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Conditions de vie des travailleurs migrants : les autorités tardent à agir

Deux travailleurs manipulent des boites contenant des plants.

Chaque année, au moins 60 000 travailleurs étrangers viennent au Canada prêter main-forte aux entreprises agricoles dans le cadre du Programme des travailleurs étrangers temporaires.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des spécialistes dénoncent la lenteur des autorités à réguler l'accueil des travailleurs agricoles migrants alors que certains dénoncent leurs conditions de vie dans les exploitations agricoles en Ontario.

Depuis 2020, Anelyse Weiler, professeure adjointe de sociologie à l'Université de Victoria, s'intéresse aux conditions de vie des travailleurs saisonniers.

Dans une étude menée en collaboration avec l’Université Western, elle explique notamment que les logements précaires dans lesquels vivent bon nombre de ces travailleurs peuvent être un facteur de décès.

La qualité des logements est très inégale. Ils sont souvent surpeuplés et dans certains cas, nettement inférieurs aux normes. Franchement, c’est une vraie farce, explique-t-elle.

Elle presse les pouvoirs publics à agir.

Timides actions du gouvernement fédéral

Le gouvernement fédéral a lancé des consultations publiques en 2020 auprès de plusieurs acteurs impliqués dans la cause des travailleurs agricoles migrants. Mais les pistes de solution présentées en juillet 2022 sont loin d'être convaincantes.

Nous nous attendions à ce que le gouvernement fédéral dise : ­"OK, nous avons compris le problème, voici des solutions." En fait, ce que nous avons vu est encore plus faible que ce qu'[il] avait proposé dans le passé pour les normes de logement, indique Anelyse Weiler.

« C’était comme dire qu'en 2024, nous pourrions exiger des employeurs qu'ils n'aient pas d'infestation de rongeurs. Mais [...] il s'agit de garder les travailleurs en vie. »

— Une citation de  Anelyse Weiler, professeure adjointe de sociologie à l'Université de Victoria

Le calendrier présenté en juillet est inadapté aux urgences du terrain, estime aussi Santiago Escobar, représentant national du syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l'alimentation et du commerce du Canada.

Perplexe face aux propositions du ministère, il estime que rien n’a changédepuis deux ans.

Un homme devant la façade d'un bureau ornée d'une murale.

Santiago Escobar, représentant national du syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l’alimentation et du commerce Canada (TUAC).

Photo : Radio-Canada / Isabelle Corriveau

Lorsque vous vivez dans un dortoir et que vous devez partager [une maison] avec 30 collègues, vous devez faire la file pour prendre vos repas, pour utiliser les toilettes ou pour laver vos vêtements. Donc, vivre dans ces conditions est très dur, surtout après une longue journée de 12, voire 14 heures, explique-t-il.

Il se dit très déçu d’apprendre que le gouvernement n'a retenu que très peu des nombreuses recommandations soumises.

« Après les décès et les maladies évitables au cours des deux dernières années, nous espérions que le gouvernement partagerait enfin un plan national de logement. »

— Une citation de  Anelyse Weiler

Dans ses propositions, Emploi et Développement social Canada prévoit de nouvelles exigences pour l'alimentation en eau courante potable chaude et froide, pour les systèmes d’aération ou encore en matière de sécurité incendie.

Aucune norme n'est par contre proposée pour limiter le nombre de travailleurs par habitation.

Absence de réglementation

Le logement fourni par l’employeur est une question qui relève de plusieurs administrations, notamment des municipalités.

À Leamington, dans le sud-ouest de l'Ontario, la mairesse Hilda MacDonald confirme qu’actuellement aucun règlement n'interdit de faire cohabiter 15 travailleurs agricoles dans une même maison.

Le portrait d'une femme.

La mairesse de Leamington, Hilda MacDonald.

Photo : Radio-Canada / Vincent Robinet/CBC News

Elle affirme que la Ville a pourtant tenté, en 2021, de mettre en place un règlement de zonage pour limiter le nombre de travailleurs agricoles qui habitent ensemble. Toutefois, l'initiative est en suspens, dit-elle, l'Association des producteurs de fruits et de légumes en serre de l'Ontario s'y étant opposée. Celle-ci n'a pas donné suite à nos demandes d'entrevue à ce sujet.

Pour Stéphane Émard-Chabot, avocat enseignant en droit municipal à l'Université d'Ottawa, l'approche de la Ville de Leamington ne résoudra toutefois pas le problème de surpopulation des logements dans les exploitations agricoles.

Selon lui, ce règlement de zonage ne peut pas réglementer le nombre de travailleurs qui vivent ensemble, mais plutôt le lieu où ils vont habiter. Il explique qu'il faudrait plutôt mettre en place des exigences beaucoup plus précises au niveau du nombre de mètres carrés par chambre et par personne.

Il suggère aussi un système de permis pour réglementer les maisons où cohabitent plusieurs personnes, comme l’ont fait les villes de Toronto et d’Ottawa.

« Il n'y a absolument rien qui empêche les municipalités de mettre en place un système de permis pour contrôler l'état des résidences pour les travailleurs agricoles. C'est simplement une décision politique qui doit être prise au niveau local. »

— Une citation de  Stéphane Émard-Chabot, avocat enseignant en droit municipal à l'Université d'Ottawa
On voit les plantes d'un champ en premier plan avec des serres derrière.

De 8000 à 10 000 travailleurs agricoles migrants environ viennent chaque année dans la région de Windsor-Essex pour travailler dans les exploitations agricoles.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Corriveau

Une explosion du secteur agricole en Ontario

Hilda MacDonald explique la question de la surpopulation des logements par une pénurie de logements couplée à une explosion du secteur agricole.

J'ai travaillé dans une coopérative à la fin des années 1970, au début des serres. Elles faisaient trois acres. C'était les plus grandes. Maintenant, ils construisent des complexes de 60 acres à la fois. Aucun d'entre nous ne s'y attendait, raconte-t-elle.

Peut-être que cela aurait dû être une exigence, que si vous construisez tant d'acres de serres, vous devez en même temps construire des logements, fournir des logements en fonction de cela, évoque la mairesse.

Emploi et Développement Canada affirme de son côté être en train d’élaborer des exigences pour le logement fourni par l’employeur. Il affirme qu’il élaborera des normes qui cadreront avec les lois des diverses administrations.

Quoi qu'il arrive, Hilda MacDonald ne s'attend pas à des changements rapides. En attendant, elle affirme que la municipalité s'assure de la sécurité des travailleurs agricoles en se rendant dans les exploitations. Ça, pour moi, c'est un début, ajoute-t-elle.

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