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Envoyé spécial

Les tentatives chinoises d’imposer une nouvelle donne à Taïwan

Des militaires taïwanais sur un navire de guerre

La marine taïwanaise est sur le qui-vive puisque Pékin a annoncé lundi la poursuite de ses exercices militaires.

Photo : Getty Images / Annabelle Chih

TAIPEI - Les exercices militaires sans précédent de l’armée chinoise, présentés comme une réaction à la visite à Taïwan de Nancy Pelosi et menés conjointement avec d’autres tactiques de menaces, d’intimidation et de coercition, pourraient avoir changé définitivement la dynamique dans le détroit de Taïwan.

En utilisant des missiles balistiques et en simulant une attaque contre Taïwan, la Chine a voulu projeter à la communauté internationale l’image d’une armée modernisée, puissante et prête au combat dans le détroit de Taïwan. Pour envahir l'île, mais aussi pour repousser des alliés possibles comme le Japon ou les États-Unis.

L’Armée populaire de libération de Chine est montée d’un cran sur plusieurs plans et crée des précédents. L’emploi d’artillerie longue portée type MLRS depuis le Fujian veut envoyer le message d’une capacité à frapper "à la russe", analyse sur son compte Twitter Mathieu Duchâtel, spécialiste des politiques publiques à l’Institut Montaigne. Le tir de 11 missiles balistiques, y compris en survolant l’île de Taïwan, est calibré pour faire plus qu’en 1995-1996, mais ne démontre pas de capacité nouvelle.

Un navire de guerre chinois vogue près de Taïwan.

L'armée chinoise a mené dimanche « des exercices pratiques conjoints en mer et dans l'espace aérien entourant l'île de Taïwan », a indiqué le commandement Est de l'armée chinoise.

Photo : Getty Images / AFP / HECTOR RETAMAL

Des dizaines de manœuvres militaires chinoises ont eu lieu près de la ligne médiane dans le détroit de Taïwan et des dizaines d’avions l’auraient franchie. La ligne médiane est la frontière officieuse entre la Chine et Taïwan. Si la loi internationale ne reconnaît pas officiellement cette frontière, elle était néanmoins traditionnellement respectée.

La Chine a toujours considéré cette démarcation comme étant imaginaire et, depuis 2020, elle l'ignore, prétextant que la ligne médiane a été imposée unilatéralement par les Américains lors de la guerre froide. Les incursions se multiplient depuis et l’armée chinoise annonce qu’elle procédera dorénavant fréquemment à des exercices près de cette démarcation.

Les franchissements de la ligne médiane dans le détroit sont devenus si fréquents que l’APL [Armée populaire de libération de Chine, NDLR] peut maintenant répéter partout qu’elle n’existe plus comme ligne de délimitation des opérations des uns et des autres, poursuit Mathieu Duchâtel. C’est aussi la première fois à ma connaissance que la Chine communique sur un franchissement de la ligne médiane par des bâtiments de sa marine, d’habitude ce sont surtout des chasseurs de l’armée de l’air.

Désinformation

Une image de missile figure à la une d'un journal.

Pékin présente Taïwan comme une partie de son territoire.

Photo : Getty Images / AFP / NOEL CELIS

Car voilà, pour prouver à quel point elle s'était approchée des côtes taïwanaises, l'armée chinoise a diffusé une photo prise, selon elle, à partir d'un de ses navires de guerre, où on voit une centrale énergétique taïwanaise au loin.

Le ministère taïwanais de la Défense nationale a dénoncé ces affirmations comme étant de la désinformation, ajoutant qu’aucun navire chinois n’a pénétré ses eaux territoriales pendant les exercices militaires.

Il y a de la tension militaire, mais aussi une campagne de désinformation et de nombreuses cyberattaques, soutenait Ting Ting Liu, correspondante en matière de défense et de politique étrangère taïwanaise pour la chaîne TVBS News lors d’une entrevue à Radio-Canada jeudi. Il y a plusieurs actions simultanément.

Dans une entrevue vivement dénoncée par des Taïwanais, l’ambassadeur chinois en France, Lu Shaye, a non seulement affirmé la volonté de réunifier la Chine et de rééduquer les Taïwanais, mais il a ajouté dimanche que Taïwan avait toujours fait partie de la Chine depuis l’an 230 avant Jésus-Christ.

Des analystes ont immédiatement rappelé qu’une partie de Taïwan a appartenu à la dynastie Qing à la fin du 17e siècle, mais que l’île a appartenu au Japon de 1895 à 1945 et jamais à la République populaire de Chine actuelle.

La désinformation provenant de Chine se propageait aussi sur les réseaux sociaux et les tentatives de cyberattaques se sont multipliées depuis la visite de Nancy Pelosi du territoire que Pékin considère être le sien et souhaite réunifier.

Les serveurs de plusieurs ministères taïwanais ont été la cible de pirates et la chaîne populaire de dépanneurs 7-Eleven a été la cible de cyberattaques dans le but de diffuser des messages pro-Chine. Des responsables de plusieurs organismes publics, même de musées taïwanais, ont envoyé des directives à leurs employés afin de surveiller et de prévenir des cyberattaques de masse.

Le gouvernement taïwanais s’est gardé de blâmer directement la Chine pour ces attaques en ligne, mais de nombreux analystes croient qu’il s’agit de l’œuvre de pirates chinois, des tactiques qui risquent de perdurer afin de déstabiliser ou d'insécuriser une partie du public sur l’île.

Pressions économiques

Parallèlement à cela, l’étau continue de se resserrer sur l’économie taïwanaise et les conséquences se font déjà sentir. Les sanctions annoncées par la Chine la semaine dernière sur l’importation de produits comme les feuilles de thé séché, les agrumes, les fruits séchés et deux sortes de poisson taïwanais viennent s’ajouter aux interdictions frappant déjà le poisson mérou et les mangues.

Dans le sud de Taïwan, les éleveurs de mérous, interdits d’exportation en Chine pour des taux supposément élevés de contaminants chimiques, sont privés de 80 % de leur marché depuis juin. Ils doivent trouver des façons d’écouler leurs poissons perçus comme étant un produit de luxe.

Ils lorgnent les marchés canadien et américain et tentent de trouver de nouveaux débouchés à Taïwan, mais plusieurs éleveurs anticipent des pertes cette année et prévoient déjà de réduire le nombre de poissons en élevage l’an prochain.

La fureur chinoise exprimée depuis la semaine dernière effraie en outre des entreprises étrangères. Afin de protéger ses intérêts commerciaux en Chine, la compagnie Apple exige que ses fournisseurs n’indiquent plus fabriqué à Taïwan sur leurs produits. Pour sa part, le géant américain des confiseries Mars Wrigley a présenté ses excuses à la Chine pour avoir cité Taïwan comme un pays dans une de ses publicités pour les barres de chocolat Snickers.

« Il semble que ces dernières années, la réponse de la Chine à l'approfondissement des liens entre Taïwan et les États-Unis ait été de punir de manière disproportionnée Taïwan, de sorte que Taïwan devra subir la majorité des conséquences [de la visite de Nancy Pelosi]. »

— Une citation de  Jessica Drun, chercheuse à l'Atlantic Council Global China Hub

Cela dit, je pense que le récit selon lequel Taiwan est un pion est exagéré et a été coopté par la Chine pour retirer le droit décisionnel du peuple taïwanais qui, dans l'ensemble, semblait généralement favorable à la visite, ajoute Mme Drun en entrevue à Radio-Canada.

Les commentateurs et politologues croient que la tension militaire dans le détroit de Taïwan devrait baisser après les exercices chinois même si l’armée taïwanaise organisera mardi et jeudi ses propres exercices. Les pressions exercées sur Taïwan, elles, vont continuer.

Notre correspondant en Asie Philippe Leblanc sera basé à Taïwan pour les prochains mois, afin de nous faire découvrir cette île de près de 24 millions d'habitants, sa société et les défis qui l'animent. Et aussi afin de couvrir les enjeux d'actualité de toute la région Asie-Pacifique.

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