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Enquête

Des déchets dangereux du monde entier brûlés à la Fonderie Horne

Parfois très contaminés à l'arsenic ou au plomb, les déchets viennent des États-Unis, d'Europe, voire d'Asie.

Un camion à l'intérieur du site industriel de la fonderie.

Parfois très contaminés à l'arsenic ou au plomb, les déchets viennent des États-Unis, d'Europe, voire d'Asie.

Photo : Youtube/Glencore

Thomas Deshaies

Des documents confidentiels obtenus par Radio-Canada révèlent que la Fonderie Horne a reçu, en cinq ans, plus de 340 000 tonnes de déchets industriels dangereux, venus d’aussi loin que la Russie, Singapour et le Brésil. Le modèle d’affaires de l’entreprise ne repose pas seulement sur le concentré de cuivre et le recyclage de vieux appareils électroniques.

Parmi les fournisseurs de déchets de la fonderie, on trouve l’entreprise russe Nornickel, qui a très mauvaise réputation depuis un épisode de pollution qui a coloré rouge sang une rivière de l’Arctique en 2020. Cette même année, la compagnie russe a acheminé 8193 tonnes de boues et de résidus contenant des métaux à l’usine de Rouyn-Noranda.

Des camions devant un grand réservoir industriel

La compagnie russe Nornickel a envoyé 9320 tonnes de boues et de résidus chargés de métaux, classés matières dangereuses, à la Fonderie Horne en 2020 et 2021.

Photo : AFP / IRINA YARINSKAYA

Selon une liste des matières dangereuses résiduelles envoyée par la Fonderie Horne au ministère de l'Environnement du Québec, ces déchets sont codés E03-9.0-S, ce qui signifie qu’ils pourraient être contaminés par des BPC, un produit chimique synthétique persistant dans l’environnement.

En 2020, près de 3000 autres tonnes du même type de déchets sont aussi arrivées en provenance de Moscou. Selon nos informations, ces boues et résidus contenaient 14 % de plomb.

La multinationale suisse Glencore, propriétaire de la fonderie, affirme que toutes ses importations de Russie ont cessé depuis plusieurs mois. Mais bien d’autres pays alimentent l’usine de Rouyn-Noranda.

On voit que sur les cinq années de 2017 à  2020, la fonderie a reçu 155 000 tonnes de matières dangereuses des États-Unis, 81 000 du Canada et 100 000 du reste du monde.

Les déchets recyclés correspondent à près de 15 % des intrants dans la production de la Fonderie Horne.

L’entreprise explique que ses opérations extraient de la valeur de tous les intrants reçus.

Ces déchets sont en effet intégrés dans le réacteur de la fonderie avec les autres concentrés provenant de mines. Tout est chauffé à 1250 degrés pour en retirer du cuivre et des métaux précieux.

Le concentré et les matériaux recyclés sont fondus dans le réacteur de la Fonderie Horne.

Le concentré et les matériaux recyclés sont fondus dans le réacteur de la Fonderie Horne.

Photo : Youtube/Fonderie Horne

Le modèle d’affaires de la Horne est de plus en plus dépendant des intrants d’outre-mer à la suite des fermetures des mines de cuivre en Amérique du Nord, explique le porte-parole de Glencore, Alexis Segal. Nous visons donc à traiter le plus de produits recyclés possible et à traiter tous les concentrés de cuivre disponibles.

« Nous n’envisageons pas de changer de modèle d’affaires. »

— Une citation de  Alexis Segal, porte-parole de la Fonderie Horne

L'entreprise souhaite au contraire augmenter la part de matériaux recyclés dans [son] procédé.

Une multitude de déchets

Parmi la multitude de déchets recyclés à la Fonderie, la liste que nous avons obtenue montre la présence de résidus d’usinage, de rebuts issus d’eaux usées, de la ferraille et même du charbon contaminé au cyanure.

Des citoyens s’inquiètent de vivre à côté de la poubelle du monde

Nos révélations jettent à terre la porte-parole du comité citoyen Arrêt des rejets et émissions toxiques de Rouyn-Noranda (ARET), Nicole Desgagnés. C’est au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer, dit-elle.

« Jamais on n'a pu penser qu’on servait de poubelle au monde, c’est incroyable. »

— Une citation de  Nicole Desgagnés, porte-parole du comité Arrêt des rejets et émissions toxiques de Rouyn-Noranda

L’arsenic et le cadmium rejetés par la Fonderie Horne ont été récemment établis comme la cause d’excès de cancer du poumon à Rouyn-Noranda.

L'entreprise SIMS M+R GMBH

L'entreprise SIMS M+R GMBH en Allemagne fournit la Fonderie Horne en déchets à recycler.

Photo : Youtube/SIMS Bergkamen Recycling Solutions

Une pratique autorisée par Québec

Le gouvernement du Québec a accordé une autorisation à la Fonderie Horne pour l'utilisation de déchets contenant des métaux, y compris des déchets dangereux, dans le procédé de smeltage.

L'attestation d'assainissement signée par le ministère de l'Environnement indique que les déchets utilisés comme matière première dans le procédé doivent l'être pour leur teneur en cuivre et/ou en métaux précieux. Glencore assure respecter cette clause.

Déchets des uns, trésor des autres

Il s’agit de valorisation de déchets, explique Jean-François Boulanger, professeur en métallurgie extractive des éléments critiques et stratégiques à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT). Tant qu’il y a du cuivre à l’intérieur, ça peut les intéresser. Ce sont les impératifs économiques qui vont dicter.

« Les déchets des uns peuvent devenir le trésor des autres. »

— Une citation de  Jean-François Boulanger, professeur en métallurgie extractive des éléments critiques et stratégiques à l’UQAT

Il explique que plus les intrants sont contaminés et plus le client doit payer une pénalité à la Fonderie Horne. Ce sont des revenus supplémentaires pour l’opérateur de la fonderie, mais lui doit gérer les problèmes qui viennent avec ça, qu’ils soient opérationnels ou environnementaux.

Ça ne rassure pas Nicole Desgagnés : Je veux bien croire que c’est payant pour eux, mais tout ce qui reste, tout ce qu’ils n’ont pas besoin, ça s’en va où? C’est enfoui? Ça s’en va dans les airs? Dans l’eau?

Une grue charge des déchets métalliques dans un camion en Italie.

La compagnie Sim Green S.r.l. fournit la Fonderie Horne en déchets chargés de métaux.

Photo : Augusto Cucchiarini/Google

Philippe Ouzilleau, chercheur de l’Université McGill spécialisé en traitement des minerais et métallurgie, relativise la notion de matières dangereuses. De mon expérience, tout ce qui n’est pas de l’eau peut être considéré comme dangereux, dit-il.

Le recyclage du cuivre, et du même coup des métaux précieux, émet jusqu’à 80 % moins de carbone que la production de cuivre à partir de l’extraction minière, affirme Glencore.

Selon le professeur au Département de génie chimique de Polytechnique Montréal Patrice Chartrand, la valorisation des déchets industriels est bonne dans l’aspect de développement durable.

« Même si, pour l'instant, la Fonderie Horne n’a pas la meilleure presse, elle a un rôle important de recyclage [...] Ça ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir des effluents, des pertes, des choses qui sortent, qui peuvent être dommageables. »

— Une citation de  Patrice Chartrand, professeur au Département de génie chimique de Polytechnique Montréal

Des chercheurs ont récemment découvert de nouveaux contaminants dans l’environnement de Rouyn-Noranda, des terres rares issues de la combustion d’appareils électroniques, qui ne font l’objet d’aucun contrôle et d’aucune norme.

Jusqu'à 20 % d'arsenic dans ces déchets

En plus des listes de matières dangereuses reçues, nous avons aussi mis la main sur une liste de clients non identifiés de la Fonderie Horne et la concentration en métaux lourds des produits qu'ils ont fournis.

En 2020, un total de 44 clients ont livré l’ensemble des 700 000 tonnes de concentrés et sous-produits métallurgiques traités par la fonderie.

Une grue et de la ferraille.

L'entreprise allemande BERNHARD WESTARP GMBH & CO. KG fournit la Fonderie Horne.

Photo : BERNHARD WESTARP GMBH & CO. KG

Si la plupart ont fourni des matières contenant moins de 1 % d’arsenic, on trouve des concentrations beaucoup plus élevées, jusqu’à 19,6 %.

À titre de comparaison, la Chine interdit l’importation de concentrés de cuivre contenant plus de 0,5 % d’arsenic. Mais le Canada et le Québec ne légifèrent pas en la matière.

Selon la firme McKinsey & Company, seules cinq fonderies dans le monde traitent des concentrés ayant de hautes teneurs en arsenic : la Fonderie de Rouyn-Noranda, une en Namibie, une en Chine et deux au Chili (dont celle d’Alto Norte, qui appartient aussi à Glencore).

Des déchets hautement contaminés venus d’autres usines de Glencore

En croisant les données des deux documents que nous avons obtenus, nous avons pu identifier certains clients et la concentration en métaux lourds de leurs produits.

C'est ainsi que les intrants chargés à 19,6 % d’arsenic étaient des matières dangereuses provenant d’une adresse de Glencore à Toronto.

Le deuxième en concentration, à 3,9 %, était encore une fois des matières dangereuses, cette fois en provenance de Glencore en Russie.

Les matières dangereuses recyclables sont entreposées dans la partie est du site industriel.

Les matières dangereuses recyclables sont entreposées dans la partie est du site industriel.

Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

Si ça vient de Glencore lui-même, ça met en place une solution potentielle, croit Nicole Desgagnés, du comité ARET. Ce n’est pas comme un contrat que tu dois briser avec une compagnie à l’extérieur du pays.

« Si c’est eux-mêmes, il y a moyen peut-être de suspendre tout ça, le temps que Glencore fasse les améliorations qu’ils prétendent pouvoir réaliser. On pourrait au moins réduire énormément les rejets. »

— Une citation de  Nicole Desgagnés, porte-parole du comité Arrêt des rejets et émissions toxiques de Rouyn-Noranda

En 2020, 52 % de l’arsenic acheminé à la Fonderie Horne provenait de trois clients, dont Glencore lui-même.

Réduire l’arsenic à la source?

Si on réduit à la source, ça aurait un effet positif sur tout ce dont on entend parler [la pollution], concède Jean-François Boulanger, de l’UQAT, mais ça ferait moins de profits pour la fonderie de traiter des matériaux verts.

Surtout que les matériaux verts sont de plus en plus rares sur le marché mondial. Les mines de cuivre fournissent, mais il y a certaines craintes par rapport à l’approvisionnement, dit-il.

Des tas de déchets métalliques

L'entreprise française SOVAMEP collecte des déchets métalliques, issus notamment de démontages d'équipements et d'usines. Elle alimente la Fonderie Horne.

Photo : SOVAMEP

Quand on parle de l’électrification des véhicules, et de toute notre société, ça va prendre des quantités faramineuses de cuivre. Des gens anticipent qu’on va manquer de cuivre, explique Jean-François Boulanger. Ce cuivre doit venir de mines et les mines qui produisent des concentrés propres ou verts sont de plus en plus rares.

Le professeur Chartrand de Polytechnique abonde dans le même sens. Il estime que les concentrés traités sur le marché mondial contiennent de plus en plus d’arsenic.

« Ils vont avoir de moins en moins accès à des concentrés de qualité comme à peu près tout le monde. C’est un facteur mondial, pas juste la Horne. »

— Une citation de  Patrice Chartrand, professeur au Département de génie chimique de Polytechnique Montréal

Patrice Chartrand ajoute que même si l’arsenic a mauvaise réputation, il a une valeur importante technologiquement. Pour des raisons chimiques, c’est bon d’avoir quelques grammes d’arsenic par litre, ça permet d’aller obtenir un taux de production plus important.

Des trains dans une zone industrielle

Des trains arrivent à la Fonderie Horne et en repartent.

Photo : Radio-Canada / Thomas Gerbet

Par ailleurs, les concentrés ayant des concentrations élevées en arsenic ne sont pas alimentés tels quels, ils sont mélangés, explique Glencore, afin d’avoir une concentration en arsenic qui soit toujours la même.

Ça n’empêche toutefois pas la Fonderie Horne de rejeter plus d’arsenic dans l’atmosphère de Rouyn-Noranda d’une année à l’autre. En 2021, les rejets ont plus que doublé par rapport à l’année précédente.

Glencore affirme que ces données, qu’elle a elle-même déclarées au gouvernement fédéral, sont surestimées. Une vérification est en cours de la part du ministère canadien de l’Environnement.

Dans le même temps, le ministère québécois de l’Environnement négocie la fixation d’un nouveau plafond d’émission.

De 100 nanogrammes par mètre cube (ng/m3) dans l'air, autorisés actuellement, la Fonderie pourrait devoir respecter une limite beaucoup plus basse d’ici cinq ans.

En février, Glencore disait pouvoir atteindre, au mieux, 20 ng/m3, mais la pression populaire et politique a poussé l’entreprise à annoncer un investissement supplémentaire pour moderniser ses installations et à réduire encore plus sa pollution, afin de s’approcher autant que possible de la norme québécoise de 3 ng/m3.

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