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Sur la route : « La politique, chez nous, c’est toujours compliqué »

La Gaspésie est une vieille terre qui rumine de vieilles questions fondamentales. Comment être Mi’kmaw au Québec? Anglophone en milieu éloigné? Elle est un condensé de notre histoire, de nos histoires. Ce texte est le septième de notre série Sur la route – À la recherche du Québec.

 Des tipis se dressent au loin.

Johanne Larocque, Mi’kmaw, sur des terres près de la rivière Cascapédia

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À L'EMBOUCHURE DE LA CASCAPÉDIA – L’eau de la baie des Chaleurs est d’un bleu très doux; pastel, même. Ses yeux à elle sont d'un brun châtaigne tirant vers le noir, brillant, vif.

Elle nous avait donné rendez-vous sur un site de camping rustique où sa communauté mi’kmaw (anciennement micmaque), les Gesgapegiag (Nouvelle fenêtre), a installé des tipis sur une pointe de terre, entre la mer et l’embouchure de la rivière Cascapédia, dont le nom serait d’ailleurs une transformation du mot Gesgapegiag.

Johanne Larocque a 40 ans. Elle élève seule son jeune adolescent de 13 ans. Elle a pêché pendant 15 ans sur les homardiers de sa communauté. Aujourd’hui, elle travaille pour ses services sociaux.

Prendre la mer à l’aube lui manque, mais elle pêche désormais le saumon dans la rivière. Le premier qu’elle a pêché pesait 22 livres (10 kilos), raconte-t-elle, égayée. Ça me remplit de joie, de reconnaissance pour la rivière, dit-elle. Elle évoque la grande paix ressentie, les deux pieds dans le courant de la rivière. C’est une thérapie; c’est prendre soin de soi, ces moments de silence dans l’eau.

Sur la route qui mène à Gesgapegiag, les affiches électorales sont nombreuses : oranges, bleues, vertes. Mais la politique québécoise et ses couleurs indiffèrent Johanne Larocque.

Nous nous intéressons à notre propre politique, et la politique, chez nous, c’est toujours compliqué, lance-t-elle, le regard dur. Je lui demande en quoi cela est compliqué. Certains diraient qu’il y du népotisme. Si tu n’as pas le bon nom de famille, tu n’as pas d’aide; ce genre de choses là, avance-t-elle avec calme.

Sa réponse me surprend, dans la mesure où, dans les petites communautés, on évite souvent de nommer ce genre de phénomène. Je lui pose d’ailleurs la question : Est-ce que vous parlez de cela dans la communauté?

Bien, c’est la vérité, mais non, je n’en parle jamais. Je ne parle jamais de politique.

Des tipis se dressent sur l'horizon, survolés d'oiseaux.

Un aperçu de Gesgapegiag, sur la rive sud de la péninsule gaspésienne

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Au-delà de la politique, que souhaite-t-elle pour la société québécoise? Pour sa nation? Sa communauté? Johanne n’hésite pas : elle souhaite tout simplement une meilleure santé mentale à tout le monde. Elle me dit que dans sa communauté, beaucoup souffrent de traumatismes intergénérationnels. People in general need to be ready to heal, I guess. Il faudrait que les gens soient prêts à guérir, dit celle dont le métier l'amène à rencontrer beaucoup d’enfants dont les parents ont des problèmes. C’est pour eux qu’elle voudrait qu’ils soient prêts à se soigner.

Malgré les consonances de son prénom et de son nom, Johanne Larocque ne parle pas français. Elle a été scolarisée dans un village anglophone de la Baie-des-Chaleurs, mais elle aurait souhaité fréquenter l’école française. Absolument, j’aurais préféré cela. Ne pas parler le français ici, ça limite. Notamment pour le marché de l’emploi : ça ferme des portes.

C’est pour cette raison qu’elle a envoyé son fils à l’école en français, et elle n’est pas la seule, dans sa communauté de 1500 habitants, à avoir fait ce choix. De plus en plus d’enfants fréquentent maintenant l’école en français, et ça, c’est super! Parce que ça leur évitera beaucoup de difficultés, croit-elle.

Mi'gmaq signifie les ligués, ou mes amis. La nation est présente en Gaspésie depuis plus de 10 000 ans. Or, sa langue séculaire, le mi’kmaw, est en péril. Nous sommes en train de perdre notre langue, dit Johanne, qui raconte que les jeunes qui la maîtrisent encore sont de plus en plus rares, puisque rares sont les parents qui insistent pour qu'elle soit parlée à la maison.

Une barque vide sur une plage de sable et de cailloux.

Une barque de pêcheur échouée sur la rive à Gesgapegiag

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À l'embouchure de la rivière, devant une vieille barque abandonnée, Johanne Larocque raconte que, jadis, toute la communauté se réunissait ici pour pêcher le saumon au filet. Mais plus maintenant, dit-elle en regardant au loin. C’est devenu politique. C’est tout ce que j’ai à dire. Et la politique, elle préfère ne pas en parler. La porte ouverte un peu plus tôt sur le sujet s’est déjà refermée.

En quittant Johanne Larocque, nous prenons la route 299, en direction du village de Saint-Jules. En 1763, le Traité de Paris officialise la cession de la Nouvelle-France à l’Angleterre. La Gaspésie est donc devenue une terre d’accueil pour des Anglais, des Anglo-Normands, des loyalistes, des Écossais et des Irlandais. Plus de 250 ans plus tard, 59 % des anglophones de la Gaspésie se trouvent dans les municipalités régionales de comté (MRC) de Bonaventure et d’Avignon, notamment à Saint-Jules.

Devant le musée de la rivière Cascapédia, juste avant Saint-Jules, Ivanoh arrête la voiture. Il veut absolument prendre une photo d’un immense panneau-réclame qui semble sortir tout droit des années 60. On y a peint une scène de pêche au saumon. Les couleurs pastel et les teintes délavées lui confèrent une allure pastorale, surannée.

Il file sur la route.

John McWhirter au volant de son microtracteur

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Mais bientôt, une autre image capte son attention : un homme passe sous nos yeux à bonne vitesse au volant d’un microtracteur, roule sur le bitume en direction de Saint-Jules. Ivanoh est sidéré : il me parle de ce film de David Lynch, de ce vieil homme qui traverse une partie des États-Unis sur une tondeuse pour aller au chevet de son frère. Nous rattrapons ce conducteur singulier juste avant le pont qui enjambe l’immense rivière.

Je m’en vais faire mes emplettes à l’épicerie, nous explique John McWhirter, 64 ans. Mon auto a brûlé et les assurances refusent de m’indemniser, alors ce tracteur remplace ma voiture, ajoute-t-il, après avoir pris une bouffée de cigarette.

John est rentré au Québec, il y a quelques années, pour prendre soin de ses vieux parents, après avoir vécu 40 ans en Ontario. Pourquoi l'avait-il quitté, ce Québec? L’anglophone répond d’abord, caustique, qu’il a commis l’erreur se marier. Il rit. Puis il enchaîne : Je ne parlais pas assez bien français pour me trouver un travail ici. J’en avais un et je l’ai perdu à cause de la maudite loi de René Lévesque, Bill 101.

L'image montre deux pêcheurs, la ligne à l'eau.

Un immense panneau-réclame qui vante les joies de la pêche dans la région

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La veille, nous étions passés par New Carlisle, là où est né Lévesque il y a 100 ans. Le musée qui lui est consacré est à quelques kilomètres du lieu où nous discutons avec John. Ah! René Lévesque, he’s better off dead, me dit-il en me toisant d’un regard narquois. Donc, vous êtes content que René Lévesque ne soit plus de ce monde? Yes, c’est mieux pour tout le monde qu’il soit là où il est, dit-il. Il précise néanmoins que Lévesque était ben correct comme type.

Avant de le quitter, je lui demande s’il s’intéresse aux élections. La réponse fuse, courte : non. L’explication de ce non est sévère : Les politiciens, peu importe lesquels, sont tous des traîtres en puissance.

John repart sur son tracteur vers l’épicerie. Il lui manquait du lait. Nous sommes rentrés dans la voiture. Saint-Jules était notre dernier arrêt en Gaspésie avant de rentrer à Montréal, où nous resterons quelques jours avant de reprendre la route vers le reste du Québec.

Il file sur l'asphalte.

John Macwhirter en route vers Saint-Jules sur son tracteur à gazon

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Sur la 20 en direction ouest, j’ai repensé à John, à son tracteur, mais surtout à son mépris de la chose politique. Car s’il y a une chose qui se dégage de notre voyage jusqu’à maintenant, c’est que la ferveur politique est rare et que, ce que l’on croise le plus sur la route, c’est de la désillusion, peu importe la couleur des partis choisis; l'enthousiasme est délavé.

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