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Enquête

D’informateur pour la police américaine à passeur de migrants au Canada

Le patron d’une auberge dans l’Ouest américain a aidé des migrants à entrer illégalement au Canada, avant d’être condamné par la justice canadienne. Enquête est allé sur place.

Robert Boulé devant son auberge.

Robert Boulé dirige le Smuggler’s Inn depuis le début des années 2000. Accusé puis condamné, il est désormais en probation.

Photo : Greg Boos

Passeur, informateur pour les autorités américaines, aubergiste provocateur : la vie de Robert Boulé pourrait faire l’objet d’un film hollywoodien. Mais il n’en est rien. Pour l’instant.

Cet Américain de 72 ans est à ce jour l’une des rares personnes condamnées par la justice canadienne pour avoir aidé des migrants à entrer illégalement au Canada. Et d’une manière plutôt inusitée.

C’est un héros, clame Greg Boos, son avocat et fidèle ami, que nous avons rencontré à Blaine, une petite ville dans l’État de Washington, à près d'une heure de Vancouver.

À ses yeux, son client n’est coupable que d’une chose : un excès d’altruisme. Pourtant, ce n’est pas exactement ce qu’en a conclu la justice canadienne. Ni les autorités américaines.

Une auberge.

L'auberge Smuggler’s Inn est située sur l’avenue Zéro, une route qui sépare le Canada des États-Unis.

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

L’auberge des passeurs

En anglais, le mot smuggler signifie passeur ou contrebandier. C’est le nom que Robert Boulé a choisi de donner à son auberge, achetée au début des années 2000, située au bord de l’avenue Zéro. Une petite route qui fait office de frontière entre le Canada et les États-Unis.

Aucune séparation physique, aucun barbelé ni mur n’existe à proximité. Il est donc extrêmement facile de traverser les deux pays, bien que cela soit illégal.

Le reportage de Romain Schué et Martin Movilla, intitulé Roxham Inc., a été diffusé dans l'émission Enquête sur ICI Télé.

Le Smuggler’s Inn est au cœur d’une affaire judiciaire, qui a opposé son propriétaire à la justice canadienne durant plusieurs années. Dans un premier temps, au printemps 2018, Robert Boulé a été accusé d’avoir organisé, aidé et encouragé des ressortissants étrangers à entrer illégalement au Canada à travers sa propriété, entre avril 2016 et septembre 2017.

Il a passé 22 jours en détention provisoire.

Rebelote un peu plus tard. Alors qu’il avait l’obligation, par la justice, d’adopter une bonne conduite et de s’abstenir d’aider quiconque à entrer au Canada, Robert Boulé a été arrêté en avril 2019.

Robert Boulé, barbu, se tient debout dans une chambre.

Robert Boulé a été condamné par la Cour suprême de la Colombie-Britannique en décembre 2021.

Photo : Radio-Canada / Cliff Shim

En décembre dernier, il a finalement plaidé coupable, devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique, pour avoir à nouveau aidé, entre mai 2018 et mars 2019, sept personnes originaires d'Afghanistan et de Syrie qui logeaient dans sa propriété, avant de se rendre, à pied, au Canada.

Enquête a obtenu du tribunal la reconnaissance des faits signée par Robert Boulé.

Dans ce document, l’intéressé détaille ses actions et admet avoir donné des indications à ces étrangers qui voulaient venir au Canada. Dans plusieurs cas, il est même allé les chercher dans un aéroport voisin, avec son propre véhicule, pour les amener au Smuggler’s Inn, avant de recevoir, en argent comptant, entre 200 $ US et 700 $ US.

Ces migrants restaient quelques heures ou une nuit dans l’auberge, puis ils traversaient son jardin et l’avenue Zéro, durant la journée ou le soir, avant de demander l’asile au Canada.

Un panneau disant qu'il est interdit d'entrer aux États-Unis.

Un panneau a été installé devant l'auberge pour décourager les personnes voulant traverser la frontière à cet endroit.

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Prison et probation

Condamné pour différents chefs d'accusation à 30 jours de prison – déjà écoulés –, 12 mois de prison avec sursis et 30 mois de période de probation, Robert Boulé est un personnage atypique. Et provocateur, nous glisse en souriant son avocat Greg Boos.

Devant l’entrée de son auberge trône, au moment de notre visite, un VUS noir, avec une plaque d’immatriculation sans équivoque : SMUGLER. Par le passé, Robert Boulé conduisait un autre véhicule, une limousine, avec une plaque similaire.

Les chambres, quant à elles, portent le nom de bandits et de personnages célèbres, comme Al Capone, Joseph P. Kennedy ou D.B. Cooper.

Il a de l’humour, mais il est tellement sympathique, jure Greg Boos, tout en nous détaillant les lieux et l’histoire de cette demeure. Durant cette visite, Robert Boulé est d’ailleurs resté dans sa chambre. Sans venir à notre rencontre.

Étant en probation, il doit rester discret, nous a confié son avocat, tout en défendant les actions de son ami.

« Il a contribué à ce que ces gens puissent vivre longtemps et ne pas être tués. Je suis désolé qu'il n'y ait pas plus de gens comme M. Boulé. »

— Une citation de  Greg Boos, avocat et ami de Robert Boulé

Selon le juge de la Cour suprême de la Colombie-Britannique, Robert Boulé a exprimé des remords et s’est sincèrement excusé.

Cependant, toute action qui permet aux gens d'entrer illégalement au Canada est une infraction grave, a-t-il précisé, tout en soutenant que l’accusé, en œuvrant seul, n’avait finalement fourni qu’une aide assez simple.

« Un comportement équivalent au passage de clandestins est grave. »

— Une citation de  Extrait du jugement de la Cour suprême de la Colombie-Britannique du 17 décembre 2021

M. Boulé est très impliqué dans la communauté. M. Boulé aime les gens et les gens aiment M. Boulé, affirme quant à lui Greg Boos.

Les gens qui n’aiment pas M. Boulé essaient de le comparer à un criminel. [Mais] on a besoin de plus de personnes comme lui, ajoute-t-il, en rejetant la responsabilité sur les gouvernements américain et canadien et l’horrible Entente sur les tiers pays sûrs entre le Canada et les États-Unis.

Celle-ci oblige les migrants passant par les États-Unis à faire leur demande d’asile dans ce même pays. Sauf s’ils entrent au Canada par une voie irrégulière, comme le chemin Roxham, au Québec ou cette avenue Zéro, en Colombie-Britannique.

« Il a acheté cette auberge pour être entrepreneur. Il ne savait pas qu'il s'agissait d'un hot spot lorsqu'il a acheté l'auberge », défend Greg Boos. Beaucoup de gens téléphonaient à M. Boulé et lui demandaient de réserver une nuit au Smuggler's Inn. Il ne les a pas sollicités. Il n'a pas fait de publicité disant : "Si vous voulez entrer au Canada autrement qu'à un point d'entrée, venez chez moi".

Une voiture devant une auberge

Le véhicule de Robert Boulé est atypique. Sa plaque d’immatriculation a été personnalisée, avec l’inscription SMUGLER.

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Des Syriens, Turcs et Afghans de passage à l’auberge

Combien de personnes Robert Boulé a-t-il aidées à franchir la frontière? Impossible d’obtenir un chiffre clair. Mais il est assurément plus élevé que ce qui est évoqué par la justice canadienne.

Je n’ai aucune idée, répond sobrement Greg Boos.

Un jour, raconte-t-il, un représentant du Parlement afghan est venu loger dans l’auberge avec sa femme et ses enfants. À un moment, deux limousines noires les attendaient de l’autre côté. Ils ont eu le traitement royal, lance-t-il, en avouant que son client est désormais célèbre.

« M. Boulé avait beaucoup d’invités qui étaient de hauts fonctionnaires du gouvernement afghan, de la Banque mondiale ou d’institutions similaires. »

— Une citation de  Greg Boos

À travers les années, des personnes ont découvert sur Internet qu’il s’agissait d’un endroit où l’on pouvait entrer au Canada. Des Syriens, des Turcs et des Afghans en ont profité, soutient-il.

Il n’y a pas que les agents canadiens qui ont à l'œil, désormais, le Smuggler’s Inn.

Lors de notre rencontre, son avocat nous montre un petit animal qui passe à travers la propriété, dans les herbes hautes. Vous verrez, ça va déclencher un capteur, dit-il en riant. Quelques minutes plus tard, un véhicule des douanes américaines observait l’entrée de la bâtisse.

En réalité, Robert Boulé est connu des autorités américaines depuis longtemps. Bien avant que la justice canadienne ne se mette à sa poursuite.

Un avocat debout devant une maison.

Greg Boos est l’avocat et l’ami de Robert Boulé, qu’il compare à un héros.

Photo : Radio-Canada / Romain Schué

Un informateur confidentiel pour les agents américains

Depuis longtemps, nous indique Greg Boos, les multiples caméras du Smuggler’s Inn surveillent aussi l’entrée vers les États-Unis.

Un document de la Cour suprême des États-Unis, publié le 8 juin dernier, révèle que Robert Boulé était un informateur confidentiel des agents américains.

Il aurait reçu près de 60 000 $ US de la part du gouvernement pour ses services, peut-on lire.

[Robert] Boulé a parfois aidé des agents fédéraux à identifier et à appréhender des personnes se livrant à des activités transfrontalières illégales sur ou à proximité de sa propriété.

Extrait d’un document de la Cour suprême des États-Unis

La Cour suprême évoque aussi l’arrivée en 2014, au Smuggler’s Inn, d’un ressortissant turc, provenant de Seattle, qui est entré illégalement au Canada. Une date antérieure aux faits reconnus devant la Cour supérieure de la Colombie-Britannique.

Cette zone est un hot spot pour le trafic transfrontalier de personnes, de drogues, d'argent illicite et d'objets importants pour les organisations criminelles, selon des détails rapportés par l’un des juges.

À de nombreuses reprises, les agents de la patrouille frontalière américaine ont observé des personnes traverser la frontière vers le sud et entrer au Smuggler's Inn par la porte arrière, est-il précisé.

Des cargaisons de cocaïne, de méthamphétamine, d'ecstasy et d’autres stupéfiants ont même été saisies par le passé, dans l’auberge, peut-on encore lire.

Avec cette opportunité commerciale, Robert Boulé – qui a fini par avoir des démêlés avec un agent américain – accueillait les personnes entrant illégalement aux États-Unis, leur demandait de payer une nuit d’hôtel, puis il informait les forces de l’ordre fédérales, qui arrêtaient par la suite ces invités particuliers.

Un panneau qui délimite la frontière.

Des milliers de migrants traversent chaque année la frontière canado-américaine pour venir demander l'asile au Canada.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Une centaine de condamnations en quatre ans

La condamnation, au Canada, de personnes soupçonnées d’avoir facilité le passage illégal à la frontière reste rare.

Outre Robert Boulé, l’une des principales affaires judiciaires concerne une Torontoise, Olayinka Celestina Opaleye, qui avait organisé l’entrée au Canada de ressortissants africains, en échange d’une compensation financière. Elle a été arrêtée en septembre 2017 par un douanier canadien.

Alors que l’Ontarienne traversait la frontière à Saint-Bernard-de-Lacolle, un agent douanier a découvert dans sa voiture trois enveloppes contenant, au total, 10 115 $ US. Elle avait également en sa possession plusieurs notes et reçus d’hôtels ou d’autobus.

En novembre 2020, devant la Cour du Québec, Olayinka Celestina Opaleye a reconnu avoir aidé neuf Nigérians à entrer au Canada par le chemin Roxham. Elle a écopé d’une peine de 12 mois de prison, assortis de deux ans de probation et de 80 heures de services communautaires.

Entre 2017 et 2021, seulement 112 dossiers d’enquête criminelle de l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) ont obtenu une condamnation liée au passage de clandestins dans tout le pays. La majorité de celles-ci (58) concernent le Québec.

D’après Greg Boos, Robert Boulé ne devrait pas être comparé à ces coyotes.

M. Boulé n’est pas un coyote, insiste son avocat, en évoquant ces passeurs qui réclament des milliers ou des dizaines de milliers de dollars pour organiser des passages clandestins.

D’autres, estime-t-il, se font probablement bien plus d’argent que M. Boulé a pu faire ici. Il n’a exploité personne. Il a simplement aidé des bonnes personnes qui voulaient être en sécurité.

Avec la collaboration d'Aude Garachon

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