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Sur la route : « Le progrès pour le progrès, on s’en va où avec ça? »

Le progrès, qui déroule son asphalte le long du Saint-Laurent, lamine le patrimoine au profit de fantasmes commerciaux. Les citoyens, eux, sont en manque de beauté et de lieux pour se parler. Ce texte est le troisième de notre série sur la route, À la recherche du Québec.

Alfège Vignola avec sa moto, devant la crémerie Ali Baba.

Alfège Vignola devant la crémerie Ali Baba, désormais fermée.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

DE L'ISLE-VERTE À MÉTIS-SUR-MER – À la sortie de L'Isle-Verte et Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, nous avons quitté l’autoroute 20. Chaque fois que je passe ici, je me demande quelles pouvaient bien être les sept douleurs de cette dame. Il y a peut-être parmi elles la laideur? L’abandon?

Sur la vieille 132, Ivanoh s’arrête devant ce qu’il reste de l’Ali Baba : un cornet de crème glacée en plastique éventré par le temps, des dessins naïfs de parfaits à la cerise ou de sundaes au chocolat, peints sur un panneau de bois, pâlis par le vent. Il y a bien longtemps qu’aucun enfant ne s’est barbouillé la moustache avec une boule de glace à la fraise.

C’était un carrefour agité, mouvementé. Aujourd’hui, c’est désert. Ça me fait quelque chose, ch’p’ense ben, de voir ce que c’était, pis où c’est rendu présentement : nulle part, un désert. Alfège Vignola, un camionneur à la retraite, a prononcé ces mots lentement. Il passe par ici quand il sort sa Harley-Davidson, le dimanche. Ça lui permet de réfléchir à la vie, à la route que prend sa société aussi.

L'autoroute 20 et la 132 se croisent régulièrement.

L'autoroute 20 et la 132 se croisent régulièrement.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il y a une dizaine d'années, l’autoroute 20 a été prolongée entre Cacouna et L’Isle-Verte, un tronçon de près de 10 kilomètres qui a coûté 69 millions de dollars à construire. Cela explique pourquoi il n’y a plus d’enfants qui viennent se sucrer le bec ici.

Le dossier du prolongement de la 20 est une saga qui s'éternise dans le Bas-Saint-Laurent d’élection en élection, depuis plus de 20 ans. Au dernier budget, le gouvernement de la CAQ a inscrit le prolongement de l’autoroute entre Notre-Dame-des-Neiges et Le Bic. L’affaire était désirée par plusieurs au nom de la fluidité de la circulation, du développement régional, de la sécurité.

Plusieurs sont contre aussi. Le maire de Trois-Pistoles, entre autres, à mi-chemin entre ces deux villages, craint que les commerces de sa ville en pâtissent. Il s’est plutôt prononcé pour une amélioration de la 132.

Alfège est songeur. On change les choses dans le souci de les améliorer, sans connaître les impacts que ça va avoir, mais mon idée, c’est que le progrès pour le progrès, on s’en va où avec ça? On pense pas souvent à l’impact que ça va avoir.

Bien assis dans leur chaise.

Nicole Bélanger et Marcel Saint-Jean

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans la municipalité de L’Isle-Verte, arrêt obligatoire aux Trois Fumoirs. Ivanoh en parlait depuis Montréal. Il voulait absolument son pot de turbot mariné. En ce beau dimanche après-midi, les voisins du fumoir, Nicole Bélanger et Marcel Saint-Jean, se bercent pendant que le linge épinglé sur la corde est séché par la brise.

Je vais voter comme mon épouse. Parce que vous savez ce qu’on disait : si ta femme vote pas comme toi, ça annule ton vote, dit Marcel, 77 ans, moqueur. Il raconte que son père a toujours voté libéral et que lui aussi a longtemps voté libéral, mais plus maintenant. Ça va faire, les libéraux, à un moment donné, dit-il, laconique.

Nicole, elle, aimait beaucoup René Lévesque et elle a appuyé la souveraineté tant que monsieur Lévesque était vivant. Mais là, là, non. Là, on va voter pour Legault. Y’a vécu tellement de misère, ce pauvre homme-là. C’est toute une affaire gérer ça, une pandémie, pis y a bien fait ça. C’est mon idée, conclut Nicole.

Le soleil brille au-dessus du magasin abandonné

Le magasin général de Saint-Simon (sur la 132) est fermé depuis de nombreuses années.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Nous reprenons la route en direction de Métis-sur-Mer. À Saint-Simon, l’ancien magasin général du village subit l’affront de la pourriture. Des maisons comme celles-là, désertées, il y en a tant sur la route. Parmi les livres que je traîne dans ce périple, l’essai formidable de Marie-Hélène Voyer sur un sujet difficile, voire tabou au Québec, le manque d’égard pour le patrimoine, la beauté.

Professeure au cégep de Rimouski, en littérature, Marie-Hélène Voyer participe en ce dimanche après-midi à un thé littéraire dans les Jardins de Métis. Quelques dizaines de personnes sont venues l’écouter, elle et l’écrivain Robert Lalonde, parler de notre rapport individuel et collectif à l’espace. De nos paysages nord-américains homogénéisés.

On nous a convaincus, je ne sais plus quand, je ne sais plus comment, que la beauté est un caprice qu’on ne peut pas se permettre, que l'histoire et la préservation du patrimoine est une tocade pour historiens, pour intellectuels, me résume la jeune femme aux grands yeux bleus. C’est d’une grande violence.

Marie-Hélène Voyer, en conférence.

Marie-Hélène Voyer en conférence aux Jardins de Métis.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Marie-Hélène Voyer n’est pas une orthodoxe à tout crin. Elle ne prêche pas une protection du patrimoine rigide et souhaite qu’on n’associe pas ce désir de préserver à une nostalgie passéiste ou conservatrice.

C’est comme si, au Québec, on était animé d’un sentiment d’insuffisance, d’insignifiance. Qu’on n'est pas assez important pour empêcher le saccage de notre mémoire au profit du béton et du clabord.

Elle parle de Rimouski. Raconte que la ville tourne le dos au fleuve. Que ce que l’on y voit quand on y arrive, c’est le stationnement du Wal-Mart et les poubelles des commerces qui font face au fleuve. La chose qu’elle déteste le plus au monde, c’est cette chaise Adirondack immense construite à l’occasion du 325e de Rimouski, devant la cathédrale abandonnée.

C’est l’incarnation du fantasme du toujours plus gros, sans raison. Ça n’a aucun lien avec Rimouski, notre histoire, notre territoire, insiste-t-elle. Il faut que nos politiciens arrêtent de penser en hauteur et nous offrent une vision en profondeur.

Marie-Hélène Voyer rêve d’endroits où on pourrait écouter les gens raconter leurs histoires, se rencontrer. Oui, le plus d’agoras possible, le plus de lieux possible pour être ensemble.

Bien installés dans leur chaise, dans le soleil couchant.

Faute d’endroits pour se rassembler, de nombreux citoyens se rassemblent tous les soirs dans un stationnement de Rimouski

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Curieux de voir cette fameuse chaise, Ivanoh et moi nous y sommes rendus. Le soleil se couchait sur le fleuve. Devant les toilettes municipales, dans le stationnement, une dizaine de personnes sont installées sur des chaises pliantes.

Je leur demande s’il y a un spectacle. Non. Y se passe rien, mais on vient ici pour placoter, se donner nos idées sur c’qui se passe. On cacasse, me répond Guylaine Proulx, 60 ans, cuisinière dans une école. Mais pourquoi ici, devant les toilettes? Ben, c’est simple, parce qu’y a pas de place pour se rencontrer.

Pour qui allez-vous voter? je demande à la ronde, avant de prendre congé. Ben, pour Céline Dion! déclare, pince-sans-rire, la boute-en-train du groupe. Ce qui fait rire tout le monde.

Nous les laissons à leurs discussions politiques pour regagner l’hôtel, dans un quartier industriel de Rimouski. C’est drôle, en entrant dans ma chambre, la radio, qui est demeurée allumée, diffuse une célèbre toune des Colocs qui n’a pas pris une ride.

Quand j’y retourne ça m’fait assez mal, y’é tombé une bombe su’a rue principale, depuis qu’y ont construit le centre d’achat.

La fameuse chaise gigantesque de Rimouski

La fameuse chaise gigantesque de Rimouski

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

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