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Roe c. Wade invalidé : « La Cour ignore la science sur l’avortement »

Selon l’une des études les plus exhaustives sur l’avortement, la vaste majorité des femmes à qui l’on a refusé un avortement ont fini plus pauvres, plus malades et dans des conditions précaires.

Un stéthoscope et un marteau.

Le 24 juin dernier, la Cour suprême des États-Unis a invalidé la décision de l'arrêt Roe contre Wade, qui protège l'accès à l'avortement aux États-Unis.

Photo : iStock / artisteer

La Dre Diana Greene Foster est déconcertée; elle comprend mal pourquoi, avant d’invalider l'arrêt Roe c. Wade, la Cour suprême des États-Unis n’a pas pris en considération les études qui montrent les multiples impacts négatifs associés à un refus de l'accès à l’avortement.

C’est un véritable cauchemar. C’est un mépris total pour le bien-être des femmes, des hommes, des familles, des enfants. L’idéologie prime sur leur bien-être, dit cette professeure du Département d'obstétrique, de gynécologie et des sciences de la reproduction de l'Université de Californie à San Francisco et directrice de recherche à Advancing New Standards in Reproductive Health (ANSIRH).

Elle et des centaines de chercheurs ont d'ailleurs soumis des mémoires à la Cour dans l’espoir que le jugement soit rendu en fonction des données probantes.

Ces données probantes, elle les connaît très bien, puisqu’elle est l’auteure d’une des plus grosses études sur le sujet, le Turnaway Study.

La Dre Foster a aussi plaidé, dans un texte d’opinion publié dans la revue Science (Nouvelle fenêtre) un peu plus d’un mois avant que le jugement de la Cour suprême ne tombe, pour que la décision des juges soit guidée par des preuves et non par des idéologies et des idées préconçues.

Portrait d'une femme

La Dre Diana Foster Greene a mené l'étude Turnaway, qui a montré que le refus d'un avortement avait plus de conséquences néfastes pour les femmes et les familles que l'avortement.

Photo : Facebook / ANSIRH

En tant que chercheuse, je crois que la science ne devrait pas se faire dans une tour d'ivoire, loin des gens. [...] La science est clairement pertinente pour trancher les questions controversées de notre époque, y compris l'accès à l'avortement. En fait, la science est particulièrement essentielle en ce moment. La plus haute juridiction des États-Unis ne doit pas l'ignorer, écrivait-elle.

Au Canada, des experts comme Martha Paynter, une infirmière qui vient tout juste de publier un livre sur la question de l’avortement au Canada, comprennent mal pourquoi les études comme celle de la Dre Foster n'ont pas été prises en compte par la Cour suprême.

C'est problématique quand un tribunal émet des jugements sur des questions de santé physique ou mentale. Les juges ne sont pas des cliniciens, des médecins, dit cette infirmière et présidente du conseil d'administration de Wellness Within, une organisation à but non lucratif de justice reproductive.

Une étude approfondie pour mieux comprendre l’impact d’un avortement

L’avortement nuit aux femmes et est dangereux. Voilà des affirmations véhiculées par ceux qui souhaitent restreindre l’accès à l’avortement.

Pour confirmer ou infirmer ces impressions et perceptions, la Dre Foster et une quarantaine de collègues ont voulu tester ces hypothèses.

En 2007, la Dre Foster et son équipe ont entrepris l’étude Turnaway (Nouvelle fenêtre) pour déterminer l’impact à long terme sur la vie des femmes qui ont dû mener à terme une grossesse non désirée.

Avant cette étude, il existait peu de recherches de qualité sur les conséquences physiques et sociales des grossesses non désirées.

Par exemple, explique la Dre Foster, plusieurs études comparaient les expériences de deux groupes très différents : soit des femmes qui ont subi un avortement et des femmes qui ont mené une grossesse à terme sans avoir songé à obtenir un avortement.

Dans le cas de l’étude Turnaway, plus de 1000 femmes qui ont tenté d’obtenir un avortement dans une trentaine de cliniques à travers les États-Unis ont participé à l’étude. Une portion des participantes ont obtenu un avortement; l’autre a été refusée.

Parmi les 1000 participantes :

  • environ 60 % avaient déjà un enfant;
  • la moitié d'entre elles étaient dans leur vingtaine;
  • le trois quarts d’entre elles vivaient déjà sous le seuil de pauvreté;
  • environ 40 % disaient ne pas être financièrement stables pour avoir un enfant;
  • 36 % disaient que le moment n’était pas opportun;
  • 31 % citaient des problèmes de couple;
  • 30 % ont indiqué vouloir mieux s’occuper de leurs autres enfants.

Les participantes ont été suivies tous les six mois pendant plus de cinq ans; plus de 8000 entrevues ont été faites. Ces données exhaustives ont mené à la publication de plus d’une cinquantaine d’études (Nouvelle fenêtre) dans des revues scientifiques.

Plus pauvres, plus malades, plus précaires

L’étude Turnaway a clairement démontré que porter une grossesse non désirée à terme parce qu’on s'est vu refuser un avortement a des conséquences importantes sur la santé physique et mentale des femmes.

« Si nous avions simplement écouté ce que ces femmes nous disaient à propos de leurs raisons pour avoir un avortement, nous aurions bien vu les conséquences d’un refus. »

— Une citation de  Dre Diana Greene Foster, Université de Californie à San Francisco

En fait, la liste des conséquences négatives (Nouvelle fenêtre) est très longue.

La vaste majorité des femmes à qui l’on a refusé un avortement ont fini plus pauvres, plus malades et dans des conditions précaires.

Les femmes qui n’ont pas pu avoir un avortement étaient quatre fois plus susceptibles de vivre en dessous du seuil fédéral de pauvreté, de ne pas avoir assez d'argent pour leurs besoins de base et d’être au chômage; elles avaient de moins bonnes cotes de crédit; elles étaient plus susceptibles d’avoir fait faillite ou d’avoir été expulsées d’un logement.

Sur le plan physique, elles étaient plus prédisposées à souffrir d’hypertension et de douleurs chroniques et de subir des complications graves à la fin de leur grossesse, comme l’éclampsie.

Deux femmes qui n’ont pas pu avoir d’avortement sont mortes lors de l’accouchement. Aucune femme qui a obtenu un avortement n’est décédée.

Celles qui n’ont pas pu obtenir un avortement souffraient davantage d’une faible estime de soi et d’anxiété.

Qui plus est, la santé et le bien-être des enfants et de la famille au complet étaient également négativement affectés.

Ces femmes étaient plus susceptibles d’être avec un conjoint violent; d’être une mère monoparentale.

Environ 90 % des femmes qui n’ont pas pu obtenir d’avortement ont gardé leur enfant. Mais comme le démontre l’étude, ce n’est pas sans conséquence.

Plusieurs ont signifié avoir de la difficulté à créer des liens avec l’enfant. En fait, les enfants dont les mères se sont vu refuser l'avortement étaient plus susceptibles d’avoir des problèmes de langage, de motricité globale et fine.

Enfin, les chercheurs ont observé que les personnes qui se font avorter plus tard dans la grossesse subissent les mêmes conséquences que les personnes qui se sont fait avorter plus tôt.

Une femme enceinte en présence d'un médecin.

L'étude Turnaway liste de nombreux impacts sur la santé des femmes à qui l'on a refusé un avortement.

Photo : iStock / SIBAS_minich

En limitant l’accès à l’avortement, on expose la femme à la pauvreté, commente Martha Paynter. Puisque la pauvreté est l'un des déterminants de santé, on peut s’attendre à ce qu’elle subisse des conséquences sur sa santé. On ne peut pas refuser le droit d’une personne à prendre des décisions sur sa santé et s'attendre à ce qu’il n’y ait pas d’impacts sur sa santé.

Peu de regrets après l’avortement

L’étude révèle aussi que les femmes qui songent à interrompre leur grossesse prennent la décision au sérieux.

« Plus de 95 % des personnes qui obtiennent un avortement disent que c'était la bonne décision. »

— Une citation de  Dre Diana Greene Foster, Université de Californie à San Francisco

Après cinq ans, moins de 15 % des femmes disent ressentir de la tristesse à l’égard de leur avortement. Deux femmes sur trois ressentaient peu ou pas d’émotions par rapport à leur décision. Le sentiment le plus fréquemment rapporté était le soulagement. Les femmes étaient également plus susceptibles d’avoir une grossesse désirée plus tard.

D’ailleurs, ces constats ont été cités par la Cour constitutionnelle (Nouvelle fenêtre) du Chili lors d’un jugement qui a permis la décriminalisation de l’avortement.

Plus de femmes risquent de mourir

La Dre Foster redoute maintenant que ce soit les Américaines les plus vulnérables qui écoperont le plus de cette décision : les mineures, les immigrantes, les personnes en situation de pauvreté, les personnes souffrant de maladies chroniques, les personnes incarcérées.

Une analyse du New York Times (Nouvelle fenêtre) estime que près de 34 millions de femmes en âge de procréer dans 28 États pourraient ne plus avoir accès à l’avortement. L'Institut Guttmacher (Nouvelle fenêtre) estime pour sa part qu'il y aura environ 100 000 avortements légaux de moins par an après l'annulation de la décision.

Ce jugement va forcer la grossesse d'enfants de 11 ans, 12 ans, 13 ans. C'est barbare, s'inquiète Martha Paynter.

La Dre Foster s’inquiète par ailleurs du fait que les femmes qui subiront une fausse couche n’auront pas accès aux traitements nécessaires pour mener à bien l’expulsion de l'embryon.

Les deux femmes craignent également plus de décès chez les femmes.

« Nous savons que des femmes vont en mourir, à cause de cette décision. »

— Une citation de  Martha Paynter

La Dre Foster croit qu’il y aura notamment des morts parmi les femmes qui risqueront des méthodes alternatives et dangereuses d’avortement – comme l’achat de médicaments contrefaits en ligne. Pour certaines, ça ira bien, pour d’autres, ça pourrait être mortel.

Puis, comme le démontre l’étude Turnaway, les femmes qui devront mener à terme leur grossesse non désirée subiront des conséquences à long terme sur leur santé physique et mentale.

Portrait de Martha Paynter.

Le livre de Martha Paynter, « Abortion to Abolition : Reproductive Health and Justice in Canada », a été publié le jour après le jugement de la Cour suprême des États-Unis.

Photo : (Jean Laroche/CBC)

Martha Paynter rappelle que les États-Unis ont un taux de mortalité maternelle astronomiquement élevé. Les États-Unis n’aident pas les femmes à s’occuper de leur santé et de leur bien-être, déplore-t-elle.

La Dre Foster précise que les États qui interdisent l’avortement sont parmi les États qui ont les plus hauts taux de mortalité infantile.

Une étude post-Roe c. Wade

Depuis quelques semaines, avant même la décision de la Cour suprême, l’équipe de la Dre Foster s’affairait à entreprendre une nouvelle étude.

L’équipe suivra des femmes ayant des grossesses non désirées juste avant et juste après la fin du droit à l'avortement aux États-Unis.

Nous voulons étudier les dernières personnes qui ont eu accès à un avortement dans leur État et les femmes qui avaient des rendez-vous qui ont été soudainement annulés. Qui réussira à obtenir des soins ailleurs? À quel prix? Qui recevra des soins dangereux? Qui mènera sa grossesse à terme?

La chercheuse ne sait pas si les femmes accepteront de participer, considérant le contexte difficile. Certaines femmes hésiteront peut-être à nous parler, surtout si elles ont recours à des méthodes illégales pour obtenir un avortement, dit-elle, en précisant que son équipe songe à des moyens d’anonymiser les données pour les protéger.

Entre-temps, la Dre Foster peine à être optimiste. Elle s’accroche à l’espoir que les États, qui sont désormais responsables d'interdire, de limiter ou d'autoriser l'avortement sur leur territoire, prendront en considération la science.

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