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Analyse

L’épouvantail de la privatisation

Le choix de Doug Ford de se tourner vers le secteur privé pour aider les hôpitaux sera-t-il « rentable »?

Des manifestants et des journalistes devant Queen's Park.

Des manifestants contre le gel des salaires du personnel de la santé devant Queen's Park le 8 août 2022.

Photo : Radio-Canada / Carlos Osorio

Les dernières semaines ont mené à une situation délicate pour Doug Ford et à une consécration pour ses opposants, qui soutiennent depuis des années que le premier ministre de l’Ontario a un objectif secret : privatiser le système de santé.

Depuis le début de juillet, 13 hôpitaux ontariens ont dû fermer temporairement leurs urgences, faute de personnel. Fort de ce contexte et de son deuxième mandat majoritaire, obtenu en juin, Doug Ford a les coudées franches pour imposer une réforme.

Les détails exacts seront connus dans un projet de loi qui sera déposé d’ici le 1er septembre, mais on sait déjà que le nombre d'interventions chirurgicales faites dans des cliniques privées mais couvertes par l'assurance maladie va augmenter.

Pour l'opposition officielle, il n'y a aucun doute : il faudra bientôt sortir sa carte de crédit pour recevoir des soins.

Si on ne connaît pas le fin détail de ce projet de réforme, la province semble jusqu'ici vouloir s’inspirer davantage des modèles européens, qui offrent une solution mixte, que du système étasunien. Mais tout ça reste à voir : la marge de manœuvre des provinces demeure limitée par le principe de l’universalité enchâssé dans la Loi canadienne sur la santé.

D’emblée, l’Ontario est loin d’être le leader en matière de soins privés au Canada. En Alberta et au Québec, environ 15 % des chirurgies sont effectuées dans le secteur privé, contre 9 % en Ontario, selon des données recueillies l’an dernier par la vérificatrice générale (Nouvelle fenêtre).

Au Québec, François Legault parle d’ailleurs de miser encore davantage sur le secteur privé. Le Parti conservateur d’Éric Duhaime va plus loin encore et propose un calque du modèle allemand, où les citoyens sont libres de choisir soit le réseau privé, soit le réseau public.

Une infirmière prépare un soluté à l'hôpital Humber River de Toronto.

L'Association des infirmières et infirmiers de l'Ontario se plaint d'une pénurie aiguë de personnel dans les hôpitaux.

Photo : CBC/Evan Mitsui

Doug Ford est donc loin d’être le seul à débattre de cette question au pays, mais les syndicats du secteur de la santé ont un poids politique considérable dans sa province et s’opposent farouchement à sa vision.

Leur principal argument est la pénurie criante de professionnels de la santé, en particulier d’infirmières, qui sont nombreuses à avoir quitté le secteur public durant la pandémie.

Selon un sondage récent (Nouvelle fenêtre) de l'Association des infirmières et infirmiers auxiliaires autorisés de l'Ontario, près d’une infirmière sur deux songe à quitter la profession, contre 34 % en 2021. Plus de 90 % d’entre elles citent la rémunération comme raison principale.

Un aspect moins débattu de ce projet de réforme est également risqué. Afin de libérer des lits d'hôpitaux, l’Ontario autoriserait le transfert d’aînés dans des centres de soins de longue durée de la province autres que ceux choisis par les patients et par leur famille.

Il suffira de la mort d’un aîné isolé de ses proches ou d'une histoire poignante d'un couple séparé pour faire bondir l’opinion publique.

Problème de communication

Le caractère idéologique du débat attise la polarisation, mais la communication gouvernementale a été défaillante.

La nouvelle ministre de la Santé, Sylvia Jones, a été maladroite lorsqu’elle a vaguement fait allusion à la privatisation du réseau avant même que le projet ne soit annoncé. Doug Ford, de son côté, dit qu’il ne s’agit pas de créer un système à deux vitesses comme chez nos voisins au Sud, mais l’absence de détails invite aux conjectures.

Elle passe une main dans ses cheveux en parlant avec un groupe d'infirmières autour d'elle.

La ministre de la Santé de l'Ontario, Sylvia Jones, lors d'une annonce à l'Hôpital Sunnybrook de Toronto le jeudi 18 août 2022

Photo : La Presse canadienne / Chris Young

Sur les ondes de CTV News cette semaine, l'ex-chef du NPD fédéral Thomas Mulcair a comparé cette situation à celle des écoles privées.

L’argument de bien des gens, c’est que les écoles privées réussissent mieux que celles du réseau public. Mais c’est parce qu’elles peuvent choisir les meilleurs élèves! Les cliniques privées peuvent faire épargner de l’argent, mais regardez qui s’y retrouve. Elles choisissent leurs patients. On n’y verra pas d’itinérants ni des gens en pleine crise de santé mentale.

Comparaison juste ou boiteuse? Ce qui est certain, c’est que personne ne monte aux barricades pour abolir les établissements d'enseignement privé en Ontario, qui facturent des frais d’admission parmi les plus élevés au pays.

N’oublions pas que le gouvernement fédéral a lui aussi sa part de responsabilité dans ce débat puisque toutes les provinces sont enlisées dans cette crise. Cependant, même si Ottawa augmente le montant des transferts en santé aux provinces, rien ne garantit que le gouvernement Ford utilisera ces fonds pour augmenter la rémunération des infirmières de manière notable.

Pendant ce temps, les salles d’opération du réseau public continuent d’être sous-utilisées. En 2021, toujours selon la vérificatrice générale, le taux d’occupation des salles d’opération dans plus du tiers des hôpitaux de l’Ontario a été sous la barre des 90 %.

Raison de plus, disent les opposants de Doug Ford, de régler la pénurie de personnel plutôt que de remplir davantage les salles d'opération privées. Le premier ministre devra convaincre les Ontariens que son projet n'accélérera pas la migration déjà considérable de professionnels de la santé vers ce secteur.

Au final, bien des Ontariens risquent de tendre l’oreille.

Dimanche dernier, sur les ondes de la radio de CBC, une dame âgée de Toronto a raconté qu'elle et son époux de 78 ans avaient déboursé 20 000 $ pour qu'il puisse se faire opérer à Montréal dans une clinique privée pour un remplacement de la hanche.

Cela représente un trou énorme dans leurs économies, mais ce monsieur a pu obtenir son rendez-vous rapidement au lieu d’attendre des mois en Ontario.

Comme quoi la qualité de vie a un prix, et pas seulement pour les plus nantis.

Le débat de société est lancé.

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