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Chronique

Roger Waters : la société, la politique et Pink Floyd

Rogers Water joue de la guitare en spectacle.

Roger Waters a interprété bon nombre de succès de Pink Floyd.

Photo : evenko / Tim Snow

Il y a une vingtaine d’années, un ami qui est un amateur de U2 de la première heure m’a dit : « J’aime toujours le groupe, mais je ne peux plus supporter le discours politique de Bono. » Roger Waters m’a fait penser à lui, vendredi, au Centre Bell, avant même qu’une note de musique ne soit jouée.

Un quart d’heure avant le début du concert, on a vu apparaître sur les écrans démesurément immenses un premier message : Le concert commencera dans 15 minutes . Puis 10… Puis cinq… Et quand les lumières se sont éteintes à 20 h 30, on a vu et entendu deux autres messages. L’un concernant les cellulaires et l’autre se lisant ainsi :

Pour ceux parmi vous qui sont des "J’aime Pink Floyd, mais je n’ai rien à foutre des positions politiques de Roger Waters", vous pouvez aller vous faire voir au bar.

Le message était limpide. D’entrée de jeu, une version de Comfortably Numb plus glauque que naguère a donné le ton : coups de tonnerre, gratte-ciels désertés et images de gens qui déambulent tels des zombies dans une ville déserte ont imagé le classique de Pink Floyd.

Cette entrée en matière plutôt planante a aussitôt fait place à un bombardement sonore et visuel sur les deuxième et troisième segments de Another Brick in the Wall.

Les quatre écrans qui surplombaient la scène centrale et couvraient l’équivalent de toute la surface de la patinoire du Centre Bell en long et en large, se sont alors illuminés de mots, de thèmes ou de slogans avec des lettres monochromes (rouges, vertes, blanches) de près de deux étages de hauteur. On ne savait plus où donner de l’œil avec le matraquage idéologique, la musique rock à la puissance 10 et les faisceaux de lumière qui montaient vers le plafond de l’aréna.

Un groupe de musique sur une scène sous des écrans géants.

Fidèle à ses habitudes, Roger Waters a offert une prestation riche en connotations politiques.

Photo : evenko / Tim Snow

Les dénonciations de Waters

Depuis des années, Waters dénonce les violences policières, l’injustice sociale, le capitalisme tous azimuts et les politiques internationales de diverses superpuissances. À peu près tout le monde en a pris pour son rhume lors du percutant doublé coup de poing formé de The Powers That Be et The Bravery of Being Out of Range.

Durant la première, à l’aide d’une animation visuelle qui n’est pas sans rappeler celle des films de Sin City, on a vu des images d’un genre de groupe antiémeute passer à tabac des gens pendant que défilaient les noms de personnes qui ont été victimes de violence policière dans des villes de par le monde, dont Montréal et Toronto. Chaque fois, il était inscrit la cause qui a mené à cette violence, selon Waters. La santé mentale et le simple fait d’être un Noir – comme pour George Floyd – ont été le plus souvent évoqués.

Dans The Bravery of Being Out of Range, que Waters a interprété au piano, ce sont tous les présidents américains de Ronald Reagan jusqu’à Donald Trump qui ont été accusés d’être des criminels de guerre, rien de moins, quoique pour des raisons différentes.

Bienvenue, tout le monde! a lancé Waters en français, avant d’interpréter une nouvelle chanson, The Bar. Il en a profité pour parler de sa vision de l’unité mondiale où tous ceux qui croient en la race humaine, la démocratie et la liberté de presse pourraient s’y installer, sans égard aux races et aux religions.

Vous êtes voisins, c’est bien, a-t-il dit en français après l’interprétation de la chanson dont les images mettaient en lumière la tribu sioux Lakota, du Dakota du Nord.

Scène centrale, perception variable

Les écrans D.E.L. utilisés par Waters n’étaient pas sans rappeler ceux de U2 lors de la tournée 2016 à Montréal, à la différence qu’ils ne comportaient pas de passerelle intérieure. Ils pouvaient toutefois s’élever et s’installer au-dessus des neuf musiciens et choristes qui occupaient une scène centrale prolongée comme autant de points cardinaux.

Cette scénographie permettait à Waters de s’installer à des endroits différents au cours du concert de plus de deux heures. Le bémol? Les spectateurs dans les gradins jusqu’à la mi-hauteur pouvaient tout voir, même si Waters leur tournait le dos. Par contre, ceux du parterre devaient regarder obligatoirement les écrans si Waters était complètement à l’autre bout de la patinoire.

Le vieux Floyd

Roger Waters micro à la main sur une scène près d'un guitariste.

La mise en scène mettait beaucoup l'accent sur les messages politiques partagés par Waters.

Photo : evenko / Tim Snow

Les premières mesures de Have a Cigar ont plongé les amateurs dans le passé glorieux de Pink Floyd, d’autant plus que les écrans montraient des tas d’images des jeunes membres sur fond rose.

C’est toutefois l’enchaînement de Wish You Were Here et Shine On You Crazy Diamond (segments VI à IX) qui aura mené à l’un des moments les plus émouvants de la soirée. Pendant que le public savourait la première, on pouvait lire sur les écrans la narration de Waters de sa rencontre avec Syd Barrett. Touchant. Et c’est durant la seconde que de fortes odeurs de dope se sont fait sentir dans notre section.

Waters et ses collègues ont bouclé la première partie avec une version hyperactive de Sheep où nous n’avons vu que les moutons sur les écrans. En revanche, c’est durant l’entracte que le cochon de Pink Floyd s’est mis à survoler la foule dans le Centre Bell. On lui avait affublé d’autres slogans comme F … the Poor sur ses flancs.

Le retour a été dynamité au possible avec l’enchaînement de In the Flesh – au terme duquel Waters vêtu de sa redingote et de ses lunettes solaires et deux soldats ont mitraillé la foule avec des armes factices – et de Run Like Hell. Montrant des images de Vladimir Poutine, Waters a demandé : Est-ce qu’il y a des paranoïaques dans la foule ce soir? Ça a fait boum.

Mais comme un leitmotiv duquel il ne voulait pas s’éloigner, le Britannique a ramené à l’avant-plan ses considérations sociales et politiques. Durant Déjà Vu, livrée à la guitare, les écrans géants ont encore une fois été mis à contribution.

Les droits de la personne

Waters a mis de l’avant le courage de Chelsea Manning qui avait laissé fuiter des images montrant une bavure de l’armée américaine, il a demandé la libération de Julian Assange et il a envoyé promener ceux qui se servent des armes à feu ainsi que la Cour suprême des États-Unis (tonnerre d’applaudissements, ici).

Puis, dans la foulée, avec le mot rights (droits) bien fixe sur les écrans, on a vu défiler une série de mots qui visaient à défendre ces droits : ceux des Palestiniens, des habitants du Yémen, des Autochtones, des personnes trans, de la reproduction, etc. Autant de demandes qui ont été saluées par les spectateurs. Is It the Life We Really Want a été dans la même veine, pendant que défilaient des images de liasses de fric, de cartes de crédit, etc.

C’est à ce moment que je me suis fait la réflexion qu’en une heure et demie de concert, j’avais probablement eu les yeux rivés sur les écrans durant une bonne heure plutôt que sur les musiciens. Comme si les idées véhiculées par Waters retenaient autant, sinon plus, mon attention que la qualité indéniable de la musique offerte. Avant, finalement, de réaliser que c’est plutôt la mise en scène qui créait cet effet.

Si un artiste présente les mêmes images dans une configuration classique – écran derrière les musiciens avec une scène au bout de la patinoire – l’œil voit autant les uns que les autres, sans modifier son attention. Mais ici, avec les écrans au-dessus des musiciens, pas moyen d’y échapper. Tu regardes l’un ou tu regardes les autres.

Objectivement, l’arrivée de Money a changé la donne, comme si l’une des plus universelles – et des plus radiophoniques – chansons de Pink Floyd venait de faire sauter toutes les barrières. Il y avait quelque chose de magique à voir deux jeunes femmes qui n’avaient pas 30 ans danser comme elles l’ont fait, comme si le classique de 1973 était une chanson de leur génération parue la semaine dernière.

Ce fut le point de départ d’une séquence proprement envoûtante – essentiellement la face B de Dark Side of the Moon qui a transporté les 20 000 spectateurs dans un autre monde que le nôtre durant une vingtaine de minutes. À travers les Us and Them, Brain Damage et autres Eclipse, les spectateurs ont pu voir à l’écran d’autres préoccupations de Waters qui sont, aussi, celles de bien des gens : le mouvement Black Lives Matter, la guerre en Ukraine, les dépotoirs à ciel ouvert dans certains pays, etc. Et, en contrepartie de cette noirceur, de l’espoir, avec des gens de tous les horizons, de toutes les races et de tous les continents, d’une beauté et d’un talent remarquables.

C’est durant cette séquence qu’une demi-douzaine de triangles a illuminé la longiligne scène, recréant en partie la pochette de l’album Dark Side of the Moon. Il y a eu quelques cris éperdus dans l’assistance… Des centaines de visages sont graduellement apparus sur les écrans pour créer une immense mosaïque humaine qui a été complétée lors des dernières notes.

L’ovation monstre qui a suivi a dû durer trois minutes. Waters, sincèrement ému, a pris du temps pour remercier le public avant de nous replonger dans l’une des ses craintes, la guerre nucléaire, par l’entremise de la chanson Two Suns in the Sunset et une autre vidéo d’animation où tout le monde meurt des suites d’une explosion nucléaire. Pas jojo.

En revanche, la finale qui fut une reprise de The Bar jumelée à Outside the Wall s'est avérée organique et pleine de douceur, comme pour équilibrer le début de soirée, plutôt rentre-dedans, merci. Waters a terminé la soirée au piano, avec tous ses accompagnateurs auprès de lui, avant de faire un tour d’honneur et de terminer le tout en coulisses… c’est-à-dire, sur les écrans pour les spectateurs.

Un dernier tour de piste pour Waters, à 78 ans? On l’ignore. Mais après avoir vu toutes ses tournées des deux dernières décennies dont l’intégrale de The Dark Side of the Moon (2006) et celle de The Wall (2010), très émotives en raison du contenu, je me disais en quittant le Centre Bell que je n’avais peut-être jamais vu Roger Waters autant à l’avant-plan dans un concert où les trois quarts des œuvres proposées étaient celles de Pink Floyd.

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