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Chronique

Kamasi Washington et Ravi Coltrane : aux noms des pères, des fils et du jazz

Les trois musiciens sur scène.

De gauche à droite : Rickey Washington, Kamasi Washington et Ryan Porter en action (Festival de jazz de Montréal 2022)

Photo : Gracieuseté : Spectra/Frédérique Ménard Aubin

Il y a bien longtemps que des tas de festivals où figure l’appellation « jazz » en ont perdu le sens et l’essence. Pas le Festival international de jazz de Montréal. Et le week-end qui vient de se terminer vient de prouver au centuple.

Il s’est passé quelque chose d’énorme, samedi, aux deux tiers du concert du saxophoniste Kamasi Washington et The Next Step sur la place des Festivals.

Lors de la finale à rallonge supersonique de la composition The Truth, Washington, son père Rickey (flûte traversière) et Ryan Porter (trombone) ont fait exploser la ligne mélodique soutenue par la contrebasse déjantée de Miles Mosley et la cavalcade d’ivoires de Cameron Graves, pendant que les batteries de Mitch Mitchell et de Tony Austin propulsaient le tout dans la stratosphère avec autant d’aisance que la Fusée XL5 s’envolait vers l’espace dans ma jeunesse.

La clameur de la foule qui a salué la performance n’était rien de moins que tonitruante, comme si, tous et toutes, au même moment venaient de voir la lumière. Banal, dites-vous? On voit ça à tous les grands concerts extérieurs? Pour de la pop, du rock et du hip-hop, très souvent. Mais rarement sinon jamais pour un concert de pur jazz en plein air.

Saluons l’audace. Le Festival de jazz n’a pas hésité à offrir la soirée du samedi soir à la plus grande vedette du jazz moderne de sa génération, qui a fait d’ailleurs éclater l’idiome avec ses ajouts et son métissage qui empruntent à une foule de genres musicaux.

L'homme avec un saxophone sur une scène.

Kamasi Washington redéfinit à sa manière le jazz.

Photo : Gracieuseté : Spectra/Frédérique Ménard Aubin

Le pari était osé. Le résultat a dépassé les attentes.

Washington, héritier d’un Sonny Rollins pour le souffle et la puissance et d’un Pharoah Sanders pour la technique et l’apport harmonique, redéfinit à sa manière le jazz. Son répertoire peut être à la fois instrumental et vocal à la fois, ici, par l’entremise de la chanteuse Patrice Quinn.

Aventureuse sans être hermétique, sans concession à la facilité, mais néanmoins rassembleuse, la musique de Washington et de ses collègues offre plusieurs niveaux de lecture et de plaisir sur scène, ne serait-ce qu’en raison de la qualité phénoménale des instrumentistes.

The Garden Path, récente composition du collectif, a mis en vedette Mosley qui a martyrisé les cordes de sa contrebasse avec son archet comme s’il s’agissait d’une guitare électrique rugueuse durant la période grunge. Ça déchirait sérieusement, mais sans jamais déroger à l’ensemble.

Le contrebassiste Miles Mosley.

Le contrebassiste Miles Mosley au Festival de jazz de Montréal 2022

Photo : Gracieuseté : Spectra/Frédérique Ménard Aubin

Ruptures de ton ou cohésion commune, The Next Step maîtrise son véhicule dans toutes ses déclinaisons stylistiques. Truth, complexe et nuancée, a d’ailleurs eu droit à une variété d’ambiances, à des mélodies partagées ainsi qu’à des contrepoints bien sentis.

Le solo de flûte traversière de Rickey Washington durant Sun Kissed Child, une composition de Kamasi qui a vu le jour après la naissance de son enfant, était ambiant au possible, tout en fluidité et en finesse. Le grand-père, le père et le fils étaient ainsi réunis au sein d’une même œuvre. Touchant. Notons au passage la qualité d’écoute exceptionnelle et la tenue des spectateurs qui, comme pour un concert de jazz offert dans une salle de 200 places, réagissaient aux bons moments. Attentifs quand il le fallait, exubérants quand c’était voulu. De vivre ça à une telle échelle, ça n’avait pas de prix.

Tous les membres de l’ensemble ont eu un moment où les projecteurs étaient braqués sur eux au sein de cet ensemble dont l’œuvre musicale est décomplexée au maximum. Cameron Graves nous a offert un jeu au piano syncopé à outrance pour End of Corporatism, une de ses compositions durant laquelle Mitch Mitchell a perdu sa perruque bleue tant il s’est déchaîné à la batterie.

Outre les compositions originales, il y a eu l’hommage à Reggie Andrews, décédé il y a quelques jours, mentor d’une foule de musiciens de la région de Los Angeles, dont Kamasi Washington. Au menu : The Egyptian, une pièce qu’on jouait avec lui à l’école secondaire enregistrée sur le disque Indestructible du légendaire batteur Art Blakey. Disons que Mitchell et Austin ont mis toute la gomme.

Quinn a quelque peu peiné au plan vocal au début de la violente Fists of Fury qui a conclu cette prestation épique qui relevait alors de la performance. Habité et complètement déchaîné, Kamasi Washington est passé au troisième ou au quatrième niveau et il a trituré l’espace de notes incendiaires pendant que des milliers de spectateurs se déchaînaient en entendant Quinn hurler Justice! Justice!, le poing levé vers le ciel. Une ambiance digne de concerts métal ou hip-hop. Ce fut gigantesque.

Le sourire du saxophoniste voulait tout dire avant de quitter la scène. Lui qui s’était produit au MTelus dans le passé était sûrement ravi de voir que le jazz actuel pouvait rassembler de nouvelles générations et des milliers d’amateurs sous les étoiles.

Et nous aussi.

Une foule de spectateurs sur la Place des festivals.

Une foule au Festival de jazz de Montréal en juillet 2022

Photo : Gracieuseté : Spectra/Frédérique Ménard Aubin

Au nom du père et de la mère

Il n’y a pas de petits hasards. En prenant place à la Maison symphonique dimanche soir en attente de voir Ravi Coltrane nous offrir Cosmic Music. A Contemporary Exploration Into the Music of John & Alice Coltrane, je me suis souvenu que Kamasi Washington avait remporté en 1999 le concours John Coltrane Music Competition. Tout est dans tout.

Mais avant la bande à Ravi, il y avait le Brésilien Hamilton de Holanda. Quarante-cinq minutes en solo? Vraiment? Oui. Et avec aisance, de surcroît.

Armé de sa mandoline à dix cordes qui lui permet de tenir « le rythme et l’apport mélodique ensemble », le grand instrumentiste qui s’est adressé à la foule en français a subjugué son auditoire en raison de sa dextérité exemplaire. Qu’il privilégie les accords rythmés ou les cascades de notes, un jeu en délicatesse ou des tempos fougueux, le charme opère.

Le 3 juillet étant le 87e anniversaire de naissance de son père, il a interprété une chanson commune qui leur est chère, soit Bewitched, Bothered and Bewildered, de Frank Sinatra. Très joli. Trois quarts d’heure passés comme une lettre à la poste.

Il a toutefois fallu attendre plus d’une demi-heure avant l’arrivée de Ravi Coltrane et de ses musiciens par la suite. Longuet, comme entracte. Cela dit, il y avait une fichue de bonne raison.

Le groupe est arrivé à la Maison symphonique au moment où Hamilton de Holanda était sur scène. Coltrane et ses copains ont tout juste eu le temps de transcrire les partitions dont quelques feuillets sont demeurés en coulisses. Le guitariste David Gilmore est d’ailleurs retourné en chercher une pile dix secondes après être arrivé sur scène. Moment rigolo.

Ravi Coltrane au Festival de jazz de Montréal, le dimanche 3 juillet 2022.

Ravi Coltrane au Festival de jazz de Montréal, le dimanche 3 juillet 2022

Photo : Gracieuseté : Spectra/Frédérique Ménard Aubin

L’héritage assumé

Ravi Coltrane a mis une décennie à se faire un prénom en qualité d’accompagnateur avant de commencer une carrière comme leader. Pas évident de se tailler une place avec le nom de famille de celui qui figure parmi la demi-douzaine d’instrumentistes les plus influents de l’histoire du jazz. Vue sous cet angle, la proposition artistique de ce concert était singulière. En offrant uniquement des compositions créées par son père ou sa mère, Ravi a épousé l’héritage familial plus que dans n’importe quel concert vu auparavant. Et il était fascinant de voir son approche selon le créateur ou la créatrice de la composition retenue.

Avec Gilmore, Gadi Lehavi (piano, orgue), Dezron Douglas (contrebasse) et le jeune prodige Élé Howell (batterie), Coltrane a amorcé sa prestation avec une relecture personnelle de Satellite, que son père John avait enregistré chez Atlantic Records. Du travail bien fait, quoique nous avons senti que le groupe naviguait avec prudence.

En revanche, lors de la composition suivante, une de de sa mère dont Ravi était in-ca-pa-ble de se souvenir du nom lors de la présentation « vous savez le décalage horaire entre New York et Montréal » a-t-il ironisé , on l’a senti empreint d’une liberté totale.

Son solo éclaté était inspiré, à la limite, aventureux, avec de brusques accélérations, des montées en puissance suivies de descentes abruptes. Comme on l’a revu en fin de parcours lors des compositions maternelles tirées de Kirtan : Turia Sings, qui remontent à 1982. Fiston n’était rien de moins que déchaîné au saxophone soprano.

Ravi Coltrane et ses musiciens sur scène.

Ravi Coltrane et ses musiciens au Festival de jazz de Montréal, le dimanche 3 juillet 2022

Photo : Gracieuseté : Spectra/Frédérique Ménard Aubin

À l’inverse, Ravi, très appliqué, semblait faire preuve de retenue et d’un respect quelque peu ostentatoire quand il interprétait au ténor les œuvres de son père, même durant l’expressive Expressions, l’une des dernières compositions qu’a écrit mon père, en février 1967. John Coltrane est mort en juillet 1967.

On le sentait beaucoup plus à l’aise au fur et à mesure que le concert avançait, entre autres, lors d’une version mirifique de After the Rain que papa Coltrane avait gravé pour l’album Impressions, chez Impulse!

Généreux en dépit de la fatigue et du long périple depuis New York, Ravi Coltrane et ses musiciens ont néanmoins franchi allègrement la barre des deux heures de concert en y allant en clôture d’une version à ravir de My Favorite Things.

Et à ce moment, je me disais que Ravi n’essayait même pas de ne pas imiter son paternel.

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