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Cordages et baleines : les homardiers inquiets pour l’avenir de la pêche

Quels seront les cordages et les lignes de mouillage autorisés l’an prochain pour la pêche au homard? La question semble anodine, mais elle soulève bien des inquiétudes parmi les homardiers du Québec qui profitent des derniers jours de beaux temps pour préparer la prochaine saison.

Des bouées et des cordages.

Des mesures pour protéger la baleine de l'Atlantique Nord des empêtrements sont déjà en place, comme l'identification des cordages et des bouées (photo d'archives).

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Les pêcheurs de homard du Québec estiment que le Canada n'est pas prêt à faire la transition vers des engins de pêche qui limitent les empêtrements de baleine, tout en étant bien adaptés aux exigences d’une pêche durable.

Les homardiers du Québec jugent que les solutions actuellement envisagées par Pêches et Océans seront désastreuses pour l’environnement et la pêche côtière. Selon eux, d'autres tests et technologies seront nécessaires pour conjuguer pêche durable et protection des mammifères marins.

  • De nouvelles dispositions du règlement américain sur la protection des mammifères marins vont obliger les pêcheurs à utiliser l’an prochain de nouveaux équipements, notamment des cordages à faible tension.
  • Le Canada devra se conformer aux exigences américaines s’il veut conserver le principal marché d’exportation de ses produits marins.
  • Les cordages qui servent à amarrer les casiers et à les remonter du fond de l’eau devront se rompre lorsqu’ils subiront une tension supérieure à 1700 lb. Une baleine devrait donc facilement s’en libérer.
  • Ces nouvelles règles devraient entrer en vigueur en 2023.

Tant les homardiers madelinots que ceux de la Gaspésie, de la Côte-Nord et de la Basse-Côte-Nord ont demandé en mars dernier à Pêches et Océans de repousser l’échéance de 2023 à 2025. D’après eux, ces deux ans de répit permettraient de mettre en place des mesures pour protéger les baleines qui seraient mieux adaptées aux spécificités de la pêche au homard.

Les flottilles n’ont reçu jusqu'à maintenant aucune réponse du ministère des Pêches et des Océans.

« On est complètement dans le néant. C’est un bordel. »

— Une citation de  O’Neil Cloutier, directeur du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie

Craintes et incertitudes

Charles Poirier, président du regroupement des pêcheurs et pêcheuses des côtes des Îles (RPPCI), déplore le manque d’écoute de la ministre des Pêches, Joyce Murray. Pessimiste, il anticipe une décision unilatérale du ministère. Ils [les fonctionnaires] vont, dit-il, nous arriver en janvier-février et vont nous dire que c’est comme ça. Ils vont nous donner un ultimatum pour être prêts pour la prochaine saison.

Des pêcheurs qui installent leurs cordages sur les casiers.

Parmi les mesures, tous les casiers utilisés pour la pêche doivent porter une seule étiquette annuelle valide, comportant un numéro d’identification unique. Il est interdit d’avoir à bord d’un bateau de pêche un casier non étiqueté.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Que le ministère des Pêches et des Océans aille tout de même de l’avant fait craindre le pire aux homardiers.

Des casiers fantômes

C’est le cas, notamment, de ceux qui pêchent à l’est de l’île d’Anticosti, dans la zone 17-B.

À l’est de l’île d’Anticosti, au milieu du golfe, la pêche au homard s’effectue sur des bateaux plus imposants avec des cordages capables de soutenir une tension de quatre à cinq fois supérieure à la limite de 1700 lb que prévoit exiger le ministère.

Une quinzaine de permis de pêche au homard sont détenus à l’est d’Anticosti, dont quatre par des communautés autochtones, parmi lesquelles celle de Gespeg, près de Gaspé.

C’est aussi là que Danny Poirier de Paspébiac, en Gaspésie, lance ses trappes à homard. Le pêcheur, qui gère deux permis dans la zone d’Anticosti, croit qu’il lui sera impossible d’utiliser les nouveaux cordages sans perdre ses casiers.

À la première tempête, aux premiers grands vents, ses casiers seront perdus. Ça ne peut pas ne pas casser, dit-il. Si je perds mes 300 casiers, je perds ma saison de pêche.

M. Poirier, qui était en entrevue à l'émission Bon pied, bonne heure, ajoute qu'il n’a qu’une quantité limitée de casiers de remplacement, comme bien des pêcheurs.

Il prévoit d’importantes pertes pour les homardiers de son secteur, mais aussi pour ceux des Îles-de-la-Madeleine où les cordages risquent de se rompre plus souvent en raison des fonds rocheux. On va perdre beaucoup de homards, on va perdre beaucoup de sous. Ces casiers vont continuer à pêcher tant qu’il va y avoir du homard dedans, tant qu’il va y avoir des appâts. C’est du gaspillage, soutient-il.

Danny Poirier estime que le ministère va générer un grave problème de cages fantômes. Les fonds vont être ensevelis, croit le pêcheur. Ça va être une catastrophe écologique. Ça va créer des milliers de cages dans le fond, des milliers de pieds de câbles, ça va être épouvantable.

Le président du Regroupement des pêcheurs et pêcheuses des côtes des Îles, Charles Poirier, est du même avis.

Un pêcheur qui empile les casiers dans sa remorque.

À l'eau, chaque ligne compte un minimum de sept casiers. De plus, la longueur entre le premier et le dernier casier ne doit pas dépasser 56 brasses, soit 102 m (photo d'archives).

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Actuellement, selon lui, les plus petits bateaux des Îles utilisent des cordages qui peuvent supporter au moins 1800 lb de tension. La plupart utilisent des câbles capables de soutenir plus de 2000 lb. On va perdre nos engins de pêche tout seul. On n’aura pas besoin d’une baleine. C’est inconcevable qu’il [le ministère] nous oblige à perdre nos engins de pêche, s'indigne M. Poirier.

Charles Poirier dénonce du même souffle le ministère des Pêches et des Océans qui, d'un côté, développe des programmes pour récupérer les engins de pêche perdus et qui, de l'autre, pourrait imposer des règles qui amplifieraient le problème.

Des équipements non disponibles

D’autres éléments s’ajoutent au casse-tête des homardiers, selon le directeur général du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie, O’Neil Cloutier.

Puisque c’est une loi américaine applicable en eaux canadiennes, les pêcheurs doivent attendre la décision des Américains qui n’ont toujours pas fait connaître les équipements autorisés pour 2023.

O'Neil Cloutier raconte qu'en 2021, les homardiers gaspésiens avaient acheté, sur la recommandation du ministère, des cordages à faible tension que les Américains ont finalement rejetés. Ça nous a coûté près de 30 000 $, commente M. Cloutier.

Un homme qui s'apprête à embarquer un casier à bord d'un bateau.

La saison de pêche est terminée depuis la mi-juillet en Gaspésie, mais les homardiers vont profiter des derniers beaux jours de l'été et de l'automne (photo d'archives).

Photo : Radio-Canada / Luc Manuel Soares

Les pêcheurs de la Gaspésie ont expérimenté des équipements qui pourraient très bien convenir, mais échaudés, ils attendront avant de se lancer dans des achats coûteux, explique M. Cloutier. D'autant plus que les équipements ne sont pas disponibles sur le marché, fait-il valoir.

D’après O’Neil Cloutier, les fabricants n’en fabriquent pas et les fournisseurs n’en ont pas; ce serait impossible de garantir qu’on pourrait les avoir pour 2023. C’est un sérieux problème.

Un problème qui a été transmis au ministère en mars dernier lorsque les associations ont demandé un report, indique M. Cloutier.

Le directeur du Regroupement ajoute avoir récemment relancé le ministère des Pêches et des Océans. Je leur ai dit qu’il faudrait savoir si les mesures sont obligatoires et quelles sont-elles. Un mois plus tard, je n’ai pas de réponse et les pêcheurs me courent après pour savoir ce qu’ils doivent faire.

Le porte-parole des homardiers gaspésiens souligne que sa flottille est très consciente de l’importance de conserver le marché américain. En 2022, 30 % des mouillages gaspésiens l’ont été avec des cordages à faible tension en vue de tester leur performance.

Même si les homardiers gaspésiens ont participé activement à l’évaluation des nouveaux équipements, certains n’ont pas pu être testés, parce que reçus trop tardivement dans la saison.

Les tests doivent se poursuivre, estime M. Cloutier.

D’autant plus, dit-il, que certains équipements, pas encore testés, pourraient être mieux adaptés aux différentes réalités des secteurs de pêche et des différents fonds. Les fonds de mer de la Gaspésie ne sont pas ceux des Îles ni ceux de la Basse-Côte-Nord. On veut offrir aux pêcheurs des engins pour différents types de fonds, pour les différents types de bateaux. Pour faire ça, ça prend plus qu’une ou deux années de tests, estime le porte-parole des homardiers de la Gaspésie.

Justin Trudeau interpellé

Interrogé sur les enjeux soulevés par les homardiers, le premier ministre, Justin Trudeau, de passage en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine, a confirmé avoir eu des discussions avec les pêcheurs de la Gaspésie sur leurs préoccupations.

Justin Trudeau accompagné de Diane Lebouthillier.

Justin Trudeau était en tournée en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine au cours des derniers jours.

Photo : Radio-Canada

Le premier ministre a promis d'être à l'écoute. Évidemment, la protection des baleines doit se faire. On comprend les défis au niveau de l'adaptation et au niveau des impacts que ça a sur les pêcheurs. Mais on va continuer de travailler ensemble pour s'assurer qu'on puisse avoir de bonnes solutions scientifiques.

À ses côtés, lorsque le premier ministre a été interpellé sur cette question, la députée de Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et ministre du Revenu national, Diane Lebouthillier, assure elle aussi qu’elle sera à l’écoute des pêcheurs pour arriver aux meilleures solutions possibles.

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