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Sur la route : « J’ai travaillé ben dur, ma fille! »

Sylvain et Gino sont nés à trois ans d'intervalle dans le même coin de pays. L’un a connu une vie de misère, l’autre est un entrepreneur prospère. Deux parcours différents, un même scepticisme face à la chose politique. Ce texte est le quatrième de notre série sur la route, À la recherche du Québec.

Le regard intense de Sylvain Bélanger.

Le regard intense de Sylvain Bélanger

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

DE RIMOUSKI À MATANE – « Moi, fille, j’en ai connu des misères. » Sylvain Bélanger, 60 ans, me fixe de son regard clair. Il est assis avec quelques chums au parc de la gare sur la rue Saint-Jean-Baptiste, à Rimouski, où de bons samaritains viennent déposer des denrées alimentaires.

Rimouski est une ville de services. La capitale régionale. Un cégep, un hôpital, une université. La plupart des gens y gagnent bien leur vie, et pourtant, même pour eux, trouver un logement en ville est chose difficile. En fait, quand on parle de crise du logement, c’est un des pires endroits au Québec. Le taux d’inoccupation des logements de cette ville de près de 50 000 habitants est évalué à 0,2 %. Et 0,2 %, c’est un peu comme zéro.

À Rimouski, quand on est pauvre, c’est l’enfer. Et il y en a des pauvres et des coins pauvres à Rimouski. Ça m’a pris une maudite secousse pour trouver mon logement. Pour les HLM, la liste d’attente n'en finit plus, raconte Sylvain. Y a ben trop de monde dessus.

Moi, là, ça va. J’arrive juste juste. J’ai 1420 piastres du gouvernement par mois, puis un loyer à prix modique, un 1 ½. Mais ça va. Ma femme est morte, donc chui tout seul là-dedans.

Un graffiti traverse comme une balafre la devanture du Tim Hortons.

Un commerce de Rimouski qui a rendu l'âme

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Sylvain Bélanger ne travaille plus depuis des années. C’est pas que j’veux pas. Ch’peux pu. J’ai bien travaillé dans ma vie, ma fille, travaillé ben dur. Il me montre ses cicatrices. Un grave accident de moto lui a bousillé une jambe. Puis il y a eu cette opération à cœur ouvert, le deuil de sa femme.

Je lui demande s’il s’intéresse un peu à la campagne, s’il va aller voter. Bélanger rigole, cynique. Eux autres, les politiciens, y promettent ben des affaires en campagne électorale, pis après, ben après, c’est d’aut’chose, ma fille!

Voilà, c’est dit. Il n’y aura pas d’autres commentaires politiques, parce que ce dont Sylvain veut nous parler le plus, c’est son enfance. Une enfance à la dure, dans un élevage dans un village pas très loin de Rimouski.

Il évoque un père sévère et taiseux. L’école, mais pas très longtemps. Je peux lire, mais pas en lettres attachées. Il nous raconte qu’il a passé son adolescence à vider des carcasses de vaches. Ça le hante encore. Il mime même le geste. Nous raconte en détails. On faisait sortir le cœur, le foie, l'estomac et les intestins. Toute, ma fille. J’en fais encore des cauchemars, ma fille.

Devant ses immenses bouilloires à sirop.

Dans la cabane à sucre de Gino Ouellet à Sayabec

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Avant de partir de Montréal pour ce périple, quelqu’un qui connaît bien la région m’avait dit : Si t’arrêtes à Mont-Joli et que tu veux aborder le sujet de la pénurie de main-d’œuvre, va voir Gino Ouellet, un homme d’affaires incontournable dans ce coin-là.

À Mont-Joli, l’entreprise de Ouellet, une immense cabane à sucre en bois rond, a de quoi séduire les touristes français et autres visiteurs en quête du sucre du Québec. On y vend 200 produits dérivés de l’érable, de la pâtisserie à l’alcool, et des chemises de flanelle à carreaux rouges et noirs.

Mais c’est plutôt à Sainte-Paule, à son érablière, juste après Sayabec, que je le retrouve. La dernière fois que j’ai pris cette route, c’était l’an dernier, quand un père désemparé avait enlevé son enfant, provoquant une vague d’émoi à travers le Québec. Recherché pendant des jours, l’enfant a été retrouvé par les autorités, sain et sauf.

Ce territoire entre Mont-Joli et Matane est spectaculaire, vertigineux avec sa route comme un manège. On est loin, ici. Le meilleur ami d’Ivanoh, l’application de géolocalisation Waze, a complètement rendu les armes, perdu.

Dans les années 60, des experts, à Québec, dans leurs bureaux capitonnés, avaient décidé de fermer une centaine de villages dans la région. L’épisode a été brutal. On a brûlé des maisons pour s’assurer que les gens ne reviennent pas à Sainte-Bernadette de Pellegrin, Saint-Charles Garnier de Pabos, Saint-Edmond, Saint-Gabriel de Rameau, Saint-Nil, etc.

L'appareil indique une zone vide de tout, faute de données.

Quand la géolocalisation fout le camp

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le village d’où vient Gino Ouellet a cependant survécu et il va bien. Saint-Damase, c’est comme une petite Beauce. On est beaucoup à avoir le sens des affaires. On a fait de l’argent et on a investi dans le village, dit fièrement l’homme d’affaires.

Et ce n’est pas peu dire que Ouellet a ramené de l’argent dans son coin de pays. Après avoir fait de modestes études en foresterie, il fonde une entreprise de planchers, puis se met à fabriquer des bûches écologiques. En 23 ans, il est passé de trois employés à plus de 322. Il a vendu l’entreprise à un consortium québéco-belge en 2018, très cher.

À l’époque où mon entreprise se développait, il y avait de la main-d'œuvre disponible sans problème. J’aurais jamais pu faire ce que j’ai fait dans le contexte actuel de pénurie, c’est un vrai problème, dit-il, songeur.

À la vente de son entreprise, Ouellet s’est lancé dans le sirop. C’est une maladie, le sirop. Je suis né là-dedans, l’érable, j’aime ça. Sa cabane en Gaspésie emploie une quarantaine de personnes. 17 000 érables sont entaillés sur un territoire de 33 kilomètres carrés. C’est un des gros joueurs au Québec.

Et la politique? Gino Ouellet soupire. Ça me tanne. Une campagne, c’est : crache sur l’un, puis crache sur l’autre. C’est de la vieille politique ce qu’on voit là. L’homme d'affaires estime que ce dont le Québec a besoin, c’est une bonne gestion.

Une pancarte signalétique à l'approche du quai

L'entrée de la traverse Baie-Comeau Godbout

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Je vais te donner un exemple : moi, quand j’ai vendu mon entreprise, j’ai versé des millions au gouvernement, beaucoup de millions. Pis ça me fait plaisir de payer des impôts, pas de problème, commente Gino Ouellet calmement. Tu te souviens de la traverse Matane-Godbout que le gouvernement est allé acheter en Italie et qui a marché huit jours à peu près, tellement c’était n’importe quoi? Ben moi, avec mes impôts, j’ai permis au gouvernement d’acheter cette affaire-là qui marchait pas, pis j’ai payé le gaz avec!

Gino ajoute : C’est fâchant quand tu gères une entreprise, que tu contrôles ton budget, que tu te serres la ceinture, de voir que l’argent que tu donnes est garroché par les fenêtres dans des affaires qui ont pas de bon sens.

Une employée de l’érablière qui vit à Sainte-Paule me donne des nouvelles du père de l’enfant. Il est en prison. Mais moi, je ne le juge pas. Ce gars-là n’allait pas bien du tout. Il n’a pas fait mal à son garçon. Il faut avoir de la compassion pour les gens qui souffrent, même s’ils font des affaires qui n'ont pas d’allure, dit-elle avec philosophie.

Gino Ouellet n’aime pas l’idée des cadeaux, des promesses électorales. Pour lui, c’est l’affaire d’un autre siècle. Ça me fait penser aux frigidaires qu’on donnait aux gens pour qu’ils votent du bon bord, évoque-t-il. Que le gouvernement investisse dans l’école. On est du monde intelligent au Québec. Avec une éducation, ils vont savoir de quel bord voter.

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