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Retour du Téléjournal dans l’Est il y a 10 ans : récit d’une lutte pour l’info régionale

La façade de la station au soleil couchant.

La Maison de l'Est de Radio-Canada est installée sur le boulevard René-Lepage à Rimouski depuis août 2012.

Photo : Radio-Canada / Laurence Gallant

Il y a dix ans, Radio-Canada rapatriait le Téléjournal Est-du-Québec et toute sa production télé en région, dans une station flambant neuve au centre-ville de Rimouski. Le fruit d’une lutte qui aura duré 22 ans et qui ravivera le souvenir de la fermeture brutale des stations télé de Rimouski, Matane et Sept-Îles.

Jusqu’en 1990, le Bas-Saint-Laurent, la Côte-Nord et la Gaspésie avaient chacune une station télé où était produit un téléjournal qui leur était propre, en plus de plusieurs autres émissions télévisées d’affaires publiques et culturelles. La journée du 5 décembre 1990 est marquée au fer rouge pour de nombreux employés de Radio-Canada, date à laquelle ces studios télé ont été fermés du jour au lendemain.

Toute l’équipe de CJBRT remercie ses fidèles téléspectateurs, vous qui nous avez écoutés depuis 36 ans. À une prochaine fois peut-être. C’est ainsi que Daniel Mathieu, présentateur de l’époque à Radio-Canada Rimouski, a pu enregistrer ses adieux au public de la région, tout juste avant que les fils ne soient coupés.

Daniel Mathieu devant la caméra.

Daniel Mathieu s'adresse aux téléspectateurs du Bas-Saint-Laurent pour une dernière fois, le 5 décembre 1990.

Photo : Radio-Canada

L’ensemble des employés de Rimouski, tout comme ceux de Matane, de Sept-Îles et d’autres stations au pays également touchées par ces compressions, ont été sous le choc d’apprendre la nouvelle.

On s’est fait dire à 9 h le matin qu’on était hors d’ondes à 11 h, se rappelle le journaliste à la retraite Jean-François Roy.

Le plan de compressions de Radio-Canada dans l’Est, s’élevant à 4,8 millions de dollars, a entraîné l’abolition d'au moins 150 emplois, dont 60 uniquement à Rimouski.

À Matane, ce sont près des trois quarts des 125 personnes travaillant pour la société qui ont perdu leur emploi à l'époque. L'édifice de la rue Saint-Sacrement [est devenu] soudain une enveloppe trop grande, presque vide, a relaté la journaliste matanaise Joane Bérubé, en 2016, avant la démolition du bâtiment.

Régie télé Radio-Canada Matane.

Régie télé à l'ancienne station de Matane

Photo : Société d'histoire et de généalogie de Matane

Tous deux maintenant à la retraite, les journalistes Paul Huot et Jean-François Roy ont été d’importants témoins de cette période. Ils ont eux-mêmes dû couvrir ces fermetures, alors qu’ils voyaient de nombreux collègues perdre leur emploi.

« Ça a été un très, très grand bouleversement, et ça a peut-être été l’un des épisodes les plus douloureux de l’histoire des médias de tout l’Est-du-Québec. »

— Une citation de  Paul Huot, journaliste à la retraite

Jean-François Roy se rappelle que des rumeurs de compressions couraient, mais à Rimouski, Radio-Canada venait tout juste de mettre à neuf sa station de télévision. Des rénovations de 7 millions de dollars – c’était le chiffre qui circulait à l’époque, se souvient-il, ajoutant que cet investissement rendait illogique, dans l’esprit de tous, une éventuelle fermeture.

« Dès le lendemain [de l’annonce], j’ai oublié ma peine, comme on dit. Mais en venant travailler, j’ai éclaté en sanglots aux feux de circulation. »

— Une citation de  Jean-François Roy, journaliste à la retraite

L’onde de choc a aussi été extrêmement forte dans le public, relate Paul Huot qui se remémore des manifestations dans les rues et un spectacle organisé au Colisée de Rimouski pour dénoncer les compressions de Radio-Canada. Malgré tout, la société d'État n’est jamais revenue sur sa décision.

Les gens perdaient une courroie de transmission importante, explique l'ancien journaliste. Ça a été un choc pour les gens de perdre [la télé en région], parce qu’on a compris qu’en perdant l’accès au réseau de cette façon-là, on perdait beaucoup de pouvoir pour faire avancer les dossiers auprès des gouvernements, parce que les élus voyaient beaucoup moins de reportages.

Ces compressions ont d’ailleurs créé un chaos absolument indescriptible dans l’ensemble du réseau de Radio-Canada pendant plusieurs mois, soulève Paul Huot. Le sort de plusieurs techniciens et de leur famille, notamment, est longtemps demeuré en suspens. Les plus chanceux d’entre eux ont finalement été transférés dans les grands centres.

Un Téléjournal Est-du-Québec… produit à Québec

Après les compressions de 1990, c’est la région de Québec qui a été mandatée pour chapeauter les journalistes télé et leurs caméramans dispersés sur le territoire du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie-Les Îles et de la Côte-Nord, diffusant d’abord un seul reportage de l’Est-du-Québec par soir, dans leur propre Téléjournal.

À Québec, il y a eu énormément de plaintes, parce qu’ils se demandaient ce qu’on faisait dans leur bulletin de nouvelles, d’abord, et les gens de l’Est-du-Québec ne voulaient rien savoir de ce qui se passait à Québec! L’Université Laval, le Château Frontenac, le Carnaval… c’était vraiment trop loin de nos préoccupations! Et on n’avait presque plus de nouvelles de l’Est, sauf en radio, décrit Paul Huot.

Jean Martin en converse avec Alex Levasseur.

Le chef d'antenne Jean Martin avec le journaliste Alex Levasseur au « Téléjournal », le 30 novembre 1992.

Photo : Radio-Canada

Le Téléjournal Est-du-Québec est né par étapes, d’abord comme un court détachement du bulletin de Québec, puis une émission à part entière, mais toujours produite à partir de la Vieille Capitale… Les téléspectateurs de la région se souviendront sûrement de Jean Martin, animateur qui les a accompagnés à l’heure du souper pendant de nombreuses années.

Les journalistes, disséminés sur le territoire, devaient envoyer leur reportage par lignes microondes, dans des délais très serrés : une lourde mécanique qui s’ajoutait aux longues distances à parcourir pour des reportages souvent diffusés le soir même.

2012, une nouvelle ère

Quelques décennies plus tard, Radio-Canada a réinjecté des fonds dans la production télé en région, ce qui a donné naissance à la nouvelle Maison de l’Est à Rimouski, à l’été 2012.

Nouveaux équipements, nouvelle technologie, nouveaux employés, et défis à la tonne… L’ouverture de la station a été grandement célébrée, autant par les employés de Radio-Canada que par le public.

C’était un projet hyper emballant. Imaginez-vous, on ouvrait une station de télévision dans les années 2000!, raconte, tout sourire, le chef d’antenne Denis Leduc, qui agissait à l’époque à titre de rédacteur en chef. C’était le début d’une nouvelle ère, lance pour sa part l’ex-directeur de la station Denis Langlois, qui a contribué à imaginer ce nouveau chef-lieu de l’information régionale.

Une dizaine d'employés de Radio-Canada rassemblés dans une salle de réunion.

Première réunion de production du nouveau « Téléjournal Est-du-Québec », le 27 août 2012

Photo : Radio-Canada

C’était la possibilité de ramener le pouvoir décisionnel plus près du milieu de vie où on diffusait ce téléjournal de l’Est-du-Québec. C’était ça, l’élément central, c’était faire nous-mêmes, par nous-mêmes, un téléjournal qui reflétait les réalités quotidiennes de l’ensemble des citoyens. En tout cas, c’est ce qu’on espérait faire, affirme Denis Leduc.

Marie-Christine Gagnon a été le principal visage de ce grand rapatriement, en animant ce Téléjournal Est-du-Québec flambant neuf. Elle se rappelle toute la fébrilité qui venait avec ce retour, autant chez les collègues qu'au sein du public.

« Les gens venaient me voir, tellement contents de voir qu’on reprenait [le TJ] ici, en studio, avec notre table, nos télésouffleurs… »

— Une citation de  Marie-Christine Gagnon, secrétaire de rédaction web et ex-chef d’antenne
Marie-Christine Gagnon.

Marie-Christine Gagnon a dû quitter la télé à cause de douleurs à la mâchoire qui limitaient son usage de la parole.

Photo : Radio-Canada

Un an après la construction de la nouvelle station de Rimouski, l'équipe de Radio-Canada Matane a pour sa part déménagé dans de nouveaux locaux sur l’avenue Saint-Jérôme. Tout comme Sept-Îles, Matane ne retrouvera toutefois pas de bulletin télévisé distinct.

Il faut dire aussi qu’on essayait de montrer qu’on n’était pas nécessairement à Rimouski, mais n’importe où dans l’Est. Ça, ça avait été très important pour moi aussi [...] que ce soit le plus rassembleur possible pour tous les gens de l’Est-du-Québec, fait valoir Marie-Christine Gagnon.

L’expérience des mononcles et la fraîcheur des nouvelles employées

La Maison de l’Est a également accueilli, en plus de l’ancienne garde radio-canadienne qui changeait complètement de station, une toute nouvelle vague d’employés, ce qui a essentiellement doublé le personnel travaillant pour Radio-Canada au Bas-Saint-Laurent.

De tout jeunes employés, souvent des femmes, ont migré à Rimouski en même temps que le Téléjournal.

Ça a changé complètement, ça n’avait plus rien à voir. [...] On était une gang de gars, nous autres, il y avait très peu de femmes dans l’ancienne station, raconte en riant Paul Huot, qui a pris sa retraite en 2018.

« Il y a des gens qui avaient dans la cinquantaine, voire dans la soixantaine, et là, tout à coup, tous ces mononcles-là avaient des nièces de 30 ans plus jeunes! C’était vraiment ahurissant comme expérience. »

— Une citation de  Paul Huot, journaliste à la retraite

Ça a créé une chimie intéressante, parce que ça a permis de marier l’expertise, la jeunesse, les nouvelles idées, la technologie… Moi, j’ai trouvé ça extrêmement stimulant, estime M. Huot.

Denis Leduc estime que cette vague d’embauches féminines, en 2012, est à l’image de l’époque, mais se dit aussi très fier, sentiment qu’il partage avec le grand patron de l’époque Denis Langlois, que tant de postes décisionnels aient été soudainement occupés par des femmes, engagées parce qu’elles étaient les plus compétentes, ajoute-t-il en pesant ses mots.

Chef d’antenne, assistante de la chef d’antenne, pupitres radio, réalisatrices radio… et aussi les premiers acteurs réels au web qui étaient des femmes. [...] Tous les postes d’autorité ont été occupés par des femmes. C’était vraiment intéressant, je pense que ça permettait une vision des choses différente, souligne M. Leduc.

C’était aussi l’époque où l’information régionale sur le web devait impérativement se développer et, selon l’ancien rédacteur en chef, cette jeunesse tout à coup très présente dans la station a contribué à ce que tous soient poussés vers l’avant.

Aire ouverte en radio

Cette toute nouvelle station était l’occasion d’en faire un grand laboratoire pour Radio-Canada et d’expérimenter des formules qui n’avaient jamais été testées ailleurs au pays. Le meilleur exemple a été de décloisonner complètement le plateau radio.

Dans l’ancien bâtiment, sur la rue Saint-Jean-Baptiste, le studio radio était en quelque sorte dans son petit monde à lui, complètement isolé de la salle des nouvelles et des bureaux.

Passant du tout au tout, les concepteurs de la Maison de l’Est se sont pour leur part inspirés des aires ouvertes mises en place ailleurs, notamment aux bureaux de la BBC, à Londres, raconte Denis Langlois. Ce modèle est ensuite devenu la norme, dans toutes les nouvelles stations de Radio-Canada au pays.

« Un plateau radio annexé à la salle des nouvelles, sans murs, ça, c’était une révolution, et on vivait cette révolution ici, à Rimouski. »

— Une citation de  Denis Leduc, chef d’antenne et ex-rédacteur en chef

Cette nouvelle aire ouverte a demandé une grande adaptation, autant pour l’équipe radio que pour les journalistes de la salle des nouvelles. Les éclats de voix, les bruits d’imprimante, tous les sons témoignant du quotidien des journalistes pouvaient désormais être audibles en ondes.

Marie-Hélène Gauvin à l'oeuvre dans la régie radio.

Marie-Hélène Gauvin réalise l'émission radio du retour à la maison sur les ondes de CJBR, à Rimouski.

Photo : Radio-Canada

Mais la réalisatrice radio Marie-Hélène Gauvin a surtout été marquée par l’effervescence qui a résulté de cette plus grande proximité entre collègues. On se voyait, on s’entendait, on pouvait discuter ensemble, donc l’échange est devenu très vite un stimulant pour tout le monde.

« C’était vraiment merveilleux à vivre. Le premier matin où on a ouvert les micros, ça a été vraiment… une révélation. »

— Une citation de  Marie-Hélène Gauvin, réalisatrice radio

Ça a offert des avantages d’instantanéité énormes! Je me souviens, comme pupitre radio, ici, j’avais juste à peser sur le bouton et j’étais en ondes. Je n’avais pas besoin de courir à l’autre bout de la station, pour demander à un technicien de me mettre en ondes, cite en exemple Jean-François Roy, qui a terminé sa carrière comme lecteur des bulletins de nouvelles radio en 2012.

Des dizaines de visiteurs rassemblés dans la station.

Près de 2000 personnes ont participé à l'événement Portes ouvertes, lors de l'inauguration de la Maison de l'Est.

Photo : Radio-Canada

Dix ans après cette ouverture et le grand retour d’un téléjournal produit dans l’Est, Denis Leduc conclut que Radio-Canada a donné à la région les moyens de ses ambitions.

Un projet extraordinaire qui se poursuit encore aujourd’hui grâce à nos auditeurs, rappelle avec raison le chef d'antenne, qui les remercie du même souffle.

Plus de personnel, plus de reporters, donc plus de nouvelles, ça, les gens étaient contents, et on l’entend encore très souvent. Mais les gens oublient tout ce qu’on a traversé pour en arriver là, ça a été une lutte tellement incroyable, avec des périodes de déprime terriblement décevantes souvent, parce qu’il y avait des gouvernements qui n’entendaient rien. [...] Ça a été 22 ans très chargés émotivement, résume Paul Huot.

« La leçon de tout ça, c’est qu’on reste fragile. Rien n’est acquis. »

— Une citation de  Paul Huot, journaliste à la retraite

Dix ans plus tard, l'aventure de l'information télé se poursuit, bien qu'elle soit appelée, de plus en plus, à composer avec l'ère numérique.

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