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Chronique

Festival de jazz : des voix, de l’amour et des marées de monde

Le chanteur et deux musiciens sur scène.

Pour son retour au Festival de jazz de Montréal, l’Américain Gregory Porter a eu droit à la Maison symphonique.

Photo : Gracieuseté : Spectra/Victor Diaz Lamich

Tous les photographes qui ont pris un cliché depuis la grande scène de la place des Festivals en direction sud jeudi ou vendredi soir ont eu droit au même résultat : une marée humaine à perte de vue.

Si les formidables Francos nous ont permis de revivre à fond l’expérience musicale en festival il y a deux semaines, les deux premières soirées du Festival international de jazz de Montréal (FIJM) viennent d’annoncer les couleurs de l'événement : à sa 42e présentation, le plus gros et le plus prestigieux festival de la métropole va attirer des milliers d’amateurs jusqu’au week-end prochain.

Jeune artiste australienne champ gauche multi-instrumentiste (Tash Sultana) éminemment contemporaine ou chanteuse britannique grand public (Corinne Bailey Rae), le résultat était le même : l’appétit musical – et social – des gens ne semble pas avoir de limites cet été.

Parcours de deux soirées où le plus ardu a été de ne pas se faire marcher sur les pieds.

L’intouchable Gregory Porter

Dire de Gregory Porter qu’il est un chanteur, ça va de soi. Mais dire qu’on va voir un chanteur quand on assiste à un concert de Gregory Porter serait réducteur. Pour son retour au Festival de jazz, vendredi, l’Américain avait droit à la meilleure salle (Maison symphonique) pour briller et il a démontré qu’il était intouchable.

Rares sont les chanteurs ayant une voix comme celle de Porter : à peine moins grave que celle de Barry White, flexible comme celle de Marvin Gaye, puissante comme celle d'un chanteur d’opéra et feutrée comme un siège bien capitonné. Porter peut s’exprimer sur des compositions vocales qui affichent des influences allant de la soul au gospel en passant par le jazz.

D’entrée de jeu, Holding On a épousé presque tous ces genres en plus d’être mâtinée d’un solo de saxophone jazz pur jus et d’une finale opératique. La pimpante On My Way to Harlem, pour sa part, a été colorée d’un étourdissant solo de trompette saveur hard bop. Les six musiciens qui accompagnent Porter, n’en doutez pas, sont de très, très haut niveau.

Si l’amour est surestimé, je vais en prendre encore plus, a noté Porter avant d’interpréter If Love Is Overrated d’une voix grave et avec un accompagnement presque discret. Il a ensuite évoqué sa jeunesse et l’habitude dans les églises du Sud de faire des chansons d’une durée de… 45 minutes tout en tapant des mains.

Je ne vais pas vous demander ça. Après la COVID, on est tous un peu en méforme. Mais pendant quatre minutes?

Après une introduction volontairement lente qui avait tout d’un décompte de mise à feu, Porter a donné le ton en tapant dans ses mains. Durant quatre ou cinq minutes, pour Liquid Spirit, le martèlement de centaines de mains a résonné jusqu’aux cimes de l’enceinte tandis que les musiciens se déchaînaient avec des solos conjoints (saxophone-trompette) ou individuels (batterie). Une frénésie irrésistible, un tourbillon de plaisir durant lequel l’immense salle dans laquelle nous nous trouvions est devenue une église symphonique de plein droit.

La fabuleuse Be Good ainsi que Dad Gone Thing ont ensuite permis à Porter de montrer toute la maîtrise dont il était capable. En fait, il n’y a rien dont il n’est pas capable, vocalement parlant. Probablement la meilleure prestation jamais vue de lui au cours de la dernière décennie au FIJM.

La nouvelle Meshell

J’ai rencontré quelqu’un cet après-midi dans le lobby de l’hôtel. Un membre de la presse, je crois. Il m’a dit qu’il m’avait vu sur scène il y a 30 ans et il m’a demandé ce que j’allais jouer ce soir. Je suis partie.

Meshell Ndegeocello a raconté l’anecdote avec un grand sourire après une bonne demi-heure de prestation au Monument-National, vendredi. Si le confrère en question était dans la salle, il n’a certainement pas reconnu la dynamique et survoltée bassiste des années 1990. Remarquez, moi non plus, même si je l’ai vue quatre fois au cours des 30 dernières années, la plus récente étant lors de son passage au Club Soda pour le FIJM en 2012.

L’Américaine que j’ai vue naguère mettre le feu au Spectrum ou se déchaîner aux côtés de Pat Metheny était méconnaissable. Durant l’heure que j’ai passée sur place, elle a joué de sa basse électrique assise, tout en retenue, presque discrètement. Jamais elle ne s’estmise à l’avant-plan; en fait, elle était plus en retrait que son batteur (également chanteur) et que son guitariste.

Mais cela, finalement, demeure la forme. Au fond, Meshell Ndegeocello a tout simplement mis sur pied un véhicule différent pour canaliser ce qu’elle veut dire et exprimer de nos jours. Impossible de ne pas être touché à l’écoute de Waterfalls, quelque chose comme une prière d’une mère à son fils. Suzanne, une chanson qui a une décennie de vécu, est plus touchante dans ce nouvel écrin sonore, plutôt épuré.

La bassiste a également présenté plusieurs nouvelles compositions liées à son projet portant sur l’écrivain, poète et dramaturge américain James Baldwin. Des chansons fortes et un hommage bien senti, peu importe que les mots soient portés par l’un ou l’autre des trois interprètes sur scène.

Comme le confrère que Ndegeocello évoquait, je n’ai pas retrouvé celle que j’attendais vendredi, mais j’ai (re)découvert une artiste qui a fait évoluer son art et sa passion sur d’autres chemins.

Corinne Bailey-Rae chante sur scène.

La chanteuse Corinne Bailey Rae a offert une prestation empreinte de sensualité.

Photo : Gracieuseté : Spectra/Frédérique Ménard-Aubin

La sensualité de Corinne

Ça faisait bien une vingtaine de minutes que Corinne Bailey Rae était sur la grande scène de la place des Festivals vendredi quand elle a interprété Till It Happens To You. C’est à ce moment que mon amie Carole m’a glissé à l’oreille : C’est de la musique pour frencher.

Aucun doute là-dessus. D’ailleurs, il me semble bien avoir vu un couple faire exactement ça durant la chanson en question. Concrètement, pas mal tout le concert de la Britannique révélée en 2006 avec Put Your Records On était de cette eau : un mariage entre la sensualité, les rythmes un tantinet lascifs et des chansons liées au dénominateur commun qu’est l’amour.

Remarquez, l’amour n’empêche pas une certaine forme d’ironie, comme lorsque la chanteuse a introduit Breathe à tous ceux qui sont tombés en amour avec leur meilleur.e ami.e.

Soutenue par un groupe impeccable, la Britannique peut donner le ton elle-même à la guitare rythmique, comme elle l’a fait lors de l’introduction de la vivifiante Paris Nights/New York Mornings, mais elle peut aussi faire appel au public.

Il s’est passé quelque chose d’étonnant durant Green Aphrodisiac. A priori, la chanson toute douce ne semble pas taillée sur mesure pour un auditoire de milliers de personnes en extérieur. Et pourtant, Bailey Rae a ralenti et ralenti le tempo au point où toute la charpente musicale reposait sur une batterie en arrière-plan, une basse presque inaudible et des… claquements de doigts.

La chanteuse a demandé le concours du public qui, lui aussi, s’est mis à claquer des doigts, tout en concluant la chanson avec les na-na-na-na-na de fin de parcours. Des communions artiste-public pour des chansons percutantes et tonitruantes ou avec des refrains rassembleurs, on a vu ça à la tonne au cours des ans. Mais a-t-on jamais vu une communion de masse lors d’une interprétation si paisible? Pas sûr. C’était magique.

La performance de Tash

L’ambiance était fort différente jeudi soir, à la soirée d’ouverture, quand Tash Sultana s’est pointée sur scène. L’Australienne multi-instrumentiste (guitare, basse, batterie, claviers, flûte, saxophone, trompette, etc.) était attendue comme la proverbiale vedette d’une nouvelle génération.

Durant près de 40 minutes, elle a livré une prestation à la fois impressionnante et limitée. Impressionnante, car elle a bâti chaque chanson en échantillonnant quatre ou cinq instruments.

On a beau avoir déjà vu ça, avec elle et avec d’autres artistes, il y a un réel aspect « performance » à la chose. En revanche, l’échantillonnage contraint la musicienne à un motif récurrent et à des rythmes immuables. Impossible de varier l'approche musicale, sauf pour l’instrument soliste qui permet de colorer le tout.

L’arrivée de ses musiciens a complètement changé la donne et a permis à Tash Sultana de se faire valoir autant sur le plan de l’instrumentation que sur le plan vocal, elle qui excelle pas mal dans les deux aspects. Au fil d’arrivée, cette soirée d’ouverture aura plus que donné le ton. Elle aura mis la barre très haut. Nous verrons dans les prochains jours où ça va nous mener.

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