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Madagascar, victime des changements climatiques ou de mauvais choix politiques?

Deux personnes sont assises dans une charrette tirée par des buffles.

Les habitants de la région d'Amboasary Atsimo, dans le sud de Madagascar, ont un risque élevé de souffrir d'insécurité alimentaire grave.

Photo : Getty Images / RIJASOLO

En 2021, l'île de Madagascar s’est retrouvée sur la liste des points chauds de la faim dans le monde. Plus d'un million de ses habitants ont souffert d'insécurité alimentaire grave en raison de la sécheresse. Une situation provoquée par les changements climatiques, mais pas que... En cette Journée mondiale de l’aide humanitaire, zoom sur une région du monde qui en a bien besoin.

Le sud de Madagascar est une région extrêmement sèche, explique Xavier Poncin, directeur adjoint d’Action contre la faim (ACF) pour la région de Madagascar.

Les épisodes de sécheresse qui entraînent des situations d’insécurité alimentaire, c'est quelque chose qui existe depuis que la documentation sur la zone existe, note-t-il. Les premiers épisodes de kéré, comme ils sont appelés dans le dialecte national, sont déjà documentés il y a une centaine d'années.

Cependant, constate-t-il, ces épisodes deviennent de plus en plus fréquents. Ils ne surviennent plus tous les 15 à 20 ans, comme par le passé, mais plutôt tous les 5 ans.

Or, 90 % des habitants du Grand Sud survivent grâce à l’agriculture. Sans pluie, les plants dépérissent, les bêtes meurent et les gens n’ont plus rien à manger.

L’année dernière, le pays s’est retrouvé sur la liste des points chauds de la faim dans le monde – dressée par le Programme alimentaire mondial – puisque 1,14 million de ses habitants ont souffert d’insécurité alimentaire grave et 14 000 d'entre eux de conditions de famine.

En plus de la sécheresse, certaines régions ont été touchées par des tempêtes de sable, tandis que d’autres ont enduré des invasions de criquets.

Une fille tient un bébé devant une maison endommagée.

Le cyclone Batsirai a balayé Madagascar en février, causant une dizaine de morts et d'importants dommages.

Photo : Reuters / ALKIS KONSTANTINIDIS

Le sud-est de l’île a également subi des dommages considérables à la suite du passage de six tempêtes et cyclones au cours des premiers mois de l’année 2022.

Si la situation s’est quelque peu améliorée ces derniers mois, notamment grâce à l’aide humanitaire, 122 000 personnes sont encore en situation de crise.

« Il n’y a plus de poches de population menacées de famine, mais ça reste un niveau d’urgence. »

— Une citation de  Xavier Poncin, directeur adjoint d’Action contre la faim pour la région de Madagascar

Dans les prochains mois, environ 400 000 habitants de la région pourraient voir leur situation se dégrader à cause du manque de pluie, selon l’analyse du cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC).

Des habitants des districts de Bekily, d'Atsimo-Andrefana et d'Amboasary-Atsimo pourraient se retrouver en phase 4, c'est-à-dire qu'ils souffriraient de malnutrition aiguë très élevée.

La sécheresse et le sous-développement

En visite dans la région, en juillet 2021, le chef du Programme alimentaire mondial (PAM), David Beasley, a déclaré que la famine dans le Grand Sud de Madagascar, qui vit sa pire sécheresse depuis plus de 40 ans, était la première causée par le changement climatique d’origine humaine plutôt que par les conflits.

Une façon d’interpeller les leaders des pays occidentaux afin qu’ils augmentent leur aide pour l’île, qui subit les conséquences des changements climatiques alors qu’elle n’y a pas contribué.

Le lien entre les deux n’est cependant pas si évident. Le World Weather Attribution (WWA), un regroupement mondial d’experts de divers instituts de recherche, a estimé que le réchauffement n'avait joué qu'un rôle minime dans la sécheresse et la famine exceptionnelles qui ont frappé Madagascar ces dernières années.

Selon ces scientifiques, la variabilité naturelle du climat et la pauvreté en sont les principaux facteurs. C’est difficile pour les communautés locales de faire face à toute sécheresse prolongée, en particulier lorsque l’agriculture de subsistance et le pastoralisme dépendent exclusivement de la pluie, note l’étude du WWA.

Un enfant mal-nourri et sa mère, de dos.

Des enfants souffrant de malnutrition sont traités à la clinique mobile de Médecins sans frontières au village de Befeno, dans la commune de Marovato, le 2 septembre 2021.

Photo : Getty Images / RIJASOLO

Quelque 90 % des Malgaches vivent avec moins de 2 $ par jour. Le taux de mortalité maternelle est parmi les plus élevés au monde. La moitié des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition chronique et l’accès à l’eau potable est l’un des pires en Afrique.

Les niveaux de pauvreté sont encore plus élevés dans le Sud, une région qui pâtit également de l’isolement géographique avec le reste du pays, du manque d’infrastructures routières et du banditisme.

« Ce sont les facteurs qui font que ces régions sont sur le fil du rasoir. Elles sont résistantes lorsque les conditions environnementales sont bonnes, mais très vulnérables au moindre choc et notamment à l'insuffisance de précipitations. »

— Une citation de  Xavier Poncin, directeur adjoint d’Action contre la faim pour la région de Madagascar

L’ingérence étrangère

L’extrême pauvreté est en cause, mais aussi des interventions étrangères malavisées, remarque le géographe Stian Rice, assistant de recherche invité à l’Université du Maryland.

Le Grand Sud est certainement un endroit où il est difficile de faire de l'agriculture, note M. Rice. C’est exceptionnellement sec et les périodes de sécheresse sont de plus en plus longues et de plus en plus fréquentes.

Cela dit, pendant des siècles, la population a su se débrouiller, notamment grâce à une variété de cactus qui y poussait en abondance. En plus de servir à la construction de clôtures autour des hameaux, ils permettaient de nourrir et de désaltérer les bêtes et les villageois pendant les périodes de sécheresse ou entre deux récoltes.

Des cactus dans une plaine aride.

Les Malgaches consomment le fruit du cactus (raketa en malgache) pendant les périodes de disette.

Photo : Getty Images / RIJASOLO

Dans les années 1920, les colonisateurs français ont cependant introduit un insecte, la cochenille, qui a ravagé les cactus. Leur objectif était de récupérer les terres occupées par les cactus pour faire de l’agriculture, explique M. Rice. Mais à la suite de la quasi-disparition de la plante, la première famine d’envergure s’est installée dans la région. Le système alimentaire ne s’en est jamais remis.

Jusqu'à ce qu'ils suppriment la plante, il n’y avait pas vraiment d'insécurité alimentaire dans le Sud, soutient M. Rice.

Seuls 5 % des terres de Madagascar sont appropriées pour l’agriculture. Or, les stratégies de développement proposées par les grandes institutions internationales telles que la Banque mondiale font la promotion de l’agriculture à grande échelle orientée sur l’exportation. Les cultures de rente, comme la vanille, les clous de girofle ou l’huile de ricin, sont encouragées, même si cela ne répond aucunement aux besoins locaux et que les profits vont aux grandes entreprises établies à l’étranger.

Plutôt que d’investir dans un système alimentaire local, les bâilleurs de fonds internationaux cherchent à ce qu’une partie des 70 % de Malgaches qui vivent encore de l’agriculture deviennent des travailleurs salariés des grands exploitants, observe le chercheur. Cela devrait entraîner un exode rural, l’industrialisation et le décollage économique. Ce sont les mêmes prescriptions que faisaient l'Organisation mondiale du commerce et la Banque mondiale dans les années 1980, note M. Rice.

Selon lui, avant de se tourner vers les cultures de rente, Madagascar devrait viser l’autosuffisance alimentaire.

« Les terres arables limitées de Madagascar doivent être réservées aux cultures vivrières consommées dans le pays, et non aux exportations qui ajoutent de la saveur aux aliments occidentaux ou à des concessions lucratives pour les entreprises étrangères. »

— Une citation de  Stian Rice, géographe, assistant de recherche invité à l’Université du Maryland

Bâtir la résilience

Les organisations humanitaires tentent de soutenir les Malgaches pour qu’ils s’affranchissent de leur dépendance à l’aide étrangère. Au-delà d’une réponse d’urgence lors des catastrophes, leur objectif est de permettre aux habitants du Grand Sud de ne plus souffrir d’insécurité alimentaire à l’avenir, explique Xavier Poncin, d’Action contre la faim.

Des gens se déplacent dans une charrette tirée par un buffle sur une route de sable.

La route nationale 13, dans le sud de Madagascar, illustre bien le mauvais état des routes du Grand Sud malgache, un obstacle majeur au développement de la région.

Photo : Getty Images / RIJASOLO

Cela passe par la réparation de routes ainsi que par la construction de barrages et de canaux d’irrigation. Les organismes humanitaires fournissent également des semences ou des outils agricoles afin de remplacer ceux que les paysans ont dû vendre pour s’acheter de la nourriture pendant la crise.

En parallèle, d'autres programmes mettent l’accent sur le forage de nouveaux points d'eau et un suivi des nappes phréatiques.

À plus long terme, la réponse passe par une transition vers une agriculture plus résiliente face aux changements climatiques.

Dans les régions méridionales, 90 % de la population dépend de l’agriculture ou de l’élevage pour sa survie, remarque Xavier Poncin. Toute la question, c'est de rendre ces activités économiques moins dépendantes du climat.

Sans nier l’impact du réchauffement global, il faut aller au-delà du discours qui présente Madagascar comme une victime des changements climatiques, souligne Stian Rice.

« Mettre l’accent seulement là-dessus, c'est de minimiser un échec politique, social et de politique étrangère à long terme. »

— Une citation de  Stian Rice, géographe, assistant de recherche invité à l’Université du Maryland.

En 2020-2021, le Canada a donné 21,06 millions de dollars pour financer différents programmes à Madagascar.

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