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Les élections de 2018 ont-elles marqué un tournant dans la politique québécoise?

François Legault sourit pour les caméras alors qu'il se trouve devant l'autobus de la CAQ, sur laquelle est inscrit « L'équipe du changement 2018 ».

Avec sa victoire majoritaire en 2018, François Legault, chef de la Coalition avenir Québec, a-t-il rebrassé les cartes politiques de façon définitive?

Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Le clivage générationnel et l’opposition entre les groupes plus scolarisés et moins scolarisés auraient contribué, en 2018, à mettre fin à l’alternance politique traditionnelle au Québec, entre le Parti québécois (PQ) et le Parti libéral du Québec (PLQ). C’est du moins l’un des arguments qu’avancent les auteurs de l’essai Le nouvel électeur québécois, publié récemment aux Presses de l’Université de Montréal.

Avec sa victoire majoritaire, le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), François Legault, est venu compléter ce recentrage, partiellement entamé en 2007 avec l’élection de 41 députés de l’Action démocratique du Québec (ADQ), qui formera l’opposition officielle jusqu’à l’année suivante.

En déclin dès le scrutin de 2008, l’ADQ continuera de perdre des plumes et de vivoter jusqu’à sa fusion, en 2012, avec le parti d’un certain François Legault, ancien ministre péquiste revenu en politique pour lancer sa propre formation politique. Et la suite est connue.

Ainsi, en 2018, c’est une victoire historique, avec un nouveau parti qui prend le pouvoir, et les deux partis traditionnels accusent un recul quand même significatif, explique en entrevue Éric Bélanger, professeur titulaire au Département de science politique de l’Université McGill et l’un des quatre auteurs de l’essai, en compagnie de Jean-François Daoust, Valérie-Anne Mahéo et Richard Nadeau.

On sentait qu’il se passait quelque chose au Québec; nous ne sommes pas les seuls à l’avoir remarqué, et encore aujourd’hui, dans le cadre de la [nouvelle] campagne, on entend parler de réalignement électoral… Mais ce qui nous intéressait, c’était de dire "oui, ça a changé, mais essayons de comprendre pourquoi ça a changé. Quelles sont les formes, les dynamiques de ce changement?", indique le chercheur.

Comme le mentionne M. Bélanger, deux constats se sont peu à peu dégagés dans la foulée d’un sondage effectué auprès de personnes ayant voté lors des élections de 2018 : Au-delà du fait que la souveraineté avait moins d’emprise, était moins populaire – ce qui a représenté un terrain fertile permettant aux nouveaux partis d’occuper davantage d’espace –, ce qui nous a frappés, dans les analyses, c’est qu’il y avait un clivage sociodémographique, c’est-à-dire un clivage de l’âge et un clivage autour de l’éducation.

Ainsi, les électeurs plus jeunes se sont avérés être davantage partisans de Québec solidaire (QS), mais ils sont aussi le groupe qui vote le moins. Par ailleurs, les électeurs moins éduqués ont favorisé la CAQ, tandis que ceux possédant une scolarité plus importante se sont éparpillés entre les autres partis.

Toujours selon M. Bélanger, ces deux clivages ont aussi permis d’expliquer des différences d’opinions à propos d’enjeux émergents, soit l’immigration et l’environnement.

Les plus jeunes sont davantage pro-environnement que les plus vieux, et les personnes moins éduquées sont davantage en faveur d’une approche restrictive vis-à-vis de l’immigration, mentionne le professeur, qui précise que ces aspects ne ressortaient pas aussi clairement lors d’analyses des élections précédentes.

On a l’impression, avec ces résultats-là, qu’en 2018, c’est là que ça s’est passé, estime M. Bélanger, qui considère ce scrutin comme la source du changement de la vie politique québécoise.

La souveraineté évacuée

Ce grand changement, cette grande reconfiguration du paysage politique québécois, il faut peut-être l’imputer à la décision de François Legault, en 2015, de se déclarer fédéraliste, avance Éric Bélanger.

Bien entendu, l’option souverainiste, mise à mal depuis l’échec référendaire de 1995, n’en était pas à son premier recul, mais après avoir tergiversé sur la question, après avoir évité de véritablement prendre position dans cet épineux dossier qui sous-tend la vie politique québécoise depuis les années 1960, le chef caquiste a décidé de se positionner, histoire de mettre tout cela derrière lui, indique le professeur.

[François Legault] avait toujours l’air entre deux chaises, à ne pas vouloir choisir, mais on dirait qu’en 2015, en disant "OK, c’est fini, on se range d’un bord, et c’est fédéraliste". On dirait que cela a contribué à rendre la question de la souveraineté non pertinente.

« François Legault s’est un peu résigné à suivre l’opinion publique, mais cette résignation a été la clé de son succès. »

— Une citation de  Éric Bélanger, professeur titulaire au Département de science politique de l'Université McGill

On dirait que [François] Legault en est venu à incarner le présent sentiment national québécois, estime encore Éric Bélanger.

Et avec la quasi-disparition de cet enjeu électoral, le PLQ, rempart traditionnel contre les velléités indépendantistes du PQ, a perdu une partie de ses repères, lit-on dans l’essai.

Combinez cela à une grogne populaire possiblement imputable à l’austérité du gouvernement Couillard, jugée exagérée par une bonne partie de la population, et vous obtenez plusieurs ingrédients qui pourraient expliquer la défaite historique des libéraux… Mais aussi la dégringolade des péquistes, qui ont hérité de 10 sièges lors du scrutin.

Car sans enjeu de souveraineté (le chef péquiste d’alors, Jean-François Lisée, avait reporté un référendum à un éventuel deuxième mandat du PQ), les barrières empêchant le morcellement des enjeux et des choix électoraux étaient particulièrement affaiblies, expliquent les chercheurs dans leur essai.

Et maintenant?

Quatre ans après sa victoire, et alors que les sondages lui prédisent une majorité encore plus forte qu’en 2018, François Legault doit défendre son bilan dans un contexte à la fois différent et similaire. Impossible, cette fois, bien entendu, de vouloir faire le ménage du gouvernement précédent.

Quant à l’immigration, l’un des grands enjeux mis de l’avant par la CAQ en 2018, elle n’a pas, pour l’instant, occupé beaucoup d’espace médiatique. Mais certains enjeux évoqués lors des précédentes élections devraient de nouveau attirer l’attention des candidats et du public, juge M. Bélanger.

D’après moi, après le scrutin, on pourra affirmer que quatre enjeux auront été abordés : l’environnement, le coût de la vie, la langue française et la santé, suppose-t-il.

Et dans ces quatre domaines, les clivages évoqués dans Le nouvel électeur québécois, notamment les différences d’opinions politiques en fonction de l’âge et de l’éducation, pourraient de nouveau venir influencer les résultats électoraux. Reste à voir si la CAQ réussira son exploit en cimentant les tendances lourdes qui se sont dégagées lors des précédentes élections.

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