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Analyse

Le rêve impossible d’un troisième parti aux États-Unis

On en parle presque à chaque cycle électoral aux États-Unis. Faut-il créer un troisième parti pour les Américains déçus des républicains et des démocrates qui ne se reconnaissent plus dans les options proposées?

Montage photo montrant Donald Trump et Joe Biden.

Les Américains seraient-ils prêts à voter pour un tiers parti, même si le système électoral actuel favorise seulement le bipartisme?

Photo : afp via getty images / BRENDAN SMIALOWSKI

Il y a quelques semaines, une troisième voie politique a vu le jour aux États-Unis avec le parti Forward. Mais si le passé est garant de l’avenir, la tentative sera plus que probablement vouée à l’échec.

Alors qu'à peu près tout le monde avait prédit la défaite de Liz Cheney face à une candidate adoubée par Donald Trump, qui avait épousé sa thèse mensongère de l’élection volée, nombreux sont ceux qui la voient maintenant briguer l’investiture présidentielle.

Au sein du Parti républicain? Difficile de survivre quand, comme Mme Cheney, on est ostracisé par ses électeurs. Une candidature indépendante? Ce n’est malheureusement pas viable à cause du système fondamentalement bipartite des États-Unis.

Andrew Yang, lui, y croit pourtant encore, ou à tout le moins veut nous le faire croire. Pour ce millionnaire qui s’est présenté sans succès à l’investiture présidentielle démocrate en 2020, les Américains sont prêts à passer à autre chose.

Le nouveau parti appelé Forward (En avant) est né il y a quelques semaines de la fusion de trois groupes politiques qui ont émergé ces dernières années en réaction au système politique américain de plus en plus polarisé : Renew America, formé en 2021 par des dizaines d'anciens responsables des administrations républicaines de Reagan, des deux Bush et même de celle de Trump; le Forward Party, fondé par M. Yang; et le Serve America Movement, un groupe de démocrates, de républicains et d'indépendants, dont le directeur est l'ancien membre du Congrès républicain David Jolly.

Andrew Yang prononce un discours tandis qu'on voit des pancartes portant son nom à l'arrière.

Andrew Yang, ancien candidat à l'investiture démocrate pour la présidentielle de 2020, est l'un des fondateurs de Forward.

Photo : Getty Images / Michael M. Santiago

Ce parti en gestation organisera une série d'événements dans deux douzaines de villes cet automne pour déployer sa plateforme et s'attirer des appuis. Un lancement officiel est d'ailleurs prévu à Houston le 24 septembre.

En attendant, à quelle enseigne loge ce parti embryonnaire sur des enjeux fondamentaux?

Sur la question de l’invalidation de l’accès à l’avortement par la Cour suprême ou sur l’accès aux armes d’assaut de type AR-15 à partir de 18 ans, par exemple, Andrew Yang répondait récemment, en entrevue avec Jim Acosta à CNN, que dans le parti Forward, il n’y a pas de position de gauche ou de droite, c’est plutôt une position d’aller de l’avant et d’aller dans le bon sens. Si vous voulez gérer ce pays, il va falloir prendre position, pas juste dire que c’est une question qui soulève les passions, lui a rétorqué l’animateur.

On comprend que Forward se veut centriste, mais à force de rester au milieu de la rue, il risque de se faire écraser par la droite ou par la gauche...

L’Histoire, cruelle pour les troisièmes partis

Nombreuses furent les tentatives de créer une troisième voie dans le système politique américain. Parmi celles-ci, celle du Parti progressiste dirigé par l'ancien président Theodore Roosevelt en 1912. Il avait remporté une plus grande part du vote populaire que William Taft, le candidat républicain, mais les deux avaient perdu face au démocrate Woodrow Wilson.

Plan rapproché du visage de George Wallace

George Wallace espérait bien passer entre Nixon et Humphrey, lors de la présidentielle de 1968, mais il a vite déchanté.

Photo : Getty Images / Harry Benson

En 1968, le ségrégationniste notoire George Wallace, qui avait échoué à obtenir l'investiture du Parti démocrate face à Lyndon Johnson quatre ans plus tôt, a fondé le Parti américain indépendant. Wallace voulait surtout siphonner des votes au républicain Richard Nixon et au démocrate Hubert Humphrey, et devenir ainsi un faiseur de roi.

Il a quand même remporté cinq États (Arkansas, Louisiane, Mississippi, Alabama et Georgie), mais a échoué à influencer réellement la course à la présidence, puisque Nixon a obtenu une majorité confortable de 301 grands électeurs. Il ne saura jamais qu’il aura été en fait le dernier à avoir remporté, à titre d’indépendant, des votes au Collège électoral.

Un système limité à deux partis

Le système électoral américain est la principale raison pour laquelle les États-Unis sont la seule grande démocratie avec seulement deux partis capables de se faire élire. Les votes sont comptés dans la plupart des élections américaines en utilisant la règle du gagnant qui rafle tout. The winner takes it all, comme le chantait Abba. Celui qui obtient le plus de votes remporte le siège.

Pour être sûr de l'emporter, il faut de l’argent, beaucoup d'argent… Les deux partis ont ainsi accès à des centaines de millions de dollars pour monter leur campagne électorale. Ils ont surtout des organisations et des machines électorales dans chaque État qui leur assurent une place sur le bulletin de vote, partout au pays.

Ross Perot s'exprime au podium, les poings dans les airs.

Ross Perot, candidat indépendant, avait réussi à obtenir presque 19 % du vote à l'élection présidentielle de 1992.

Photo : afp via getty images / PAUL J .RICHARDS

Qui se souvient de Ross Perot?

Le seul candidat de la troisième voie ayant réussi à décrocher une bonne part du vote populaire n’est jamais arrivé à remporter un seul vote au Collège électoral. C’était en 1992 et son nom était Ross Perot.

Ce milliardaire texan, célèbre aussi pour sa voix nasillarde, a réussi à obtenir 18,9 % des voix à l’élection présidentielle qui opposait Bill Clinton à George Bush père. Certains républicains en ont d'ailleurs voulu à Perot d’avoir peut-être gâché la réélection du président sortant. Après avoir créé le Parti réformiste, il s'est représenté quatre ans plus tard, mais n'a obtenu que 8,4 % des votes.

Un impact défavorable aux démocrates

Les autres tentatives de tiers parti n'ont pas été plus fructueuses. Ralph Nader, sous la bannière du Parti vert, a joué les trouble-fête en 2000 avec 2,4 % des votes, ce qui a suffi à causer, selon certains démocrates, la défaite d’Al Gore face à George Bush fils.

Le républicain n’avait pourtant pas remporté le vote populaire et n'avait qu'une courte majorité au recomptage des votes du Collège électoral. Officiellement, Bush a remporté la Floride par 537 voix, après une décision controversée de la Cour suprême qui a arrêté le dépouillement judiciaire. Sauf que Nader avait récolté plus de 97 000 voix dans cet État, d’où les reproches démocrates.

Ralph Nader sourit au micro, dans une foule.

Pour certains démocrates, Ralph Nader est encore vu comme celui qui a fait gagner George W. Bush face à Al Gore.

Photo : Getty Images / Chris Hondros

Jill Stein, toujours sous les couleurs du Parti vert, a semé une certaine agitation en 2016 en allant grappiller quelque 1,07 % du vote populaire, mais en finissant quatrième derrière Gary Johnson, du Parti libertarien. Certains mauvais perdants démocrates en veulent encore à Jill Stein d'avoir laissé passer Donald Trump entre les mailles du filet électoral.

Un tiers parti plus au centre?

Pourquoi ce sentiment que les démocrates ont beaucoup à perdre face à un troisième parti persiste-t-il? Il semble bien que les démocrates soient toujours très critiques et, donc, moins satisfaits de leur parti que peuvent l’être les républicains face à leur Grand Old Party. D’ailleurs, dans l’histoire récente, les candidats présidentiels centristes indépendants semblent s'inspirer la plupart du temps des idées démocrates, et moins du Parti républicain.

Al Gore s'adresse à une foule avec, en arrière-plan, un drapeau américain format géant.

Al Gore, candidat démocrate à l'élection présidentielle de 2000, avait finalement abandonné face à George W. Bush.

Photo : afp via getty images / LUKE FRAZZA

L’espoir que fondent souvent les créateurs de tiers parti trouve son origine dans l’affiliation politique « déclarée » des électeurs américains. Gallup a récemment mené un sondage demandant aux Américains s’ils se considèrent comme républicains, démocrates ou indépendants.

Républicains et démocrates sont à égalité, à 27 % chacun, alors que 43 % ont dit être indépendants. Une telle proportion semble constituer une masse critique qui pourrait être séduite par une troisième voie. Sauf que ces indépendants finissent toujours par choisir un des deux camps, au bout du compte, et se soucient peu des petits partis qui n’ont, de toute façon, aucune chance à cause du système électoral en place.

En avant, mais vers quoi?

Forward va essayer de s’organiser dans 30 États d'ici la fin de 2023 et dans les 20 autres d'ici la fin de 2024. Juste à temps pour les prochaines élections présidentielles et législatives?

Toujours est-il que l’ambition du parti est d’avoir des candidats dans les courses locales, telles que les commissions scolaires, les conseils municipaux, le Congrès américain et jusqu'à la présidence. Tout un défi, qui demandera beaucoup d’argent et, surtout, de persuasion pour arriver à survivre face au système bipartite.

Le slogan du parti Forward

Le futur parti Forward espère présenter des candidats dans les 50 États d'ici les élections de 2024.

Photo : Capture d'écran

Tout cela ne laisse forcément pas grand place, ni espoir, à ceux qui espèrent toujours une troisième voie.

Car, à moins d’une transformation du système actuel en un système parlementaire, comme en Europe ou au Canada, ce n’est pas demain la veille qu’on verra un parti, représenté par des élus au Congrès, qui fera cheminer l’idée d’une troisième voie viable vers la présidence au pays de l’Oncle Sam.

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