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Analyse

L’Ukraine, entre l’Union européenne et les bombes russes

« Montagnes russes » psychologiques pour les Ukrainiens, ces tout derniers jours…

Volodymyr Zelensky (à gauche) et Emmanuel Macron (à droite) lors d'une conférence de presse à Kiev.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky (à gauche) et son homologue français Emmanuel Macron lors d'une conférence de presse à Kiev, le 16 juin. Paris s'est prononcé en faveur de l'octroi « immédiat » du statut de candidat à l'UE à Kiev.

Photo : Associated Press / Ludovic Marin

Le 23  juin, une belle et bonne nouvelle politique : l’inclusion de l’Ukraine dans la liste officielle des États candidats à l’Union européenne. Mais le 24, Kiev donne l’ordre à ses troupes d’évacuer Sievierodonetsk, ville du Donbass quasiment anéantie par les pilonnages incessants de l’artillerie russe.

Fin de partie tragique à Sievierodonetsk

Commençons par la mauvaise nouvelle, du point de vue ukrainien : la chute d’une ville qui occupait tragiquement les manchettes depuis deux mois, comme Marioupol avant elle.

On imagine que l’armée russe va présenter cette retraite ukrainienne comme une grande victoire dans sa conquête du Donbass, région industrielle et minière de l’est du pays où se concentrent les combats depuis deux mois. Est-ce un véritable verrou stratégique qui vient de tomber? Ou s'agit-il d'une simple victoire tactique et très localisée, à un coût énorme pour les troupes russes? Chose certaine, Moscou va tenter de faire un grand usage de cette nouvelle, pour en abreuver des auditoires russes prisonniers de la propagande officielle.

On peut noter en revanche que du point de vue de l’Ukraine ou des États-Unis – mais aussi d’analystes indépendants comme l’Institut pour l’étude de la guerre (acronyme anglais ISW) –, c’est certainement une défaite tactique pour Kiev, à un endroit qu’on a férocement défendu pendant des semaines, au prix de milliers de vies humaines.

De la fumée s'échappe de la ville de Sievierodonetsk, dans le Donbass.

Les Ukrainiens ont quitté Sievierodonetsk vendredi.

Photo : afp via getty images / ARIS MESSINIS

Pour autant, cette retraite ukrainienne n’annonce pas forcément des conquêtes ultérieures de Moscou ni un grand basculement stratégique dans la guerre. La prise de Sievierodonetsk n’ouvre pas un boulevard aux troupes russes, qui par exemple déferleraient ensuite vers le centre du pays.

Non. Plus modestement, c’est la moitié du Donbass qui vient de tomber (ce qu’on appelle l’oblast de Louhansk), l’autre moitié (l’oblast de Donetsk, plus à l’ouest) étant encore en bonne partie sous contrôle ukrainien.

L’état-major ukrainien le présente donc comme un repli stratégique, en faisant valoir qu’il était devenu absurde de défendre quelques centaines de mètres de terrain complètement détruits par des pluies de bombes incessantes, dans une ville grande comme Trois-Rivières… au prix de huit morts violentes par heure !

Washington minimise

Les États-Unis ont également minimisé la signification de cette victoire russe… Le Pentagone évoque le prix élevé payé par la Russie pour un très petit gain, où […] les Russes arrivent tout juste à gagner du territoire centimètre par centimètre.

Peut-être plus neutre ou moins partisan, l’ISW, dans sa note quotidienne sur l’évolution de cette guerre, parle d’une étape appréciable pour les Russes dans leur quête de l’intégralité du Donbass, et d’une importante perte pour les Ukrainiens dont le moral est aujourd’hui ébranlé, surtout après l’euphorie des victoires ukrainiennes en mars dans les environs de Kiev et de Kharkiv, lorsque les Russes avaient été repoussés vers la frontière nord. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une victoire décisive .

On souligne que la bataille de Sievierodonetsk a mobilisé, pendant plusieurs semaines, une énorme quantité de soldats, d’armes et d’équipements russes, et qu’elle a probablement dégradé les capacités militaires russes, tout en les empêchant de se concentrer sur d’autres axes […], au détriment des capacités russes à faire de futures avancées en Ukraine.

Autrement dit : une victoire tactique, mais dans laquelle on a tout mis. Et qui pourrait ensuite se payer cher, au prix d’un épuisement stratégique et moral.

Moral en baisse

Un militaire armé marche près de carcasses de véhicules calcinées.

Un soldat ukrainien en patrouille, mardi, à Lyssytchansk.

Photo : Getty Images / AFP/ANATOLII STEPANOV

Sur le terrain, le moral est également en baisse du côté ukrainien. On a parlé de désertions… alors qu’on n’entendait ce genre d’histoires (souvent corroborées) que du côté des troupes russes, surtout dans la première moitié de la guerre.

Mais quand on perd 200 hommes par jour – des chiffres admis par la partie ukrainienne, alors que les Russes, eux, ne communiquent pas leurs propres pertes –, on peut imaginer l’effet sur le moral, sur les familles. Donetsk et sa ville jumelle de Lyssytchansk depuis deux mois… c’est l’enfer sur Terre.

Les Ukrainiens ont subi des pertes énormes, mais même avec une artillerie moins lourde et moins nombreuse, ils ont aussi infligé des pertes aux Russes. Les Russes ont un avantage massif en termes de vieille artillerie et de munitions (ils ont ressorti toutes leurs réserves de l’époque soviétique), mais n’ont pas – ou n’ont plus beaucoup – d’armes de précision modernes : missiles de croisière, missiles balistiques téléguidés. Juste de vieilles bombes sales à profusion.

Et puis, il y a aussi un problème de renforts humains, ce que, sous d’autres cieux moins violents, on appellerait « pénurie de main-d’œuvre ».

Beaucoup d’analystes font l’hypothèse que plutôt que l’ouverture d’une nouvelle phase de la guerre qui serait plus dynamique (percée russe ou contre-offensive ukrainienne), on se dirige vers une guerre de tranchées quasiment immobile.

Pour tester cette hypothèse, il faudra voir si les nouvelles armes modernes fournies par les États-Unis (les lance-roquettes multiples HIMAR d'une portée de 80 kilomètres, qui seraient maintenant rendus sur place) peuvent ou non changer la donne militaire dans le Donbass.

L’espoir et la force des symboles

Volodymyr Zelensky serre la main de Mario Draghi aux côtés d'Emmanuel Macron et Olaf Scholz.

Le président français Emmanuel Macron, le chancelier allemand Olaf Scholz et le premier ministre italien Mario Draghi ont été accueillis à Kiev par le président ukrainien, Volodymyr Zelensky.

Photo : Reuters / VALENTYN OGIRENKO

Tout cela, sur fond de relatives bonnes nouvelles politiques pour l’Ukraine. L’Ukraine qui, malgré une fatigue de la guerre lisible dans certaines opinions publiques européennes (légère baisse des appuis en Allemagne et en Italie), continue d’avoir le soutien résolu des gouvernements d’Europe.

Le sommet des 27 chefs d’États et de gouvernements a adopté le 23 juin, à l’unanimité, la candidature officielle de l’Ukraine. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a salué un moment majeur, un très bon jour pour l’Europe, une décision qui nous renforce tous, qui renforce l’Ukraine […] face à l’agression russe.

Zelensky a évoqué pour sa part un moment historique et une victoire.

Pourtant, n’est-ce pas pour Kiev, tout au plus, que le début d’un long chemin incertain vers l’Europe ? Pourquoi alors parler de moment historique?

Parce que toutes les parties, les 27 de l’Union, les Ukrainiens, les Moldaves qui obtiennent un statut semblable (mais pas les Géorgiens), plus le Canada et les États-Unis qui applaudissent derrière, décident de parier sur l’espoir et la force des symboles. Et d’y aller, pourquoi pas, d’une bonne opération de relations publiques.

Et ce, même en sachant qu’il ne s’agit que d’un dépôt de candidature. Que les embûches seront énormes! Que l’Ukraine, candidate ou non, reste un pays en train de subir les destructions de la guerre.

On peut citer Zelensky, jamais avare de déclarations bien senties : Maintenant, nous vaincrons l’ennemi, reconstruirons l’Ukraine, deviendrons un État membre de l’UE, puis nous nous reposerons enfin. Il a ajouté que ce statut ne profite pas seulement à l’Ukraine. C’est la meilleure action de renforcement de l’Europe qu’on ait pu prendre maintenant, alors que la guerre de la Russie teste notre capacité à rester libre et unis.

La question à 500 milliards de dollars

Les embûches seront immenses. Comment par exemple « mettre aux normes » – en termes d’institutions politiques ou de niveau économique – un pays ravagé par la guerre ? C’est la question à 500 milliards de dollars (soit l’évaluation du coût de la reconstruction de l’Ukraine faite en mai par la Commission européenne).

Prenons le niveau économique des Ukrainiens : à 4000 dollars américains de PIB par habitant – et ce, avant la guerre –, il est trois fois inférieur à celui des pays les plus pauvres de l’Union, soit la Bulgarie et la Roumanie, qui est de l'ordre de 12 000 à 15 000 dollars par an.

Une ambulance détruite dans la ville de Lyssytchansk, dans la région orientale ukrainienne du Donbass.

Une ambulance détruite dans la ville de Lyssytchansk, dans la région orientale ukrainienne du Donbass.

Photo : Getty Images / ARIS MESSINIS

La corruption politique, même si elle est bien inférieure, aujourd’hui, à celle de la Russie avec l’oligarchie poutinienne, restait avant la guerre à un niveau élevé… dans un pays qui, malgré ses progrès, n’avait pas totalement fait le ménage de ce côté-là.

L’État de droit, la démocratie… Ici tout de même, l’Ukraine avec ses élections libres et imprévisibles, où un président en exercice peut être chassé démocratiquement du pouvoir – chose inimaginable à Moscou – est beaucoup plus avancée que la Russie en pleine régression dictatoriale.

Ces dernières années, en la matière, l’Ukraine aurait même pu en remontrer à la Pologne et à la Hongrie, des États membres où l’indépendance des tribunaux est en péril.

Loin de la coupe aux lèvres

L’Ukraine est encore loin du compte, mais elle se souhaite et se voit en route vers l’Europe. Il y a, parmi la jeunesse de Lviv, de Kiev ou Kharkiv, une immense envie d’Occident. Sur les plans psychologique, politique et idéologique, cette guerre a poussé les Ukrainiens à se sentir, à se vouloir encore plus démocratiques et européens .

Bien sûr, il y a une bonne demi-douzaine de pays qui 10, 15 ou 20 ans après leur mise en candidature sont restés dans les limbes. On pense à la Turquie, candidate officielle à la toute fin du XXe siècle, mais dont le dossier s’est complètement enlisé, au point où depuis 10 ans, le président Recep Tayyip Erdogan est dans une posture ouverte d’antagonisme et d’hostilité face à l’Europe.

Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdogan à Paris.

Les relations entre la France et la Turquie sont au plus bas, dans la foulée de nombreux incidents survenus en Europe, notamment.

Photo : Reuters / Philippe Wojazer

Il y a aussi plusieurs États des Balkans qui font le pied de grue, dont la Macédoine du Nord (depuis 2005, avec veto de la Bulgarie), et puis l’Albanie, la Serbie, la Bosnie-Herzégovine. Dans ces pays-là, des dirigeants sont frustrés que ça piétine depuis des années. Ils demandent : pourquoi eux et pas nous ? Alors que certains de ces États sont davantage aux normes européennes que l’Ukraine.

On le voit : il y a de la politique là-dedans, il y a de l’émotion, de l’impondérable, qui ne se calcule pas. Le sacrifice d’un pays qui défend la démocratie et les valeurs européennes vaut bien des calculs sur le PIB et des exigences de conformité aux normes juridiques.

Il y a toujours, en Europe, une vague d’empathie envers l’Ukraine agressée. Mais répétons-le : tout cela ne signifie pas que cette candidature à l’Union européenne mènera forcément à une adhésion dans les dix ans, qui est l’échéance la plus rapide à laquelle certains veulent croire.

Ne pas désespérer les Ukrainiens

Malgré un sain scepticisme devant ce spectacle politique, malgré le fait que l’Europe à 27 a déjà plein de problèmes, y compris des questions de légitimité et de dysfonctionnement, d’opinions publiques hostiles, on peut comprendre les réjouissances autour de cette candidature.

Il est ironique de voir que cette Europe en pagaille, qui s’interroge sur son identité, continue à inspirer et à attirer des pays qui n’en font pas partie… et qui en rêvent! Aujourd’hui, le principal de ces pays, c’est l’Ukraine. On peut comprendre que Zelensky et les dirigeants européens aient envie de donner un peu de courage et d’espoir aux Ukrainiens, mais à condition de ne pas leur raconter d’histoires.

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