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Envoyée spéciale

Contre toute attente, des vacances à Gaza

En 2007, Israël imposait un blocus à la bande de Gaza. Même si les conditions de vie y sont difficiles, des Palestiniens de l'extérieur s'y rendent quand même pour voir la famille, constate l’ancienne correspondante de Radio-Canada au Moyen-Orient.

Mohammed et trois autres personnes.

Mohammed Aboudraz et sa famille

Photo : Radio-Canada / Manon Globensky

C’est un petit oreiller de voyage aux couleurs du drapeau canadien qui a d’abord attiré mon regard à travers la foule bigarrée, bruyante et chaotique qui se pressait à la frontière Gaza-Égypte ce matin-là.

Je suis avec une journaliste canadienne, a dit mon fixer (traducteur et guide local) Aysar en arabe en s’approchant du jeune homme qui tenait le coussin. Tu parles anglais peut-être? Dans sa réponse j’ai entendu anglais et français. J’ai sursauté. Français? : Ben oui on vient du Québec. La réponse a fusé, joyeuse. J'ai été projetée à Montréal par son accent.

Il s’appelle Mohammed Aboudraz, il a 17 ans. Il a passé ses vacances d’été à Gaza, dit-il, et sa famille et lui entamaient le voyage de retour vers le Québec le 24 août dernier.

Son grand-père et sa mère s’affairaient autour des valises et Mohammed m’a donné quelques détails sur son été, des étoiles dans les yeux. Il m’a dit qu’il a adoré Gaza, qu’il a vécu l’expérience inoubliable de voir comment vit sa famille.

Reema, sa sœur de 19 ans, renchérit. Sa découverte de l’été a été de constater à quel point elle et ses cousins et cousines se ressemblent et ont les mêmes rêves et les mêmes ambitions. Mais ils sont toujours pris dans une prison de verre, m’a-t-elle dit.

Bande de Gaza

  • Territoire bordé par la mer Méditerranée, Israël et l’Égypte
  • Superficie de 360 km2 (470 km2 pour l'île de Montréal)
  • Depuis 2007, le Hamas gouverne le territoire
  • Le blocus imposé par Israël a entraîné une hausse du taux de chômage et de la pauvreté et une chute des exportations (fraises et légumes)
  • Le taux de chômage dépassait les 55 % en mai 2022, selon Palestine Trade Union Federation

Jusqu’à maintenant, je n’étais allée en reportage à Gaza qu’en période d’affrontements entre l’armée israélienne et les factions palestiniennes, et j’y voyais une destination de vacances bien inusitée.

Coupures de courant, problèmes d’eau potable, ouverture aléatoire des deux points de passage du territoire, dont un seul, celui vers l’Égypte, est disponible aux touristes, rien de cela n’est attirant.

Ce qui a changé, c’est le bord de mer, de plus en plus tentant, car au fil des années, plusieurs investissements ont permis d’améliorer la propreté de la mer et de la plage. Mohammed, Reema, leur frère Mourad et leur petite sœur Dana ont vécu deux mois à Gaza et disent avoir passé de bons moments.

Plage, mer et baigneurs.

Le bord de mer à Gaza attire les touristes.

Photo : Radio-Canada / Manon Globensky

Précision

Une version précédente de ce texte présentait un bilan des victimes de l'opération Aube naissante, mais ce bilan a été retiré par manque d'informations vérifiables.

Pas de vacances de tout repos

Mais vers la fin des vacances, du 5 au 7 août, l’armée israélienne a mené une opération militaire préventive dans la bande de Gaza, l’opération Aube naissante.

Il y aurait eu 147 frappes aériennes contre le Djihad islamique, deuxième groupe en importance à Gaza, responsable de plusieurs attentats meurtriers dans le passé qui, lui, aurait riposté avec plus de 1000 roquettes. L’armée affirme que 96 % des roquettes ont été interceptées par le système israélien de défense aérienne Dôme de fer.

Reema et sa famille n’étaient pas dans un endroit touché directement par les bombardements, mais voici ce qu’elle m’a précisé par écrit :

On a vécu l'état de guerre au complet; pas de sortie la nuit, pas de rassemblements, pas de téléphone, inquiétude au plafond, attente interminable. On a l'habitude de tous se rassembler chez ma grand-mère et de passer nos soirées là-bas, mais ce n'était plus possible. Mes cousins/cousines étaient vraiment stressés et sensibles.

Ayant vécu contre toutes les guerres précédentes, ils avaient peur que la dernière offensive escalade au même niveau que les années dernières. La façon dont ils sont devenus extra-anxieux et avaient les nerfs à fleur de peau m'a montré comment ils sont profondément affectés par les guerres passées et comment c'est des blessures qui sont juste enfouies en fait.

Personne ne voulait de guerre. Même après la fin de l'offensive, ça a pris plusieurs jours pour que la vie reprenne son cours et que l'ambiance redevienne comme avant.

Attachement à Gaza, appel au Canada

Reema, après une photo avec le fameux oreiller de voyage rouge et blanc, m’a dit qu’elle est fière de sa nationalité canadienne, fière de parler français au Québec. Mais qu’elle n’est pas fière des actions du Canada dont elle dit qu’il fait partie des cinq plus importants exportateurs d’armements à Israël (numéro 5 effectivement, 0,3 % en 2020-2021, selon le Stockholm International Peace Research Institute).

Elle a voulu profiter de l’entrevue, a-t-elle dit, pour passer un message au peuple canadien et au Canada qu’il est temps de changer de voie et d’être du côté des opprimés et non du côté des oppresseurs comme on a vu dans le passé. Pourquoi faire les aveugles quand cela concerne Gaza?, m'écrivait-elle plus tard. Et Mohammed souhaite plus de solidarité avec la Palestine parce que, a-t-il dit, c’est aussi un pays et que les droits de la personne des Palestiniens existent.

Un bâtiment domine la mer.

Gaza et son bord de mer

Photo : Radio-Canada / Manon Globensky

Long voyage de retour

Mohammed m’a confié que, selon lui, la complexité du voyage à l'entrée et à la sortie de la bande de Gaza est voulue, pour décourager le plus grand nombre de l’entreprendre. Il y a plus de 2,3 millions de Palestiniens sur le petit territoire et, en 15 ans de blocus israélien, certains ont réussi à sortir une fois, peut-être deux, d’autres jamais.

Pour rentrer au Canada, la famille Aboudraz a mis près de 24 heures pour arriver au Caire, un trajet qui prend 6 heures sans encombre. La famille s’était inscrite longtemps à l’avance pour obtenir une date de sortie à la fin du mois d’août. Le 24 août, ils sont arrivés à Rafah à 7 heures du matin pour finalement avoir accès au côté égyptien de la frontière à 13 heures et attendre jusqu’à 19 heures 30 avant de recevoir leurs passeports dûment étampés.

Ensuite ça a été le voyage en autobus vers Le Caire, mais en raison de nombreux arrêts et postes de contrôle, ils ne sont arrivés qu’à 5 heures du matin le 25 août.

Les difficultés de déplacement de la famille montréalaise avaient déjà fait la manchette en 2008. Reema n’avait que 5 ans et Mohammed 3 ans. Partis en avril 2007, les parents Aboudraz et leurs jeunes enfants avaient été coincés plus de 10 mois à Gaza en raison de la fermeture pendant une très longue période du point de passage de Rafah.

Mais rien de ça ne pèse sur la détermination de Reema et de Mohammed de vouloir retourner en vacances à Gaza, été après été, comme dit Mohammed.

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