•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Sur la route : La route cassée qui fait sacrer

Il y a deux ans, les avions d'Air Canada ont déserté le ciel de la Gaspésie. Il y a une dizaine d'années, un train est entré en gare et n’en est plus jamais reparti. La route 132 est dans un sale état. C’est peu dire qu’à Gaspé, les problèmes de transport font sacrer.

Elle est devant un train, au milieu des rails.

Claudine Roy, une femme d'affaires de la région de Gaspé, peste contre l'isolement auquel est condamnée la région par manque d'investissements dans les infrastructures routières et ferroviaires.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

DE MANCHE-D’ÉPÉE À GASPÉ – En quittant L’Anse-Pleureuse pour aller à Gaspé, j’ai offert deux options à Ivanoh, le photographe qui m’accompagne : prendre le raccourci qui passe par Murdochville ou longer la côte sur la 132 entre mer et montagnes, une route d’une beauté puissante qui traverse un chapelet de villages aux noms singuliers. Cloridorme, Gros-Morne, Manche-d’Épée, etc.

Ivanoh a choisi la côte, mais à Manche-d’Épée, il l’a regretté. Grugée par l’érosion, l’air salin et l’hiver, la 132 est dans un sale état. Particulièrement sur ce tronçon. Des camions vont et viennent. Une dizaine d’ouvriers travaillent à la retaper autant que faire se peut. D’autres discutent sur le bord de la route.

Il faut attendre de longues minutes avant de continuer la route vers Gaspé, où nous avons rendez-vous avec Claudine Roy.

Des travailleurs sont à l'ouvrage au milieu des cônes orange.

Travaux routiers sur le chemin de Gaspé

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Je peux pas sacrer dans un reportage de Radio-Canada, tout de même, mais je suis en TA***. Quand on parle d’infrastructures, on n’avance pas, on recule, tonne Claudine Roy devant un train immobilisé depuis des années à la gare de Gaspé. Ce train-là a coûté des millions de dollars, me dit-elle.

Il devait amener les touristes là où Jacques Cartier a posé pied pour la première fois sur les terres du Canada. Aujourd’hui, il est habité par des squatteurs. Ça fait une dizaine d'années qu’il ne bouge plus parce que la voie ferrée est trop endommagée pour que le train roule.

Claudine Roy, une femme d’affaires de la région, a consacré sa vie à faire connaître sa Gaspésie, qu’elle appelle le pays, notamment en créant les Grandes Traversées de la Gaspésie en ski de fond. De nature plutôt joviale et optimiste, elle se met en colère dès qu'il est question du transport. Plus de train, de rares avions souvent en retard, un service d’autobus déficient et une route en détresse. On est dans un cul-de-sac! lance-t-elle en fronçant les sourcils.

On a laissé aller nos infrastructures, parce que les gouvernements pensent à court terme, le temps d’un mandat de quatre ans. Mais bâtir, ça prend pas quatre ans. Je le sais, tous les entrepreneurs le savent, souligne-t-elle. Alors pourquoi le gouvernement n'est-il pas capable d’avoir une vision à long terme du bien commun?

Il est devant le terrain de l'aérodrome.

L'ex-ministre péquiste Gaétan Lelièvre

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À l’aéroport de Gaspé, que les appareils d’Air Canada ont déserté en 2020, le vent s’est levé. Il fait soudain frisquet. Ministre délégué au Développement régional dans le gouvernement de Pauline Marois, Gaétan Lelièvre est ravi qu’il fasse froid, même s’il est en manches courtes. Les Gaspésiens ne sont pas frileux, dit-il. S’il ne fait plus de politique, il s’active toujours pour le développement de sa région et a étudié en profondeur le problème du transport dans la péninsule.

On n’est plus une région éloignée, on est une région isolée, résume-t-il. Depuis qu’Air Canada a cessé de desservir la région, de petits transporteurs offrent le service. La Coalition avenir Québec (CAQ) a aussi mis en place le fameux programme de billets à 500 $, mais quand bien même ce serait gratuit, il n'y a souvent pas de place dans l’avion.

Je demande à Gaétan Lelièvre ce qu’il pense du fameux troisième lien, ce projet qui consiste à relier Québec à Lévis à coût de milliards. Le Gaspésien ne commentera pas ce dossier épineux, mais il laisse entendre qu’à défaut de trois liens, il en prendrait au moins un qui ait de l'allure : La Gaspésie manque carrément de liens.

Au-delà de l’aspect terre à terre d’un déplacement du point A au point B, ce qui alarme Gaétan Lelièvre, c'est l’avenir même de son coin de pays. Nous avons une population vieillissante, on a un énorme défi démographique, dit-il alors que même les vieux partent et que les jeunes tardent à revenir.

L’ex-ministre raconte que, déjà, des gens malades ou simplement vieillissants choisissent de quitter la région parce que se rendre à des traitements dans les grands centres est trop fastidieux. C’est dans notre ADN en Gaspésie : on aime recevoir, on est accueillants, mais comment attirer de nouveaux arrivants quand les liens vers l’ouest de la province sont déficients? se demande-t-il.

La mer s'étend au creux de la baie.

Yvon-Roméo Ngaualang-Kenne devant la baie de Gaspé

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Venu du Cameroun pour travailler comme préposé aux bénéficiaires à Gaspé, Yvon-Roméo Ngaualang-Kenne adore la région. Je ne quitterais Gaspé pour rien au monde, dit-il avec une grande douceur. Entre Roméo et la Gaspésie, c’est l'amour. Il raconte que, dès son arrivée, il y a un peu plus d’un an, les collègues, les voisins l’ont invité à manger, l’ont aidé à s’installer.

Depuis qu’il vit au Québec, l’homme de 36 ans ne s’est pas résolu à aller visiter Montréal. C’est long, la route, pour y aller. C’est long en ta-bar-nak, lance-t-il en détachant bien les syllabes de ce mot qui le fait rigoler.

Au bout de la péninsule, Yvon-Roméo a eu la surprise de retrouver une petite communauté camerounaise. C’est fou de retrouver des gens de chez nous au bout du monde, affirme-t-il en s'extasiant. Un bout du monde où les hivers sont particulièrement rudes. L’infirmier de formation, qui veut passer des examens pour pouvoir exercer la profession au Québec, se souvient de ses premiers mois ici, sans voiture. Comme il n’y a pas de transport en commun à Gaspé, il devait marcher jusqu’au travail. Mais de la bourrasque et de la froidure, Yvon-Roméo dira ceci, une image pleine de poésie : J’ai dompté l’hiver comme on apprivoise un cheval sauvage.

De petits drapeaux du Québec bordent la galerie.

Daniel Samson devant son café à Saint-Majorique

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Avec sa blonde Anick Desrosiers et ses cinq enfants, Daniel Samson, philosophe de formation, venait régulièrement en vacances en Gaspésie. Il y a quelques années, la petite famille a décidé de tout larguer, de quitter Lanaudière et de s’installer sur le bord de la baie de Gaspé. Le couple a acheté l’ancien presbytère de Saint-Majorique. Ils y ont ouvert un café qui sent bon le pain frais. Le problème de la route pour se rendre en Gaspésie fait aussi sacrer Daniel. Sa famille est à 1000 kilomètres de chez lui, et pour les grands-parents des petites, ce n’est pas évident.

Le Café de la Traverse, installé dans le vieux presbytère, est fréquenté plus par les gens du coin que par les touristes. On y échange des idées, on s’y raconte, on s’y confie. Alors que les médias ne cessent de répéter que la question de l’indépendance du Québec n’a plus de résonance, tous les jours, moi, j’en entends parler. Et Daniel Samson, qui est aussi psychanalyste, écoute attentivement. Les gens se demandent pourquoi on n'est pas un pays encore. Pourquoi ce sujet-là, il ne faudrait plus en parler.

À 44 ans, il a voté pour la première fois en 1995. Et il a voté oui. Il voudrait bien pouvoir dire oui encore. La souveraineté, ce n’est pas pour être tout seuls ensemble, mais pour faire un pays ouvert sur le monde, vert et accueillant. Le PQ n’est pas mort, dit-il, conscient par ailleurs des nombreuses entraves sur le chemin de la souveraineté.

En sortant du café, un panneau indique que la traverse qui surplombe la majestueuse baie de Gaspé est fermée pour réparation. Il faut encore faire un long détour pour se rendre à l’hôtel.

Devant la colonie de cônes oranges, Ivanoh et moi avons lâché, en chœur, un mot qui commence par TA

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !

En cours de chargement...