•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Un premier bar de danseuses en voie de syndicalisation aux États-Unis

La syndicalisation aux États-Unis est en train de connaître une nouvelle vague de popularité. Et parmi les secteurs auxquels on n’aurait pas forcément pensé se trouvent les bars de danseuses.

Velveeta défile devant le Star Garden

Velveeta défile devant le Star Garden

Photo : Getty Images / AFP/FREDERIC J. BROWN

LOS ANGELES - Depuis quelques mois, des effeuilleuses font campagne pour devenir les premières danseuses syndiquées.

C’est un véritable spectacle sur le boulevard Lankershim à Hollywood Nord. Des danseuses en petite tenue défilent dans la rue au son des musiques de l’époque disco. Habituellement, ces effeuilleuses aux seins nus attisent les désirs dans le club qui se trouve juste devant elle, le Star Garden Topless Dive Bar. Mais depuis mars dernier, ces quelque trente femmes se relaient les fins de semaine sur la ligne de piquetage, car elles sont en grève.

Voilà à quoi ressemble la solidarité, crient-elles au rythme de la musique tonitruante et d'un défilé en costumes minimalistes. Qu’est-ce qu’on veut? La syndicalisation! Quand on la veut-on? Maintenant!

Sur cette ligne de piquetage affriolante, Velveeta commente en direct sur Instagram le défilé. Cela faisait 5 ans que cette danseuse originaire de Chicago se produisait au club Star Garden. Jusqu’au moment où elle a été congédiée par les tenanciers. Aujourd’hui, elle dénonce plus que jamais les conditions de travail qui étaient devenues déplorables au sein du bar, selon elle.

Une femme répond à des questions.

Velveeta se dit fière de faire partie de ce mouvement de syndicalisation au sein des bars de danseuses

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Ils prennent une grosse partie de nos revenus et de nos pourboires de danses et en plus il fallait qu’on donne des pourboires aussi au disk-jockey et au gardien de sécurité.

Selon elle, ce genre de pratique est généralisée dans l’industrie.

« Des fois, vous retourniez à la maison avec moins que le salaire minimum. Dans certains clubs, vous devez même payer des frais pour danser et les stripteaseuses repartent souvent avec un revenu négatif. »

— Une citation de  Velveeta, danseuse congédiée

Climat de travail insoutenable

Regan elle aussi a été virée du bar il y a quelques mois. Aujourd’hui en première ligne pour devenir danseuse syndiquée, elle n’est pas peu fière de voir que ces manifestations ont fait fuir les clients du Star Garden. Le stationnement attenant au bar est en effet vide en ce vendredi soir. Le bar aurait, selon les grévistes, perdu jusqu’à 90 % de sa clientèle.

Une femme avec un mégaphone.

Regan parade chaque fin de semaine en faveur de la syndicalisation et est bien contente de faire fuir les clients du Star Garden.

Photo : Instagram

Le climat de travail était devenu insoutenable, selon Regan.

« Ils ne mettaient pas les clients dehors à la fin de la soirée. Et lorsque j’en ai parlé à la direction, ils ont fait des blagues en me disant que j'allais être assassinée. »

— Une citation de  Regan, danseuse et militante

Je suis revenue le lendemain sur le lieu de travail et le patron m’a dit que j’étais mise à la porte, a-t-elle ajouté.

Les tenanciers, qui n’ont fait aucun commentaire sur le sujet, auraient engagé quelques danseuses pour remplacer les grévistes.

Des enjeux de diversité

Même après plus de 7 mois de grève, les effeuilleuses gardent le moral et l’ambiance est plutôt bon enfant sur la ligne de piquetage. Mais les enjeux demeurent très sérieux, selon Velveeta, notamment celui de la diversité dans le métier. Ce bar est extrêmement raciste, ils n’ont jamais engagé de danseuses noires. Nous voulons incorporer des protections antiracistes et antidiscriminatoires.

Il y a quelques semaines, les danseuses du Star Garden, qui ont dénoncé plus d’une trentaine d’infractions du bar au code de la santé et sécurité de la ville de Los Angeles, ont déposé une requête pour former un syndicat auprès du Conseil national des relations du travail.

Si l'élection est remportée et certifiée par le conseil, les travailleuses seront syndiquées et affiliées à l'Actors Equity Association, qui représente des acteurs de théâtre, des régisseurs et des acteurs professionnels.

Une femme tenant un micro et une pancarte fait un discours.

Velveeta est l'une des danseuses qui mènent le combat pour la syndicalisation des effeuilleuses du Star Garden à Los Angeles

Photo : Getty Images / AFP/FREDERIC J. BROWN

Une option qui s’est imposée comme une évidence à Velveeta.

« On offre un service important, du soutien émotionnel aux clients, de la compassion, et dans un certain sens, nous sommes des guérisseuses. Nous sommes aussi des professionnelles du divertissement, des artistes sur la scène. »

— Une citation de  Velveeta, danseuse et militante

Kate Shindle est présidente de l'Actors Equity Association. Nous avons beaucoup de choses en commun et nous avons déjà des contrats avec des dispositions qui permettent de protéger ces travailleuses.

Syndicalisation en hausse aux États-Unis

C'est dans l’air du temps, selon John Beck, professeur adjoint à l’école de ressources humaines et des relations de travail à l’Université de l’État du Michigan. Dans la première moitié de 2022, il y a eu 541 élections syndicales qui ont touché 43 000 travailleurs aux États-Unis.

Des votes de syndicalisation ont eu lieu entre autres au sein de grandes entreprises comme Starbucks, Walmart ou même Amazon.

Le professeur Beck ne s’étonne donc pas de la démarche de syndicalisation des stripteaseuses de Los Angeles, mais les obstacles seront nombreux. Quand des employeurs licencient des militants syndicaux, ils le font parce qu’ils savent que cela prendra beaucoup de temps avant que ceux-ci ne récupèrent leur emploi pendant l’étude du dossier aux relations de travail.

La devanture du bar.

Le Star Garden fait l'objet d'un conflit de travail avec ses danseuses « topless »

Photo : Radio-Canada / Frédéric Arnould

Ce qui signifie que les effeuilleuses devront être patientes, car non seulement obliger un employeur à accepter de négocier une convention collective est compliqué mais, d’abord et avant tout, il leur faudra gagner un vote lors d’un scrutin syndical. « Les employeurs enfreignent la loi de façon routinière en intimidant les travailleurs juste avant un vote de syndicalisation », explique John Beck. 

De plus, si jamais elles arrivent à faire rentrer le syndicat dans le bar, outre une convention collective éventuelle, ce qu’elles gagneront rétroactivement sera le salaire estimé perdu pendant le conflit, moins l’argent qu’elles auront gagné ailleurs pendant ce temps. Ce qui lui fait dire que certaines danseuses risquent de partir dans d’autres emplois et amoindriront l’ampleur du combat.

Une première aux États-Unis

En 1996, des danseuses du Lusty Lady, un bar de San Francisco, avaient réussi à se syndiquer en rachetant le club en tant que coopérative. Mais, en 2013, le commerce a finalement fermé ses portes, incapable de résister à la concurrence, qui a tout fait, selon les danseuses de l’époque, pour écraser la coopérative.

Des manifestants, pancartes à la main, devant un bar.

Des sympathisants des danseuses du bar Star Garden prêtent main-forte aux grévistes

Photo : Getty Images / AFP/FREDERIC J. BROWN

Ainsi, Star Garden pourrait devenir le premier bar de danseuses syndiquées aux États-Unis.

Et ouvrir la voie à la syndicalisation potentielle de près de 4000 clubs d’effeuilleuses enregistrés au pays qui font partie d’une industrie de plus de 7 milliards $.

Une idée compliquée à vendre

Mais, plus facile à dire qu’à faire et avant même d’en arriver là, il faut aussi convaincre des danseuses que se syndiquer est la solution à leurs problèmes. C’est très compliqué, explique AM Davies, qui a été danseuse exotique pendant 20 ans.

AM Davies pause en dessous sur un sofa.

AM Davies, qui a travaillé dans des bars d'effeuilleuses pendant 20 ans, milite depuis auprès de Strippers United depuis qu'elle a eu un accident de la route qui lui a coûté une partie de sa jambe gauche il y a trois ans.

Photo : Gracieuseté : AM Davies

Depuis un accident de la route, il y a trois ans, qui a causé l’amputation d’une partie de sa jambe gauche, elle milite au sein de Strippers United qui œuvre en faveur de la syndicalisation de celles qu’elle appelle les Soldiers of pole, les soldates du poteau.

« Beaucoup de danseuses nues ne comprennent pas la différence entre être une employée ou une contractuelle indépendante et celles qui la comprennent ne veulent pas forcément être classées comme une employée syndiquée. »

— Une citation de  AM Davies, militante

Donc il y a beaucoup de travail à faire sur leur perception du statut qui peut-être déformée, ajoute-t-elle.

Prêtes pour un long combat

Mais, pour l’instant, les effeuilleuses tiennent bon dans leur grève, grâce à une campagne de financement qui leur a quand même apporté 50 000 $. Le sacrifice en vaut la peine pour Velveeta : « Voir ce qui se passe ici, c’est comme un rêve devenu réalité. J’ai toujours voulu être une danseuse syndiquée, c’est juste incroyable de faire partie de celles qui vont y arriver ».

Alors que Velveeta et ses acolytes se donnent rendez-vous au week-end prochain pour un autre défilé disruptif, l’enseigne OPEN du bar est encore allumée, mais ce coin du boulevard s’est vidé.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !