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« Sacrifier » un quartier pour protéger une ville contre les changements climatiques

Après avoir vécu des inondations catastrophiques en 2018, Grand Forks n'a pas eu d’autre choix, pour s’adapter, que de rayer de la carte une partie de la ville et de déplacer sa population.

Des maisons, des véhicules et des arbres sous l'eau.

Le quartier de North Ruckle, à Grand Forks, dans le centre de la Colombie-Britannique, près de la frontière américaine, a été inondé en mai 2018.

Photo : Radio-Canada / Tina Lovgreen

La marche a été longue et douloureuse. Quatre ans après les inondations qui ont ravagé la ville, certains habitants de Grand Forks, dans le sud-est de la Colombie-Britannique, ont le sentiment de pouvoir enfin tourner la page. Une partie des maisons du quartier North Ruckle a été démolie et les travaux pour creuser de nouvelles digues avancent.

C’est un sentiment de deuil, dit le maire de la ville, Brian Taylor. Non seulement nous avons détruit des maisons, mais nous avons pris une partie de la communauté.

En 2018, Grand Forks a connu une crue des rivières sans précédent. Plus de 450 maisons ont été endommagées, dont une cinquantaine ont été détruites, dans cette ville de 4000 habitants. C'est sans compter les dommages causés aux commerces et aux zones agricoles ainsi qu’au système d'électricité et de traitement des eaux usées.

À la confluence des rivières Granby et Kettle, la ville est pourtant habituée aux inondations printanières. Toutefois, avec un débit d’eau deux fois plus important, cette année-là, les digues et les sacs de sable n’ont pas tenu le coup.

Une rivière qui a débordé sur des terrains. La prise de vue est aérienne.

La Ville estime à 48 millions de dollars le bilan des dégâts dans la communauté.

Photo : District régional de Kootenay Boundary

Juste après l’événement, la Ville a dû se tourner vers l’avenir et trouver des moyens de se protéger des désastres suivants.

En septembre 2018, le conseil municipal a pris une décision qui a eu l’effet d’une bombe pour certains habitants : après avoir consulté des experts, la Ville s'est résignée à l'idée que la meilleure façon de procéder était de condamner le quartier North Ruckle pour le transformer en zone humide.

Une carte du quartier de North Ruckle et des digues en construction autour du centre-ville de Grand Forks.

Parmi les 70 structures à éliminer dans le quartier North Ruckle, 17 ont déjà été démolies, en date du 11 juillet 2022.

Photo : Radio-Canada

Plus vulnérable à la montée des eaux, le quartier servirait ainsi de zone tampon entre la rivière et le reste de la communauté en cas de crue des rivières. La protection du centre-ville serait, de son côté, accrue par de nouveaux systèmes de digues.

« Il n’y avait pas vraiment de choix A ou B. Il n’y avait qu’une option. Si on voulait protéger la ville, il fallait déplacer les résidents de North Ruckle. »

— Une citation de  Brian Taylor, maire de Grand Forks

Ce processus de déplacement des communautés et des infrastructures hors d'une zone à risque est appelé retrait planifié. Dans le cas de North Ruckle, 70 structures (maisons, garages et magasins) doivent être déplacées ou éliminées pour le rétablissement de la plaine inondable, d'après la Ville.

Un quartier sacrifié

Quatre ans après les inondations, certains résidents du quartier North Ruckle ont encore du mal à avaler la pilule. Martin O'Brien y a vécu pendant 31 ans. Il fait partie des derniers à avoir quitté le quartier, au mois de février.

J’ai reçu un avis d’expropriation en novembre, raconte Martin O’Brien. Le jour où la Ville a saisi ma propriété, c’était le 8 décembre, le jour de mes 71 ans.

« Certaines personnes ont juste dit : "Ils n’ont que ce qu’ils méritent. Personne ne devrait construire sur une zone inondable." Il y a eu de la sympathie, mais il y a eu beaucoup de chagrin aussi. »

— Une citation de  Martin O'Brien, ancien résident du quartier North Ruckle

On protège le centre-ville, mais cette partie de la zone inondable a été sacrifiée. Et je ne pense même pas qu’on ait eu un merci des habitants des zones qui ont pu être protégées, affirme-t-il.

Martin O'Brien est assis sur les marches d'un escalier devant sa maison à North Ruckle.

Martin O'Brien s'est installé à Grand Forks en 1991.

Photo : Radio-Canada

La Ville proposait à l’origine aux résidents de racheter leur maison à sa valeur post-inondations, ce qui a suscité de la colère. Comme l'explique Brian Taylor, elle a finalement pu trouver une façon d’augmenter les compensations.

Nous avons fait de notre mieux. Nous avons fini avec un déficit important dans notre budget pour pouvoir acheter ces maisons. Mais nous voulions reconnaître la tragédie que ces gens ont vécue et toutes les perturbations qu'elle a pu engendrer, dit-il.

Martin O'Brien estime qu'une enquête devrait être lancée pour tirer les leçons de ce qui est arrivé à Grand Forks et déterminer de quelle façon le processus d'expropriation aurait pu être mieux mené. Il déplore aussi le manque d’accompagnement pour les communautés qui ont été touchées par les événements.

Tirer des leçons

Pour conserver la mémoire du quartier North Ruckle, l'historien amateur Leslie Johnson a choisi de documenter tout le processus de déplacement et de démolition, en prenant des photos des maisons et en les publiant sur un site Internet consacré au projet.

Leslie Johnson derrière sa caméra dans le quartier North Ruckle.

Leslie Johnson, membre et ancien président de la société historique Boundary, souhaite conserver la mémoire du quartier North Ruckle.

Photo : Radio-Canada

Le fait de voir un tel grand changement dans la ville où je vais passer le reste de mes jours m'a ouvert les yeux dans un sens, dit-il. [...] J'ai découvert que ce n'est pas la première fois qu'un gouvernement saisit des terres que les résidents pensaient détenir. Ce n'est pas la deuxième fois non plus.

Selon Leslie Johnson, le développement des zones inondables ne devrait en aucun cas être autorisé par les municipalités. Autant tirer des leçons parce que je ne veux pas qu’une autre ville revive la même chose, dit-il.

« Les gouvernements peuvent tirer les leçons de leurs erreurs. Même si c’est une leçon vraiment très difficile [à vivre] pour le reste d’entre nous, c’est comme cela que je le vois. »

— Une citation de  Leslie Johnson, habitant de Grand Forks

Brian Taylor affirme que le processus de gestion des inondations et d'adaptation a été un travail de longue haleine, mené de concert avec le gouvernement provincial et fédéral. Ainsi, le simple fait de faire des propositions pour obtenir du financement a pris un an et demi.

Il reconnaît toutefois qu'il aurait fallu réagir plus rapidement pour aider les résidents à faire face au traumatisme, par exemple, en offrant des logements temporaires pour dépanner les sinistrés.

Impossible de changer les choses en une journée. Cela va encore prendre quelques années avant qu’on se dise : "C’est du passé", ajoute Brian Taylor.

Un précédent pour d’autres communautés?

Depuis que Grand Forks a mis en place son plan d’atténuation des inondations, Brian Taylor a reçu plusieurs appels d'autres communautés, également menacées par les inondations.

S’il avait un conseil à donner aux municipalités prêtes à envisager le retrait planifié d'une partie de leur population, ce serait : Assurez-vous que c’est bien nécessaire!

« Faites attention aux larmes. C’est difficile. L’impact sur la vie personnelle des gens ne peut être minimisé. »

— Une citation de  Brian Taylor, maire de Grand Forks

Dans la vallée du Fraser, la Ville d’Abbotsford évalue ses options. Elle fait partie des secteurs qui ont été les plus touchés par les inondations catastrophiques de novembre 2021 dans le sud de la province.

Des fermiers transportent des animaux lors d'une inondation.

Des fermiers transportent des animaux lors d'une inondation à Abbotsford, en Colombie-Britannique, en novembre 2021.

Photo : Radio-Canada / Ben Nelms

Après consultation avec ses habitants, l'administration a présenté le mois dernier au conseil municipal un plan de réduction des inondations à long terme, qui comprend l’ajout de digues et la mise en place de canaux d'évacuation des crues.

Des résidences pourraient être touchées par ces travaux, mais il est trop tôt pour en déterminer le nombre, comme l'explique la Ville dans une déclaration.

Une résidente de Merritt, en Colombie-Britannique, observe une rue inondée dans laquelle se trouve une maison partiellement submergée, le lundi 15 novembre 2021.

L'eau a formé une rivière dans les rues de Merritt, en novembre 2021.

Photo : Radio-Canada / Maggie MacPherson / CBC

À Merritt, aucune solution n'est exclue pour réduire l'impact des inondations. La Ville travaille en ce moment avec des ingénieurs pour déterminer quelle serait la meilleure manière de se préparer à d'autres épisodes climatiques extrêmes.

La totalité de ses 7000 habitants a dû être évacuée à cause des crues des rivières l’an dernier.

On doit se tenir prêt

À Grand Forks, le maire Brian Taylor est inquiet devant l'augmentation de la fréquence de ces événements climatiques extrêmes partout dans la province. C'est vraiment les changements climatiques, affirme-t-il.

À l'époque, on avait des inondations qui se produisaient une fois tous les 200 ans. Dans le cas de la dernière, en 2018, on nous a dit que c'était un événement qui arrivait une fois tous les 500 000 ans, dit le maire.

« On doit se tenir prêt. Pas seulement pour les inondations, mais aussi pour les sécheresses et les dômes de chaleur. »

— Une citation de  Brian Taylor, maire de Grand Forks

À l'échelle du Canada en 2021, près de 60 000 déplacements d'individus en lien avec des catastrophes naturelles (feux de forêt, inondation, sécheresse) ont été recensés par l’Observatoire des déplacements internes (IDMC), un organisme mondial.

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