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L’urgence de créer des artistes après plus de deux ans de pandémie

Mathieu Quesnel regardant vers sa droite, sur fond gris. Il a les cheveux bruns et porte un chandail noir.

«Il faut créer le plus vite possible», estime le comédien Mathieu Quesnel; une leçon qu'il a tirée des longues années de pandémie, durant lesquelles le milieu des arts de la scène a été mis à mal.

Photo : Agence artistique François Legault / Andréanne Gauthier

La Presse canadienne

Pour plusieurs humoristes, la période postpandémie insuffle un sentiment d'urgence, un besoin de créer sans attendre les délais, et une conscience sociale plus grande.

Le contact avec le public des festivals et des salles a repris avec frénésie partout au Québec cet été, mais la pandémie a permis d'apprendre à la dure qu'il ne faut rien tenir pour acquis, particulièrement en ce qui a trait aux les arts de la scène, selon les gens du milieu.

S'il est difficile de cerner l'ampleur des répercussions qu'aura eues la pandémie de COVID-19 sur le domaine artistique à l'heure actuelle, des artistes dressent certains constats. En isolement à la maison, comme les autres citoyens et citoyennes, plusieurs ont eu les yeux rivés sur les mêmes enjeux.

Engagement social

Un paradoxe a été celui d'une plus grande conscientisation sociale, même si les gens étaient plus isolés physiquement que jamais. Parce que la pandémie a tout arrêté, on regardait tous les mêmes nouvelles. Tout le monde était branché au même moment. Ça a remis le "focus" sur plusieurs problèmes, dit le comédien, auteur et metteur en scène Mathieu Quesnel, évoquant notamment le mouvement La vie des Noirs compte (Black Lives Matter) et la poursuite du mouvement #MoiAussi.

L'humoriste Emna Achour, au cœur du collectif d'humour féminin Les Allumettières, dit voir quasiment un point de non-retour avec tout ce qui s'est passé durant ces deux années de pandémie.

Le fait qu'on avait beaucoup de temps, qu'on ne pouvait pas sortir, ç'a été un moment où beaucoup de gens se sont mis à lire sur des sujets comme les injustices sociales, comme le racisme, le féminisme, a-t-elle affirmé en entrevue alors qu'elle présentait le spectacle collectif Québécoises au Zoofest de 2022, coup de cœur du public.

Emna Achout en spectacle dans un café. Elle a les cheveux longs bruns et parle au micro en tenant des feuilles de papier dans sa main.

Emna Achour a profité de la pandémie pour assurer une présence sur les réseaux sociaux.

Photo : Twitter/@EmnaAchour

J'étais déjà un peu engagée, politisée avant la pandémie, mais je me permettais dans mes numéros d'humour des trucs vraiment absurdes et pas du tout engagés. Mais là, on dirait que je suis incapable de monter sur scène et de faire un numéro "pas engagé". Dans ma tête, il y a tellement de sujets à aborder, de choses à dénoncer et d'injustices à mettre en lumière, a-t-elle fait valoir.

Allana Lindgren, professeure agrégée à la Faculté des beaux-arts de l'Université de Victoria et doyenne de cette faculté, va jusqu'à dire à propos de la relève que le pourcentage d'étudiantes et d'étudiants très motivés par des questions d'identité, ou la crise climatique, ou politiquement engagés, socialement conscients, c'est presque 100 %.

En ce qui a trait au contenu, [les étudiantes et les étudiants] essaient de comprendre qui ils sont, ce qui a de l'importance à leurs yeux, où ils veulent aller, et même avant la pandémie, ce n'était pas toujours que joyeux; les jeunes peuvent aussi être assez sombres. Et cette obscurité a trouvé un nid à travers différents types de travail, ajoute Mme Lindgren.

« À la sortie de la pandémie, les artistes seront ces personnes, comme ils et elles l'ont toujours été, qui nous aideront à commencer à comprendre ce que c'était, ce que nous venons de traverser, et ce que cela signifie pour nous individuellement et collectivement »

— Une citation de  Allana Lindgren, professeure agrégée à la Faculté des beaux-arts de l'Université de Victoria et doyenne de cette faculté

Retrouver l'art

En mai dernier, Mathieu Quesnel a lancé un appel à un genre de bordel du milieu théâtral, en référence au bar sur la rue Ontario, à Montréal, présentant des soirées où se côtoient à la fois la relève et des humoristes d'expérience. Sur les réseaux sociaux, il parle d'un lieu théâtral en copropriété où le booking ne se ferait jamais plus qu'un mois à l'avance, avec des shows fraîchement sortis du four.

Avec la pandémie, j'ai réalisé encore plus que je fais du théâtre pour travailler en équipe, pour voir du monde, a dit le comédien et auteur qui a lancé cette initiative provisoirement baptisée Le Pirate ou le Théâtre Pirate.

En entrevue, il décrit ce sentiment d'urgence dans la création dans une période où l'actualité donne peu de répit.

Hey, il va peut-être y avoir une autre pandémie; peut-être que tout va refermer; peut-être qu'il va y avoir une guerre mondiale; peut-être que le réchauffement climatique va inonder toutes les villes, il n'y en aura plus de théâtre, donc il faut créer le plus vite possible. Parce qu'à un moment, peut-être que ça n'existera plus. Je délire un peu, mais il y a quand même quelque chose qui est de cet ordre-là, soutient-il.

Façade du Théâtre du Nouveau Monde. On y trouve la mention «Le théâtre est une utopie qui permet de réaliser l'impossible; Lorraine Pintal».

Le milieu des arts de la scène a été éprouvé pendant la pandémie.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L'art malgré la pandémie

Confinements à répétition obligent, les artistes de la scène n'ont eu d'autre choix que de se tourner vers les réseaux sociaux. Carte de visite déjà employée par bon nombre avant la pandémie, elle s'est révélée presque incontournable durant cette dernière.

Je me disais que je ne devais pas perdre les petits gains que j'avais faits en humour en six mois avant la pandémie, a avoué Emna Achour, qui a délaissé en 2019 son calepin et son micro de journaliste sportive pour se lancer dans le milieu de l'humour.

Donc, je me suis mise à écrire des capsules vidéo; je me suis dit : "Je vais les mettre sur YouTube. Il y a peut-être trois personnes qui vont les voir, mais ça fera que si quelqu'un, un jour, veut en savoir plus sur moi, et "google" mon nom, au moins, il y aura quelque chose qui existe." C'est comme ça que je me suis assuré une certaine présence, et je suis convaincue que ça a permis que j'aie des contrats, sinon qui serait venue me chercher chez moi, dans mon pyjama, à la je-sais-pas-combientième vague? a-t-elle ajouté.

Même si Emna Achour avait eu le temps d'écrire trois livres au début de la pandémie, l'état d'esprit n'était plus là pour rédiger des blagues, surtout dans un contexte où elle craignait de ne plus avoir l'argent pour payer son loyer.

Puis le stress est tombé. Sauf qu'écrire quand tu n'as pas de spectacle [en vue], moi, je ne suis pas capable. C'est peut-être mon passé de journaliste qui fait que les pages blanches me terrifient, mais moi, il me faut un certain mandat avec un deadline, a-t-elle souligné.

Des spectacles en ligne ont été organisés sur Zoom. J'avais la chance d'avoir des amis qui avaient l'énergie de mettre ça en place, d'aller chercher de l'argent, et des partenaires. Moi, j'en ai organisé un seul, avec un GoFundMe. On essayait des choses, relate-t-elle, mentionnant aussi ces invitations sur Facebook à des spectacles organisés dans des parcs avec plusieurs humoristes.

Deux humoristes donnent un spectacle sur scène devant des spectateurs qui sont assis.

Durant la pandémie, les spectacles d'humour en personne se sont faits rares, et lorsqu'ils avaient lieu, c'était avec des restrictions sanitaires.

Photo : Radio-Canada

Poursuivre les projets pandémiques

Le jeune humoriste Lucas Boucher, qui est le cofondateur et l'animateur de la première soirée d'humour organisée dans un parc durant l'été 2020 et qui a plus tard créé le groupe Picnic & Humour, croit qu'il y a un avenir pour l'initiative fondée dans l'urgence de la pandémie.

Même si la pandémie est presque terminée, il y a encore du monde qui vient; 100 ou 150 personnes chaque semaine. On est vraiment contents que ce soit aussi populaire. Ce serait con de passer à côté! J'espère que ça va continuer [l'été prochain]. En tout cas, je vais pousser pour que ça continue, dit-il.

Pour sa part, Mathieu Quesnel dit avoir ressenti ces derniers temps le plaisir renouvelé de retrouver des gens, des spectateurs.

J'essaie de travailler sur les choses qui me parlent le plus, qui sont les plus importantes à mes yeux. Ça rejoint un peu mon idée de créer le théâtre pirate, de faire un théâtre qui permet à ce genre d'expression d'exister rapidement. Parce que moi, en tout cas, je ressens le besoin de créer et de ne pas attendre toujours les délais, de ne pas attendre deux ou trois ans avant de créer un spectacle, a-t-il expliqué.

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