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Livres : ados et jeunes adultes, entre guerre et maladie

Les six livres sont déposés à plat, par terre, sur une dalle de béton gris foncé.

Ces six livres mettent en scène des ados et des jeunes adultes, sans pour autant ne s'adresser qu'à eux, au final.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Elles ne sont peut-être plus des adolescentes, peut-être même plus de jeunes adultes, mais elles savent assurément comment parler d'elles et eux avec justesse et sensibilité. Qu'elles encrent leur histoire de guerre, d'enjeux de santé mentale ou de ruptures d'amitié, Anne Guilbault, Daphné B., Hélène Koscielniak, Alexandra Campeau, Carolanne Foucher et Julie Champagne ont recours à la poésie, aux textos et à l'humour pour explorer ces thèmes.


Hériter de la guerre

Le livre est posé sur une veste de flottaison rouge, sur fond de cailloux.

D'Alep en Syrie jusqu'au Québec, «L'oiseau-grenade» relate avec éloquence la longue traversée d'Assia et des siens, fuyant la guerre.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Alep, en Syrie. Les bombardements, la mort, le manque de nourriture, la soif, les écoles fermées, le risque calculé de sortir dans la rue, la rage au ventre. Mais aussi la vie, l’amour et l’espoir, envers et contre tout.

L’oiseau-grenade, c’est le quotidien d’Assia, 22 ans, qui a fait de la poésie une bouée de sauvetage, des mots de Maram al-Masri à ceux de Roland Giguère; de son amoureux Akram, qui fouille les décombres à la recherche de survivants à titre de Casque blanc en compagnie de Peter pour rester lui-même en vie; de sa mère québécoise, Lili, qui s’étiole peu à peu tout en rêvant d’oiseaux; de son père Zakaria, qui œuvre à titre de médecin avec les moyens du bord à l’hôpital; de son petit frère Eshan, que la guerre, la faim et la peur ont rendu muet.

Vient le moment où Assia, Akram et Eshan entreprennent seuls avec Peter la longue migration devant leur permettre de rejoindre les parents de Lili au Québec. C’est alors les passeurs, la dangereuse traversée vers Lesbos, les camps de réfugiés, l’adaptation des migrants à une nouvelle existence dans un endroit paisible qui ne les console en rien de ce qui les a détruits.

Si Assia demeure le fil rouge du roman, sa perspective sur les événements et ses pensées les plus intimes alternent tantôt avec celles d’Akram, tantôt avec celles d’Eshan, tantôt avec celles de Lili, restée derrière avec son mari. Cela donne du relief à l’histoire, parfois en jetant un tout autre éclairage sur un moment précis, ou en confrontant les visions et perceptions de ses personnages, voire en jouant des trajectoires parallèles pour faire évoluer l’action.

Anne Guilbault témoigne aussi finement qu’intelligemment des affres de la guerre, des naufrages (physiques comme émotifs), du pouvoir de l’amour et du ressac de la rage et du désespoir. Elle le fait sans compromis tout en évitant la surenchère. Et en nous réservant un ultime coup au cœur dans les dernières pages, dont personne ne sort indemne.


Mûrir à son rythme

Le livre est debout parmi des fleurs et des graminées, dans une jardinière de béton.

Catherine Girard-Audet vient de publier le premier volet d'une trilogie s'adressant cette fois aux jeunes adultes.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Reconnue pour sa série La vie compliquée de Léa Olivier, Catherine Girard-Audet a choisi de replonger dans les premières années de sa vingtaine pour nourrir une nouvelle trilogie s'adressant aux jeunes adultes. Le premier volet de ce triptyque porte un titre aussi inspirant qu'évocateur : On ne tire pas sur les fleurs pour qu'elles poussent.

Juliette, dite Papillon, ne sait plus où elle en est dans sa vie, alors qu'elle se remet difficilement du départ de Loïc, son ex. Ce dernier est parti s'installer à Paris, d'où il lui écrit qu'il l'aime encore. De plus, elle remet profondément en question son choix de cours à l'université, réalisant peu à peu que l'histoire de l'art n'est pas pour elle. Heureusement, elle peut compter sur ses meilleurs amis pour traverser ses crises existentielles, écouter Big Brother Célébrités et la pousser à sortir de son appartement pour se changer les idées, provoquant d'ailleurs sa rencontre avec Sam.

Sentant monter la pression de devoir faire des choix, Juliette commence à paniquer... au point de se retrouver à l'hôpital. Or, comme une soupape pour évacuer le trop-plein, quelqu'un lui offrira la fort jolie phrase donnant son titre au roman, voulant que chaque fleur croît à son propre rythme, sous-entendant que la jeune femme a donc le droit de prendre le temps nécessaire (et les détours géographiques, au besoin) pour voir plus clair en elle.

Catherine Girard-Audet, on le sent, a elle-même vécu certaines des situations fondatrices de cette nouvelle série. Privilégiant les dialogues entre Juliette et son entourage, dans un vocabulaire teinté des expressions et références des jeunes adultes d'aujourd'hui, l'autrice donne un ton particulièrement dynamique à son écriture. L'effet s'avère efficace, simple mais sans devenir simpliste.

À travers ces échanges, y compris certains textos et messages plus poétiques et philosophiques entre Juliette et Loïc, elle parvient à évoquer avec réalisme une période de vie souvent jugée déterminante pour l'avenir, avec toute l'anxiété que cela peut déclencher. Une anxiété que Catherine Girard-Audet ne voulait pas lier à un traumatisme quelconque, mais bien incarner dans un quotidien presque banal, afin de la normaliser.

Par son authenticité, son franc-parler et sa vulnérabilité, sa Juliette fait par moments penser à la Billy de Sarah-Maude Beauchesne (celle de Maxime).


Dompter ses peurs

Le livre est appuyé sur des espadrilles sur un trottoir.

La Franco-Ontarienne Hélène Koscielniak aborde avec délicatesse les troubles alimentaires dans son plus récent titre.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

Vivant dans sa tête avec Affam et Cal, Mégane compte maladivement les calories qu'elle consomme chaque jour, entre autres obsessions. Son jumeau Mathis, de son côté, tente tant bien que mal de contrôler les pointes d'agressivité qui, au hockey, l'envoient de plus en plus souvent au banc des punitions.

L'une et l'autre composent avec les tensions croissantes entre leurs parents : Céline, leur mère aussi attentionnée qu'exigeante (elle carbure au mantra voulant que quand on veut, on peut) et Luc, leur père aimant, plus conciliant, voire trop aux yeux de sa conjointe.

Or, la maigreur que l'adolescente camoufle sous les vêtements amples de son frère et son refus de manger exacerbent le désarroi colérique de Mathis et la mésentente entre leurs parents. Lorsque Mégane s'évanouit au gym, toute sa famille et ses amis sont confrontée à ses troubles alimentaires et mentaux, provoquant des réactions et réflexions en série.

Hélène Koscielniak rend compte avec délicatesse et beaucoup de tendresse envers ses personnages des ramifications pernicieuses de l'anorexie et de la boulimie, et de l'impact que la maladie a non seulement sur la personne qui en est atteinte, mais aussi sur son entourage.

Ainsi, sans juger, elle expose les peurs irraisonnées et les émotions en montagnes russes de Mégane, les sentiments de culpabilité et d'impuissance de ses parents, les tentatives pas toujours concluantes de Mathis de démontrer sa solidarité envers sa sœur, les inquiétudes et questionnements de sa meilleure amie ou encore la sollicitude aimante de Jerzy, le nouvel amoureux de l'adolescente.

L'autrice réussit, malgré quelques passages plus didactiques (entre autres lors des consultations dans le bureau de la psychiatre), à proposer une histoire pleinement crédible et nuancée, permettant aux lecteurs adolescents et aux adultes de mieux comprendre les troubles alimentaires.


Sauver sa peau

Le livre est déposé sur une tablette, entre deux éviers et deux miroirs, dans des toilettes publiques.

Daphné B. explore la valeur de l'amitié entre deux adolescentes, dont la narratrice qui devra se choisir pour survivre.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

L’une a été biberonnée au jus triste de l’amour croche d’une mère elle-même mal aimée. L’autre, souffrant de graves troubles alimentaires, se prénomme Alejandra. Elles n’ont pas encore 13 ans, deviendront amies, peut-être un peu amoureuses, aussi, le temps d’un été. Pendant que la narratrice cherche à sauver la peau d’Alejandra (à qui elle se confie autant qu’elle la prend à partie par ce texte), cette dernière continuera de nourrir sa nausée de vivre.

À quoi tient la valeur de l’amitié? Est-ce qu’aimer doit s’apparenter à recevoir des coups? Doit-on s’oublier au risque de se noyer avec l’autre pour pouvoir affirmer qu’on aime vraiment quelqu’un?

Dans La pluie des autres, Daphné B. fait rimer engrais avec tuer, rose avec hôpital, cœur avec ver de terre, sirop avec quitter, photos avec cuisse, lol avec Tel-Jeunes.

La plume de celle que le public a découverte grâce à l’essai Maquillée s’avère une fois de plus sans fard. Et sans reproches. Elle écrie le désir d’aimer et de s’aimer malgré les abus, les doutes, la peur de déplaire et de ne pas être à la hauteur. Daphné B. décrit le trouble des premiers émois, le poids des attentes (celles des autres autant que les nôtres), l’instinct de survie, à cheval entre l’implacable lucidité et l’émouvante intériorité d'une ado qu'on devine ne pas lui être totalement étrangère.


S’aérer l’intérieur

Le livre est posé à plat sur divers cartables et feuilles lignées, entouré de crayons de couleurs.

«Dessiner dans les marges» de Carolanne Foucher est l'un des deux premiers recueils publiés dans la nouvelle collection de poésie pour adolescents de La Bagnole.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

FuwaFuwa signifie aéré, en japonais. Lancée le printemps dernier, la nouvelle collection de La Bagnole propose de la poésie destinée aux adolescents et jeunes adultes, une poésie s’inscrivant dans l’air du temps, tout en étant intemporelle, loin des alexandrins et des rimes obligatoires.

Dans Besties, Alexandra Campeau explore elle aussi, à sa manière et avec justesse, la rupture d'amitié, l'impact de ce qu'une telle perte, à l'adolescence, peut avoir alors qu'on cherche à se définir en tant que jeune femme.

De son côté, Carolanne Foucher replonge avec aisance dans cette période trouble que peut être l’adolescence quand, à l’instar de son personnage de Dessiner dans les marges et autres activités de fantôme, on est convaincu d’être invisible aux yeux des autres. Un personnage en troisième secondaire cumulant les B (cette lettre constante/ni excellente/ni révoltante) et évoluant en sandwich entre une grande sœur jouant de la batterie et un petit frère fabriquant des ponts en bâtons de Popsicle.

L’autrice écrit à la première personne du singulier sans genrer ce je, afin que toutes et tous puissent se reconnaître dans ce fantôme qui fait prendre des marches à (s)es yeux pendant ses cours de français; rêve de frencher quelqu’un, dont le casier est à côté du sien; et découvre qu’un premier amour permet de percevoir sa place autrement parmi les siens.

Par ses images (une lasagne) aussi simples que jolie, et les références contemporaines (la charge d’un téléphone) dont elle joue habilement, Carolanne Foucher réussit à témoigner avec justesse et sensibilité des premiers émois amoureux et du sentiment d’appartenance.

Les Éditions du Boréal ont elles aussi lancé une collection de poésie s’adressant aux adolescents et jeunes adultes, Brise-glace. Deux premiers titres ont été publiés : Tiens-toi droite de Lucile de Pesloüan, évoquant les quatre saisons de Malou, qui apprend à assumer sa bisexualité; et Kaléidoscope mon cœur, de Kristina Gauthier-Landry,


Composer avec une mort annoncée

Le livre, illustré d'une tête d'autruche à l'envers sur la couverture, est déposé sur du sable.

Sam devra faire face au cancer de sa mère, dans ce roman empreint d'humour et de tendresse signé par Julie Champagne.

Photo : Radio-Canada / Valérie Lessard

La mère de Sam a le cancer du sein. Le cours des jours de l’adolescente de 14 ans et de sa petite famille ne sera plus le même. Il y a les séances de chimiothérapie laissant Clémence sans énergie, la gestion du quotidien à la maison et à l’école, les oublis de son père, la présence parfois irritante de son petit frère, mais aussi la présence troublante de Victor nouvellement débarqué dans sa vie. Résultat? Sam parvient plus ou moins sereinement à canaliser toutes ses émotions. Tiraillée entre la peur, la colère, l’espoir, l’impuissance, la résilience et le besoin de garder un minimum de contrôle sur sa vie, elle décide donc de prendre la guérison de Clémence en main comme elle peut.

Grâce à la personnalité pour le moins bouillonnante de son héroïne, Julie Champagne insuffle humour et vie dans ce qui aurait autrement pu devenir lourd et larmoyant. Si elle évite ainsi de tomber dans le mélodrame outrancier, elle dérive parfois, comme emportée par le côté autruche de Sam. Car pour éviter de parler de ses émotions et de craquer, cette dernière n’hésite pas à faire dévier les conversations, à éviter son meilleur ami, à lancer une campagne de sociofinancement. Elle s’épivarde à gauche et à droite avec l’énergie du désespoir qu’elle a érigée en armure, énergie qu’elle éparpille à tous vents, laissant le lecteur aussi étourdi qu'elle par moments.

Au final, toutefois, Cancer ascendant autruche n’édulcore pas pour autant la cruelle réalité de devoir faire face à la maladie et à la mort d’un parent.

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