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Une campagne d’ingérence étrangère proaméricaine démantelée sur Twitter et Facebook

L’opération était gérée depuis les États-Unis, mais il n’est pas possible de savoir si le gouvernement se cache derrière.

Il s'agit d'un drapeau américain formé de code informatique.

L’opération clandestine a fait usage de faux comptes et de fausses pages web de médias locaux.

Photo : Getty Images / traffic_analyzer

Des chercheurs ont détecté une campagne clandestine sur les réseaux sociaux visant à promouvoir les intérêts des États-Unis et à alimenter la méfiance envers leurs adversaires, selon un nouveau rapport publié mercredi (Nouvelle fenêtre).

Cette campagne clandestine, active depuis 2017, visait à influencer les utilisateurs de réseaux sociaux habitant en Asie centrale, en Iran, en Afghanistan et au Moyen-Orient. À l’aide de faux comptes se faisant passer pour des médias et des habitants locaux, la campagne cherchait à attiser le ressentiment envers la Russie, l’Iran et la Chine. Près de la moitié des comptes visaient la population iranienne.

Les chercheurs, travaillant pour la firme d’analyse des réseaux sociaux Graphika, ainsi que pour l’Observatoire de l’Internet de l’Université Stanford, jugent qu’il s’agit de la plus vaste opération d’influence pro-occidentale sur les réseaux sociaux jamais analysée par des chercheurs œuvrant dans le renseignement d'origine sources ouvertes (open source).

En tout, l’équipe a analysé près de 300 000 tweets provenant de 146 faux comptes Twitter, ainsi que 39 faux comptes, 16 pages, 2 groupes sur Facebook et 26 comptes Instagram. Les chercheurs ont aussi trouvé des faux comptes associés sur d’autres réseaux sociaux de langue russe. Selon leur analyse, tous ces faux comptes agissaient de façon coordonnée.

Meta, l’entreprise qui détient Facebook et Instagram, et Twitter ont supprimé l’entièreté du réseau et affirment que ces faux comptes auraient été gérés depuis les États-Unis. Ni ces entreprises ni les chercheurs ne peuvent dire avec certitude qui est derrière cette campagne.

Les chercheurs notent toutefois qu’une version archivée d’un des faux comptes montre que celui-ci indiquait en 2021 appartenir à CENTCOM, le commandement central des États-Unis, responsable des opérations militaires au Moyen-Orient et en Asie centrale, entre autres.

Le réseau a même utilisé des portraits générés par l’intelligence artificielle pour créer des faux profils plus réalistes. Ces comptes ont répandu des articles provenant de sites web de faux médias locaux, des caricatures, ainsi que des pétitions comportant un message pro-occidental.

Les visages dans les photos de profil sont très réalistes.

Quelques faux profils appartenant au réseau et visant le Moyen-Orient. Les photos de profil ont été créées à l'aide de l'intelligence artificielle.

Photo : Graphika/Stanford University

Peu après le début de l’invasion russe de l’Ukraine, plusieurs de ceux-ci ont cherché à dépeindre la Russie comme étant un agresseur et à mettre l’accent sur les atrocités alléguées commises par les soldats russes.

Jusqu’à maintenant, presque toute la recherche sur les opérations d’influence se penchait sur des activités liées à des régimes autoritaires. Notre rapport offre un des premiers regards sur une opération clandestine proaméricaine sur les réseaux sociaux, juge Shelby Grossman, qui fait partie des auteurs du rapport et chercheuse à l’Observatoire de l’Internet de Stanford.

Elle et ses collègues soulignent que la campagne était relativement de piètre qualité. Certains textes étaient par exemple traduits de l’anglais au russe de façon approximative. Les publications de ces faux comptes ont généré peu d’engouement chez les populations visées. Le tweet moyen associé à cette campagne a reçu 0,49 j’aime et 0,02 retweet, fait remarquer Mme Grossman.

Cette campagne n’est pas sans rappeler des campagnes d’ingérence étrangère déployées au cours des dernières années par la Russie ou l’Iran, ajoute Mme Grossman. L’utilisation de faux comptes pour propager des messages ou pour augmenter la portée de mots-clics sur les réseaux sociaux rappelle des opérations d’influence émanant de ces pays.

Par contre, cette campagne proaméricaine ne cherchait pas à exacerber les divisions politiques et culturelles [au sein des populations visées] ni à susciter l’engagement au sein de communautés locales ou nichées, contrairement à ce que nous avons pu voir avec des campagnes d’influence associées à la Russie, explique la chercheuse.

Ce sont des cartes qui montrent l'invasion russe en Ukraine. Le texte est en russe.

Deux publications antirusses publiées par le réseau de faux comptes en Asie centrale.

Photo : Graphika/Stanford University

Il est néanmoins inquiétant que l’acteur derrière ces comptes semble avoir créé de faux personnages pour propager ces opinions de façon clandestine, ajoute Mme Grossman.

Une tactique déjà employée

Bien qu’il soit impossible de savoir si le gouvernement américain se cache derrière ce réseau, il est tout à fait possible que ce soit le cas, estime Alexis Rapin, chercheur en résidence à l'Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM.

M. Rapin souligne que l’armée américaine a mené en 2011 une campagne semblable, baptisée Earnest Voice, sur les réseaux sociaux en Irak et en Afghanistan. Là aussi, les résultats avaient été mitigés, raconte-t-il.

Peut-être que ça ne sort pas complètement de nulle part. Il y a eu des projets semblables dans les dernières années, dit-il. Ce n’est pas hors de question que le gouvernement américain soit derrière ça.

Alexis Rapin note toutefois qu’il est possible qu’un ou des groupes d’intérêt aux États-Unis aient agi de façon indépendante pour mener cette initiative.

Si le gouvernement américain se cache derrière cette opération, M. Rapin juge qu’il est possible que ce soit en réaction aux campagnes d'ingérence qui ont été menées par les adversaires des États-Unis au cours des dernières années.

« Ça suggère que les États-Unis sont peut-être arrivés à la conclusion qu’ils devaient être plus proactifs, occuper le terrain informationnel en permanence et en quelque part tenter d’orienter les narratifs en amont pour ne pas laisser trop de liberté d’action à leurs adversaires. »

— Une citation de  Alexis Rapin, chercheur en résidence à l'Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM

M. Rapin explique que la guerre informationnelle se situe le long d’un spectre. Au bas de l’échelle, il y a les relations publiques et la diplomatie; au milieu, il y a la propagande; et en haut, il y a des activités plus nocives, telles que la désinformation.

Là, on semble être quelque part entre le milieu et le haut du spectre. On se garde encore de diffuser de l’information qui est complètement fausse, des nouvelles complètement bidon, mais on cherche quand même un peu à ternir l’adversaire, conclut M. Rapin.

Decrypteurs. Marie-Pier Élie, Jeff Yates, Nicholas De Rosa et Alexis De Lancer.

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