•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les conséquences cachées du renversement de Roe c. Wade

Deux jeunes femmes pleurent devant la Cour suprême.

Des manifestantes pour le droit à l'avortement réagissent à la décision de la Cour suprême américaine d'invalider l'arrêt historique Roe c. Wade

Photo : Getty Images / Anna Moneymaker

La vague d’inquiétude provoquée par la levée de la protection du droit à l’avortement aux États-Unis se fait toujours ressentir non seulement chez nos voisins du Sud, mais ici aussi, en Estrie. Une semaine après la décision rendue par la Cour suprême, plusieurs craignent de voir des effets collatéraux affecter des femmes qui désirent interrompre leur grossesse au Canada.

« Il y a des femmes qui, même au Québec, vont vivre plus de pression sociale dans le cadre des décisions qu'elles prennent relativement à la poursuite ou non d'une grossesse. »

— Une citation de  Geneviève Paquette, professeure à l'Université de Sherbrooke

La professeure à l’Université de Sherbrooke, Geneviève Paquette, s’intéresse à la question des agressions sexuelles depuis des années. Elle encaisse toujours difficilement le coup de cette décision rendue par la Cour suprême des États-Unis.

genevieve paquette.

La professeure, Geneviève Paquette, s'inquiète des répercussions du jugement de la Cour suprême des États-Unis sur l'accès à l'avortement au Canada.

Photo : collection: Geneviève Paquette

Profondément attristée par ce recul historique, elle y voit une atteinte directe aux droits fondamentaux des femmes et à leur liberté de disposer de leur corps. Ces femmes seront emprisonnées dans leur corps et sont perçues, ni plus ni moins, comme des véhicules à reproduction.

C'est incroyable qu'on vive ça en 2022! Juste à en parler avec vous, je me dis: "est-ce que je suis vraiment en train de faire ça?", dit-elle encore abasourdie.

Des préjugés tenaces

Même si d’un point de vue juridique, le droit à l’avortement semble plus protégé ici, celle qui siège sur le Conseil du statut de la femme estime qu’il est quand même fragilisé par le débat qui fait rage aux États-Unis. Les préjugés toujours tenaces autour de cette question le seront encore davantage selon elle. Il y a aussi tout le tabou social qui entoure l'avortement depuis toujours. C'est une décision qui demande beaucoup de courage parce que c'est vraiment sujet à l'opprobre social.

la doctorante en science politique andreanne bissonnette.

La doctorante en science politique à l'UQAM, Andréanne Bissonnette, s'intéresse aux questions relatives au droit à l'avortement aux États-Unis.

Photo : Sylvain Légaré

La doctorante et chercheuse en résidence à l’Observatoire des États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand, Andréanne Bissonnette, s’intéresse à la question de l’avortement depuis longtemps. Ses démarches effectuées sur le terrain lui ont permis de constater à quel point le sujet peut s’avérer une question extrêmement délicate dépendamment de l'endroit où l’on se trouve aux États-Unis.

Au Texas, je n’utilisais jamais le terme avortement parce que la réaction est ultimement de tomber dans cet espace du tabou. On ne peut pas en parler. Il y a une certaine fermeture pour répondre aux questions.

Des barrières pour décourager l’avortement

L’étudiante à l’UQAM constate que derrière cette polarisation des opinions sur l’avortement, il y a quand même une palette nuancée de mesures touchant la question. Elle évoque par exemple les approches différentes de deux états du nord comme New York et le New Hampshire.

Si le premier est l’un des leaders en matière d’accès à l’avortement, l’autre se montre plus conservateur. Bien que cet état qui partage sa frontière avec l’Estrie a l’intention de maintenir l’accès à l’avortement malgré le jugement de la Cour suprême, il a quand même mis en place certaines barrières pour décourager les femmes à interrompre leur grossesse.

Une manifestante pro-choix parle dans un porte-voix devant 6 manifestantes pro-vie.

Des manifestantes pro-vie et pro-choix devant la Cour suprême des États-Unis lors de la Marche pour la vie le 18 janvier 2019.

Photo : Getty Images / Mark Wilson

Elles sont plus souples que ce qu'on voyait dans les états plus conservateurs avant le renversement de Roe c. Wade, précise Andréanne Bissonnette. Par exemple, toutes les patientes doivent se soumettre à un examen par ultrasons avant d'obtenir l'avortement. Par contre, contrairement à d’autres états, elles ne sont pas obligées de regarder et il n'y a pas, non plus, d'obligation de faire entendre les battements de cœur s'ils sont détectés.

Une approche dissuasive bien à l’opposé de ce qui est préconisé par l’État de New York qui, comme le fait remarquer Andréanne Bissonnette, a même fait adopter des mesures législatives visant à protéger les médecins qui pratiquent des avortements de poursuites judiciaires venant d’états conservateurs.

Le religieux et le conservatisme moral

La doctorante précise, par ailleurs, que tout ce débat n’est pas alimenté uniquement par des considérations religieuses. C'est une question plus dans le conservatisme moral et social qui n'est pas nécessairement associée à une seule religion. Il peut y avoir des gens qui sont antichoix et qui ne sont pas pratiquants ou qui ne sont pas croyants.

« C'est aussi une question d'héritage juridique, je pense. Aux États-Unis, lorsqu'on parle de conservatisme et de progressisme sur le plan juridique [cela se fait sur la base] de l'interprétation de la Constitution. [...] C’est un document qui est très court, qui dit peu de choses et qui laisse beaucoup de place à l’interprétation. »

— Une citation de  Andréanne Bissonnette, chercheuse en résidence à l’Observatoire des États-Unis à la Chaire Raoul-Dandurand

Pour Geneviève Paquette de l’Université de Sherbrooke, ce renversement de situation aux États-Unis invite à une certaine prudence. Selon elle, même si l’avortement est toujours permis ici, l’accessibilité à certains services varie. Il y a des provinces actuellement au Canada où l'accès à des services d'interruption volontaire de grossesse est beaucoup plus difficile. C'est une manière indirecte de restreindre les femmes dans leur capacité de choisir.

Manifestation pour le droit à l'avortement.

Des militants du droit à l'avortement vus à travers un trou dans un drapeau américain lors d’une manifestation devant la Cour suprême à Washington

Photo : Associated Press / Jose Luis Magana

Elle s’inquiète de voir qu’un discours plus conservateur occupe une plus grande place dans l’espace public depuis un certain temps. Je pense que [devant] cette montée de la droite et des reculs sur le plan des droits des femmes, qu'il faut vraiment demeurer très vigilante et vigilant. Il ne faut pas penser que ça ne nous concerne pas aussi.

Une opinion partagée par Paskale Hamel qui travaille à SOS grossesse Estrie depuis 24 ans. Abasourdie par ce recul, elle estime aussi que c’est un combat qui continue malgré les gains faits au Canada depuis la légalisation de l’avortement. Oui, je suis inquiète. Il faut veiller à ce que l’accessibilité à l’avortement s’améliore. Il faut veiller à ce que ce droit-là demeure. On continue de se battre pour quelque chose qu’on ne devrait pas. C’est un droit qui devrait être légitime et accessible, gratuit et sécuritaire.

Geneviève Paquette cite même Simone de Beauvoir pour souligner que les droits des femmes demeurent extrêmement fragiles et peuvent leur être à tout moment retirés. À chaque crise, il faudra toujours demeurer vigilant. À chaque crise économique, politique, il y aura des reculs possibles sur le plan des droits des femmes.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !