospitalisé pour une infection respiratoire.

Pendant son séjour, les médecins ont réduit ses doses de médicaments et en particulier les antipsychotiques qui lui étaient prescrits.

Laura Pinto affirme que son père a changé. Il souffrait toujours de démence, affirme-t-elle, mais son appétit est revenu, sa capacité à se remémorer certains souvenirs et à aimer la poésie aussi.

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