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Triple meurtre : le suivi médical du suspect remis en question

Souffrant de schizophrénie, Abdulla Shaikh n'était suivi que par une infirmière en mars, indique le rapport psychiatrique soumis à la commission chargée de sa libération.

Un couloir de l’Institut Philippe-Pinel, à Montréal.

Un couloir de l’Institut Philippe-Pinel, à Montréal

Photo : Vimeo

Maud Cucchi

À la frontière entre maladie mentale et responsabilité légale, le triple meurtre survenu cette semaine à Montréal semble s’inscrire dans le chapitre des crimes sans motif véritable. Des manquements divers, toutefois, ont pu mener à la tragédie, selon des experts, notamment en ce qui a trait au suivi de la schizophrénie dont souffrait le suspect.

Partout au Québec, on est en pénurie, résume la psychiatre judiciaire Marie-Frédérique Allard au sujet de la surveillance infirmière ces derniers mois d’Abdulla Shaikh qui a reçu un diagnostic de schizophrénie en 2018 et a été déclaré depuis non criminellement responsable pour cause de troubles mentaux.

Parmi l’une des conditions imposées pour rester en liberté, M. Shaikh devait se plier au suivi médical et prendre assidûment sa médication prescrite contre la schizophrénie.

Selon le rapport psychiatrique du Dr Vézina, le suspect a pourtant refusé à plusieurs reprises de collaborer aux soins, ce qui n’a pas empêché la Commission d'examen des troubles mentaux du Québec (CETM) de le maintenir en liberté, sous conditions.

Le rôle de cette commission consiste à prendre la décision la moins privative pour le patient tout en protégeant le public, explique le Dr Mathieu Dufour, psychiatre-légiste à l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel à Montréal, où Abdulla Shaikh a été interné en 2018.

Des experts psychiatres proposent des recommandations au tribunal, lequel statue ensuite sur la mise en liberté de la personne en tenant compte aussi de l’objectif de favoriser la réinsertion sociale.

En entrevue à l'émission Tout un matin, la Dre Marie-Frédérique Allard reconnaît qu'on "échappe" des gens dans notre système, parce que les droits et libertés y sont très forts. La psychiatre fait néanmoins valoir que les taux de récidive sont moindres quand les malades ne sont pas placés en prison.

Il y avait suffisamment d’indices qui indiquaient qu’il pouvait demeurer dans la société, mais avec un encadrement serré, soutient de son côté Me Legault, avocat qui a représenté Abdulla Shaikh devant la CETM pour lui permettre de continuer à vivre en liberté.

Beaucoup de gens qui souffrent de schizophrénie peuvent vivre en société, explique-t-il, pourvu qu’on les surveille, qu’on s’assure qu’ils viennent à leurs rendez-vous, prennent leur médication.

« Malheureusement, il y a eu un dérapage chez M. Shaikh, je ne sais pas comment il évoluait ces dernières semaines, malheureusement c'est d'une tristesse absolue. »

— Une citation de  Me Legault, avocat d'Abdulla Shaikh

L'avocat s'interroge aussi sur l'opération policière qui a abouti à la mort de son client. Est-ce que toutes les mesures ont été prises pour qu’il puisse être arrêté de façon sécuritaire et avec dignité? Est-ce qu’on a fait appel à des travailleurs sociaux, des psychologues?, questionne Me Legault, en appuyant ses espoirs sur l'enquête policière en cours.

Accommodements

Abdulla Shaikh était déjà connu des policiers en raison de ses problèmes psychiatriques. En 2018, il avait été déclaré non criminellement responsable pour cause de troubles mentaux dans une affaire de méfait à Montréal. Il était également en attente d'un procès à Laval pour agression sexuelle et voies de fait dans une affaire datant de 2016.

Abattu par la police, le suspect a été hospitalisé plusieurs fois pour des crises ces quatre dernières années, mais présentait un comportement stable dans les derniers mois, indique aussi l’évaluation du Dr Vézina sur laquelle le Tribunal administratif du Québec s’est appuyé pour autoriser le schizophrène à vivre en liberté.

Le rapport psychiatrique fait même état d'accommodements pour inciter le malade à suivre son traitement, malgré son opposition.

« Le patient étant hermétique au suivi communautaire offert, ce dernier a été cessé. Le suivi s’est limité à des rendez-vous avec l’infirmière pour IM [sic] et évaluations régulières de l’état physique et mental. »

— Une citation de  Extrait du rapport psychiatrique soumis à la CETM

La Dre Allard refuse toutefois de jeter le blâme sur l’équipe de soins qui s’occupait du suspect. C’est très lourd, pour une équipe traitante, de suivre des patients qui ont des personnalités antisociales et d’autres problèmes de délinquance, assure-t-elle, on est surpassés par le nombre, parfois la complexité des situations.

La collaboration des proches qui pourraient alerter les autorités d'une dégradation de l'état du malade n’est pas toujours aisée. La famille n’est pas intervenue par crainte de représailles quand Abdulla Shaikh a arrêté ses suivis en pharmacie l’été dernier, indique aussi le rapport psychiatrique.

Abdulla Shaikh avait été hospitalisé pour des problèmes de santé mentale. La liste de ses accusations était longue : fraude, voies de fait, menaces de mort, agression sexuelle... Il a été libéré, même si un psychiatre jugeait qu'il représentait un risque important pour la sécurité du public. Reportage de Pascal Robidas.

Accès aux armes

Autre question que les enquêteurs devront résoudre, celle de la provenance et de l'obtention de l'arme qui aurait permis au suspect d'abattre Alex Crevier quand celui-ci se promenait en planche à roulettes sur le boulevard Clermont, dans le secteur de Laval-des-Rapides.

La nuit précédente, il aurait assassiné deux hommes âgés respectivement de 64 et 48 ans, à environ une heure d'intervalle dans l'arrondissement de Saint-Laurent et dans celui d’Ahuntsic-Cartierville, à Montréal.

La députée de la circonscription Mélanie Joly, qui est aussi ministre des Affaires étrangères, a évoqué la récente tragédie pour annoncer l'interdiction temporaire, dès le 19 août, de l’importation des armes de poing.

Lorsque des Canadiens sont tués par la violence des armes à feu, c'est un de trop, nous ne pouvons pas être complaisants, a-t-elle déclaré en conférence de presse.

J'intensifierai mes actions pour répondre à l'appel de mes électeurs dans ma circonscription, mais aussi à travers le Canada pour faire tout ce qui est en mon pouvoir, dans mon propre portefeuille, pour [...] lutter contre la violence armée.

L'interdiction restera en vigueur jusqu’à l’adoption du projet loi C-21 qui permettra, selon Ottawa, d’instaurer un gel national de la vente, du transfert et de la détention des armes de poing, partout au Canada.

Avec les informations de Pascal Robidas, de Geneviève Garon et de Marie Isabelle Rochon

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