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Envoyée spéciale

Avortement : l’afflux de patientes commence dans les États « sanctuaires »

Une pancarte devant le Planned Parenthood of Utah sur laquelle on peut lire Clinique en bas de l'immeuble.

L'invalidation de l'arrêt Roe contre Wade risque d'avoir de graves conséquences sur la santé des Américaines.

Photo : Associated Press / Rick Bowmer

Maintenant que l’avortement est interdit ou très restreint dans une dizaine d’États, le Michigan, où l'avortement est toujours permis, voit déjà des patientes des États voisins affluer dans les cliniques d'interruption de grossesse.

Renee Chelian fronce les sourcils, visiblement inquiète. Elle demande à son adjointe si elles auront assez de matériel médical pour les patientes en provenance de l'Ohio, qui commencent déjà à affluer dans sa clinique.

C’est dans un centre commercial en banlieue de Détroit, près d’un T-Mobile, que se trouve la clinique Northland Family Planning. De l’extérieur, le bâtiment n’a pas l’air de grand-chose. Mais à l’intérieur, on découvre un petit musée qui retrace l’histoire contemporaine de l’avortement aux États-Unis.

Ça date de l’époque de Bush père, dit Renee en pointant une épinglette sur un mur rempli de souvenirs. Des photos d’elle en noir et blanc, des pancartes électorales, des slogans féministes : ces souvenirs tracent le parcours de sa vie militante – une vocation qui a commencé malgré elle.

 Renee Chelian.

Renee Chelian est propriétaire de trois cliniques d'avortement dans la région de Détroit. Elle milite au sein du mouvement pro-choix depuis des décennies.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

J’ai subi un avortement illégal quand j’avais 15 ans, raconte-t-elle. C’était en 1966 et la procédure était encore illégale au Michigan. René explique qu’on lui a bandé les yeux et qu’elle est montée dans une voiture. Quand le bandeau a été retiré, l’adolescente s’est retrouvée dans un entrepôt abandonné, entourée d’autres femmes là pour la même raison.

Renee a gardé ce secret pendant 20 ans. Quand elle a ouvert sa première clinique d’avortement, elle voulait que le lieu soit propre et beau. Tout le contraire de son expérience.

« De penser qu’on retourne à ça me brise le cœur. »

— Une citation de  Renee Chelian, propriétaire des cliniques Northland Family Planning

Pour la militante, le revers de la Cour suprême a été une véritable gifle. Mais elle n’a pas le temps d’être en colère, répète-t-elle. Toujours avec un sourire chaleureux, mais un ton ferme.

Dès que la décision est tombée, Renee s’est promis d’essayer de sauver le Michigan, où une injonction protège pour l’instant le droit à l’avortement. Cet État du Midwest est rapidement devenu une destination pour celles qui ont besoin d’avorter, mais qui vivent dans un État où c’est interdit.

Affiches et portraits de soutien aux démocrates accrochés au mur.

Renee soutient ouvertement les démocrates. Elle regrette toutefois que le parti ait « trop attendu » pour protéger le droit à l'avortement.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

Mon amie au Texas a dû fermer toutes ses cliniques, mon amie au Dakota du Nord a 30 jours pour fermer les siennes, se désole-t-elle. Ça me rend malade de penser que la moitié des États-Unis seront des déserts pour l’avortement et que l’autre moitié devra prendre en charge le pays au complet.

Pour faire face à cette hausse des demandes, les trois cliniques Northland Family Planning – qui réalisent environ 9000 avortements par an – devront s’ajuster. Renee embauchera de nouveaux médecins et pense même ouvrir une nouvelle clinique.

« Ça va prendre quelques semaines pour vraiment saisir l’ampleur de tout ça. »

— Une citation de  Renee Chelian, propriétaire des cliniques Northland Family Planning

Voyager : un privilège qui n’est pas offert à toutes

La Dre Lisa Harris a aussi constaté l’afflux immédiat de nouvelles patientes.

Quelques heures après la décision de la Cour suprême, j’avais déjà des collègues dans d’autres États qui me demandaient si je pouvais prendre en charge une de leurs patientes, raconte la gynécologue à l’hôpital de l’Université du Michigan.

« Est-ce qu’on pourra prendre en charge toutes les patientes de l’Ohio, de l'Indiana, peut-être même du Wisconsin et du Missouri? Probablement pas. »

— Une citation de  Dre Lisa Harris, gynécologue et professeure à l’Université du Michigan

Attristée par la décision de la Cour suprême, la Dre Harris sait que les patientes marginalisées sont celles qui souffriront le plus.

Lisa Harris.

Originaire d'Ottawa, la gynécologue Lisa Harris a déménagé aux États-Unis pour faire ses études de médecine. Elle se spécialise en obstétrique et en gynécologie.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

Les femmes de couleur, et surtout les femmes noires, subiront le plus grand impact, explique-t-elle. Pour celles qui n’auront pas les moyens de voyager dans un autre État, la seule solution sera de donner naissance ou d’essayer d’avorter soi-même.

Des organismes pro-choix ont déjà annoncé des campagnes de financement pour aider les femmes qui ont besoin d’un avortement à se rendre dans un État sanctuaire.

Northland Family Planning offrira aussi du soutien financier, mais Renee Chelian est la première à avouer que toutes les femmes ne pourront pas y accéder. Certaines de nos clientes n’ont pas de pièce d’identité, elles n’ont pas de carte de crédit pour commander un Uber, illustre-t-elle

Le Canada, prochain sanctuaire?

L’afflux de patientes qui ont besoin d’un avortement pourrait dépasser les frontières des États-Unis. En Ontario et au Manitoba, des organismes s’attendent à voir une augmentation de patientes américaines – d’autant plus que le gouvernement Trudeau leur a déjà ouvert les bras.

À Windsor, des Canadiens se mobilisent déjà pour venir en aide à ces femmes. La directrice artistique du Waawiiyaatanong Feminist Theatre de Windsor en fait partie.

Patricia Fell.

Patricia Fell n'a pas attendu pour offrir de l'aide directe aux Américaines qui pourraient traverser la frontière pour obtenir un avortement.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

Dans sa cour arrière, une toute petite maison en bois rond. Une pièce, avec un loft, et un lit queen. Petit, mais juste assez grand pour accueillir une famille.

L'intérieur d'une cabane.

La cabane devra encore être aménagée pour accueillir ses premières occupantes, mais elle devrait pouvoir être fonctionnelle tant l'hiver que l'été.

Photo : Radio-Canada / Yasmine Mehdi

On se demandait de quoi on aurait besoin si on était dans la même situation. Et les coûts liés à l’hébergement sont probablement une barrière pour beaucoup de femmes, explique Patricia Fell.

« On veut faire tout ce qu’on peut pour s’assurer qu’elles aient un choix. »

— Une citation de  Patricia Fell, directrice artistique du Waawiiyaatanong Feminist Theatre

Je ne crois pas que le Canada ait la capacité hospitalière pour répondre aux besoins, nuance cependant Renee Chelian, qui remercie les Canadiennes pour leur générosité.

Pour Renee comme pour beaucoup d’activistes pro-choix, les États sanctuaires ne sont pas une solution à long terme. La seule solution, dit-elle, est de rétablir Roe contre Wade.

Je me bats depuis 50 ans, c’est le combat de ma vie, et je déteste penser que je vais mourir sans que le droit à l’avortement soit garanti partout aux États-Unis, déplore celle qui promet de continuer à lutter pour ses filles et ses petites-filles.

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