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Sur la route : « J’ai un village qui ne veut pas mourir »

« Pourquoi mourir quand on a envie de vivre? » Ici, on ressuscite un village, là on en invente un nouveau, à même les ruelles. En ce début de campagne électorale, une chose est claire : les gens ont envie de se retrouver. Ce texte est le second de notre série sur la route, À la recherche du Québec.

Une route s'enfonce dans une vallée.

Sur la route, avec Sainte-Élizabeth-de-Warwick à l'horizon

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

DE SAINTE-ÉLIZABETH-DE-WARWICK À LIMOILOU – Il tombe un petit crachin alors que nous quittons la 20 en direction de Sainte-Élizabeth. La route est en vallons, presque sensuelle, avec d’immenses fermes laitières et des silos à grains à perte de vue.

Le p’tit Jésus est fâché, nous lance "Gripette", un habitué des communions du vendredi, lorsque nous sortons de la voiture dans le stationnement de l'église. Il parle de la météo. C’est un peu plate quand la météo vient gâcher la fête du fromage en crottes.

En effet, le vendredi, à Sainte-Élizabeth-de-Warwick, on vient de partout, de près comme de loin, avec des bouteilles de vin, du pain, des charcuteries. Les gens s’installent autour de l’église et mangent, c'est tout. Même quand il fait chagrin comme aujourd’hui. C’est tout, mais c’est déjà énorme. Pourquoi vient-on? Margot-Anne Fortin, 69 ans, résume, une croustille à la main : Il faut renforcer les liens entre nous, sinon il y a beaucoup trop de chacun pour soi au Québec.

Les gens sont attablés sous des parasols.

Pique-nique à la bonne franquette à l'ombre du clocher de Sainte-Élizabeth-de-Warwick

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Mme Fortin mange avec son amie, Lise Dion, non pas l’humoriste, mais une serveuse à la retraite de Victoriaville.

Que pensez-vous des élections qui commencent dans deux jours, Lise? Elle rigole, fait une grimace. Ben moi, ça m’intéresse pas mal moins que le fromage en fesses. Le fromage en fesses, c’est du fromage frais comme le fromage en crottes.

Combien y a-t-il d’églises abandonnées au Québec? De villages dévitalisés aux soins palliatifs? Sans épicerie? Sans vie?

Ici, Jean Morin, fils, petit-fils et arrière-petit-fils d’éleveurs de vaches, ne voulait pas que ça arrive. C’est important que les villages demeurent vivants. Mais encore? Ben, pourquoi mourir quand on a envie de vivre? C’est notre âme, le patrimoine, et il faut le faire vivre. Et quand un village est vivant, c’est précieux.

Des meules en affinage attendent sur les étagères.

Jean Morin parmi ses meules

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À tout bout de champ, les visiteurs saluent Jean Morin, comme un ami. Je ne suis pas un embaumeur. J’aime créer du bonheur dans le village. Avant, c’était le curé qui connaissait tout le monde ici, maintenant, c’est le fromager, dit-il, pince-sans-rire.

Jean Morin a aujourd’hui 63 ans. Au début des années 2000, il a voulu faire du fromage. Il est allé étudier en France cet art séculaire. Quand il est revenu chez lui, il a d’abord acheté le presbytère, qui était vide depuis de nombreuses années. Il l’a transformé en fromagerie. Puis il a acquis l’église du village, qu’il a aussi transformée en fromagerie où il fabrique le très primé Louis d’Or.

Il a ensuite acheté le magasin général, où les caisses de bière agonisaient sous la poussière : l'endroit avait été déserté pour les grands marchés d’alimentation de Victoriaville. Et il a fait tout cela pas mal tout seul, convertir le patrimoine, lui donner une odeur de fromage, de vivant.

Limoilou

Une petite épicerie dans ce quartier populaire de Québec.

Vie de quartier à Limoilou

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Après avoir passé la nuit dans un hôtel de Victoriaville sur un boulevard impersonnel qui aurait tout autant pu se situer à Longueuil ou à Laval, nous avons pris la route tôt samedi matin en direction de Limoilou.

Deux chansons que j’aime beaucoup, écrites à des dizaines d’années d’intervalle, parlent de Limoilou : Igloo, de Safia Nolin, et La basse-ville, de Sylvain Lelièvre. Deux tounes imprégnées d’un spleen planant, deux tounes qui m’ont toujours émue. Dans la basse-ville, y a mon igloo, chante Nolin. La basse-ville de Lelièvre commence ainsi : Je suis d’une ruelle comme on est d’un village, entre les hangars de tôle pis les sacs à poubelle.

Nous stationnons la voiture devant un restaurant de la 3e Avenue où on a installé des brassières comme des guirlandes. Le quartier pauvre et populaire de Québec s’embourgeoise, devient cool. Nous avons d’ailleurs rendez-vous avec un documentariste engagé qui a adopté le quartier comme on se choisit une famille. Jean-Laurence Seaborn rit un peu de ces endroits tout autour où on vend des cafés à 8 $.

Des brassières sont suspendues au-dessus de la terrasse.

Des guirlandes pas comme les autres pour ce restaurant de Limoilou

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ce n’est plus le Limoilou de Sylvain Lelièvre, mais tout de même, les ruelles comme un village, c’est la première affaire dont Seaborn nous parle. On s’est trouvé un village. Dans les ruelles, on ne se conjugue pas au "je", mais au "nous".

Ce qui intéresse plus que tout le documentariste à Limoilou, c’est l’engagement citoyen. Au centre des grands combats, des grands changements sociaux, des révolutions, il y a souvent des citoyens, en tout petit nombre, qui décident de faire changer les choses, de se battre. Des citoyens, pas des politiciens. Après, les politiciens suivent.

Avec son frère, il a fait un documentaire sur la toxicomanie à Québec. Puis, un film sur la lutte d’une citoyenne pour améliorer la qualité de l’air à Limoilou. Limoilou, c’est la basse-ville, c’est comme une cuve. Et comme nous sommes à proximité de l’incinérateur de la ville, d’une papeterie et du port de Québec, plein d’émanations toxiques retombent chez nous. À Limoilou, dit Seaborn, on appelle ça la soupe de pollution.

La fumée de l'usine, au loin, s'élève dans le ciel.

Jean-Laurence Seaborn sur la berge avec, au loin, l’usine de la White Birch Paper

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Seaborn raconte que les résidents âgés du quartier évoquent même le souvenir d’une sorte de neige noire qui tombait dans les années 70 sur les trottoirs du quartier ouvrier; les cendres des déchets de la ville de Québec tombaient ainsi sur Limoilou. La qualité de l’air est encore préoccupante dans le secteur : les médias de Québec en parlent fréquemment.

Tout est politique, dit Jean-Laurence Seaborn, mais ce n'est pas tant une question de partis politiques. Moi, c’est évident que je vote à gauche, mais même les gens de droite respirent de l’air.

Après avoir pris en photo Seaborn devant les grandes cheminées qui crachent sur le bord de la rivière Saint-Charles, nous nous faisons aborder par un homme qui titube. Nous sommes loin du Québec de carte postale. Il veut nous dire quelque chose, il a eu une révélation. Il déclare : Regardez les cheminées qui crachent de la fumée, c’est elles qui fabriquent les nuages. J’ai trouvé ça joli.

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