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Les jardins du macadam

« Simplement parce que c’est beau! » À Montréal, de plus en plus de jardiniers anonymes sèment plantes et légumes sur les trottoirs et récoltent la joie des passants. Enquête sur un phénomène qui prend de l’ampleur : les jardins de rue.

Elle brandit fièrement ses cisailles

Claudette Barabé, 78 ans, devant son jardinet de rue sur Molson.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un matin d’été parfait. Un soleil radieux, mais doux. Les cigales, les oiseaux. Un monarque vient de se poser sur l’ombelle de l'asclépiade, une plante vivace qu’affectionnent les papillons et que Claudette Barabé, 78 ans, a plantée devant chez elle pour cette raison.

Nous sommes sur la rue Molson, dans l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie. Devant presque chaque maison, entre Bellechasse et Beaubien, côté ouest, les résidents ont investi les petits bouts de terre autour des arbres qui bordent le trottoir. Ils y ont planté des fleurs, des plantes, du bonheur.

C’est simplement pour le plaisir, parce que c’est beau. C’est vivant. C’est aussi un bon exercice, jardiner, affirme, souriante, l’ex-enseignante qui habite la rue depuis 11 ans.

Un parfait parterre de lavande.

Jocelyne Bissonnette devant son parterre de lavande.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À quelques pas de là, une grande tache luxuriante, d’un bleu-mauve. On se croirait en Provence. Les gens s'arrêtent et se mettent les mains dans la lavande. Ils en respirent le parfum, raconte Jocelyne Bissonnette, 60 ans, contente.

La lavande sur le trottoir, elle en a eu l’idée lors d’un voyage en France. Elle et son mari abrient la précieuse plante méridionale l’hiver pour la protéger, mais l’été, ils en profitent et préfèrent prendre l’apéro sur la galerie avant, au lieu de goûter la douceur des soirs d’été cachés dans le jardin derrière la maison.

« Les jardins de rue, ça a apporté comme une atmosphère de village. Les voisins se parlent, s’entraident, on se donne des plantes. Les passants s'arrêtent pour nous parler. »

— Une citation de  Jocelyne Bissonnette

Les jardins de rue, un sujet d’été tout léger, trop léger, direz-vous peut-être, chers lecteurs? Le phénomène, depuis quelques années, s’étend comme un chiendent sympathique dans les rues de la métropole et dans tous les arrondissements, ou presque. Au-delà du simple apport en beauté, il traduit un changement de posture citoyenne.

Les jardins de rue, c’est un peu : "ne vous demandez pas ce que la ville peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour la ville", dit François Croteau, urbaniste et ex-maire de Rosemont–La Petite-Patrie, arrondissement précurseur en la matière, paraphrasant la célèbre phrase de John F. Kennedy.

 Des enfants parmi les fleurs.

Une jeune famille profite de la beauté soudaine des lieux.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L’idée venait au départ de San Francisco, sur la côte ouest, au début des années 2010. Au départ, c’était ici très marginal.

Pour favoriser l’essor de ces petits jardins, François Croteau a mis en place au fil des années des encouragements divers, un programme intitulé Faites comme chez vous, dont on voit encore les petites affiches se multiplier sur les trottoirs de l’arrondissement, des affiches qui signifient : ici, un citoyen a semé des végétaux.

Cette expression n’a pas été choisie de façon aléatoire : l’idée, c’était de mettre l’humain au centre de l’espace public de la ville, car l’espace public appartient aux citoyens.

L’autre jour, j’ai surpris quelqu’un à voler des plantes dans le jardinet, raconte Manon Massey, une autre jardinière de la rue Molson. Je lui ai dit : mais qu’est-ce que vous faites là? Il m'a répondu : je vole des fleurs à la Ville. Quand je lui ai dit que ça n’avait rien à voir avec la Ville, que c’étaient les citoyens qui plantaient, il était tout à fait désolé.

Au-delà du sentiment d’appartenance, le jardin de rue, explique toujours l’ex-maire François Croteau, est une aubaine pour les services municipaux. Cela entraîne une réduction importante des dépôts sauvages de déchets dans la rue, il y a moins de méfaits autour des jardins, moins de fenêtres brisées, moins de graffitis, donc moins de coûts d’entretien pour la Ville.

De belles grandes fleurs mauves s'élèvent vers le ciel.

À 92 ans, Denise Jodin cultive son petit bout de trottoir.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les jardins de rue, selon François Croteau, aident aussi à absorber les eaux de pluie et réduisent du même coup l’impact de celles-ci sur le réseau d'égouts, et ils aident à la pollinisation, à réduire les îlots de chaleur, etc. Mais de façon intangible, ces petits bouts de verdure volés au trottoir créent un sentiment de sécurité chez les résidents. De fierté aussi.

À 92 ans, Denise Jodoin cultive, elle aussi, son petit bout de trottoir. Ses voisins l’aident. C’est agréable, les gens arrêtent et nous disent qu’ils font le détour pour passer sur notre rue, raconte-t-elle, pimpante. Mme Jodoin habite la rue depuis 83 ans. Dans les années 40, les gens n’avaient pas l’argent ni le temps de faire ce genre de chose. Les mères de 7, 8 ou 10 enfants étaient trop occupées.

Or, François Croteau évoque le fait qu’avant l’Expo 67, des citoyens cultivent, dans certains coins de Montréal, des légumes dans des terre-pleins pour se nourrir. Mais Jean Drapeau a fait enlever cela avant l’exposition universelle, car ça ne faisait pas propre, dit l’urbaniste avec un sourire moqueur.

On distingue la petite forme rouge dans le clair de l'eau.

Claude Desnoyers, 75 ans, a installé un petit bassin de poissons rouges rue Garnier, à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Alors que les jardins de rue étaient l'œuvre de quelques originaux il y a à peine quelques années, on en compte aujourd’hui des milliers dans la ville. Montréal est un leader dans ce domaine, dit avec fierté François Croteau.

Sur la rue Boyer, des citoyens ont eu l’idée, il y a trois ans déjà, de fleurir avec des voisins le CHSLD tout en béton froid en face de chez eux. Le jardin de rue gagne du terrain, du trottoir aux édifices publics. Un peu plus au nord, toujours sur Boyer, d’autres voisins ont installé des plants de tomates, petites boules rouges sur le macadam. Émulation végétale à saveur d’humanité.

Si la vaste majorité de ces jardins sont relativement modestes, quelques hémérocalles et fougères, d’autres ont poussé le concept et l’ont élevé au rang d'œuvre d’art.

De belles plantes couvrent une partie du trottoir.

Claude Desnoyers pose modestement devant son parterre fleuri.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Entre Marianne et Rachel, rue Garnier, dans le Plateau-Mont-Royal, Claude Desnoyers, 75 ans, transforme ces petits bouts de trottoir en véritables petits jardins japonais. Dans l’un d’eux, il a même installé un bassin où nagent des poissons rouges qui fascinent les enfants du quartier. Sa sœur qui vit à la campagne lui fournit des bûches qu’il installe parmi les plantes variées.

Combien d’heures consacre-t-il au bonheur de ses voisins? Quand on aime, on ne compte pas!

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