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Se faire avorter « au bout du monde »

Alors que le droit à l'avortement n'est plus garanti aux États-Unis, la possibilité d'interrompre volontairement une grossesse au Canada est souvent tenue pour acquise, bien que l'accès au service varie d'une région à l'autre.

Bien que l'avortement soit décriminalisé au Canada, l'accessibilité à ce service varie grandement d'une région à l'autre. En Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, bien des défis attendent les femmes qui choisissent de mettre un terme à leur grossesse. L'immensité du territoire et la crainte de ne pas pouvoir obtenir ce service dans l'anonymat sont du nombre. Reportage d'Isabelle Larose

En Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, de nombreux défis attendent les femmes qui choisissent de mettre un terme à leur grossesse. L'immensité du territoire, l’offre de services restreinte et la crainte de ne pas pouvoir se faire avorter dans l'anonymat sont du nombre.

L'automne dernier, Romane Angers-Laurin apprend bien malgré elle les limites de l'accessibilité à l'avortement en Gaspésie, même si elle réside à Gaspé, la plus importante ville de la péninsule où les soins de santé sont moins limités qu'ailleurs dans la région.

J’ai eu un test de grossesse positif, mais je pensais que ça ne faisait que deux ou trois semaines, même pas un mois, que j’étais enceinte, raconte la femme de 24 ans. Je n’ai jamais arrêté d’avoir mes règles.

L'échographie planifiée avant son avortement révèle qu'elle est enceinte depuis quatre mois. À ce stade de grossesse, Romane n’a plus la possibilité de se faire avorter en Gaspésie.

À la clinique de planning de Gaspé, on est capable de faire l'intervention jusqu’à 12 semaines et six jours [de grossesse], explique la présidente-directrice générale adjointe du Centre intégré de la santé et des services sociaux (CISSS) de la Gaspésie, Connie Jacques.

La présidente-directrice générale adjointe du CISSS de la Gaspésie, Connie Jacques

La présidente-directrice générale adjointe du CISSS de la Gaspésie, Connie Jacques

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Même si le territoire gaspésien s'étend sur plus de 800 kilomètres de côte, seul l'hôpital de Gaspé est doté d'une clinique de planification des naissances. C'est l'unique endroit où l'avortement chirurgical est offert, mais le service n'y est pas assuré jusqu'à la fin du premier trimestre de grossesse.

« Ça prend une certaine expertise et avec nos petits volumes [d’avortements], Gaspé est le centre de référence pour l’ensemble du territoire. »

— Une citation de  Connie Jacques, présidente-directrice générale adjointe, CISSS de la Gaspésie

L’option la plus proche pour que Romane puisse interrompre sa grossesse était donc se rendre à l'hôpital de Rimouski, un voyage de 9 heures aller-retour en voiture. Au point où elle en était, Romane a décidé de se rendre jusqu'à Québec pour subir l'intervention, ce qui représente 16 heures de route au total.

J’avais de la famille là-bas, plus de support, explique-t-elle.

Gaspé, « le bout du monde »

Même les Gaspésiennes qui ont la possibilité de se faire avorter dans la péninsule parcourent souvent des centaines de kilomètres pour interrompre leur grossesse. Celles qui résident à l'ouest de la région, à Cap-Chat ou à l’Ascension-de-Patapédia par exemple, doivent rouler entre trois et cinq heures pour se rendre à Gaspé.

Stéphanie (nom fictif*) en sait quelque chose. En 2019, cette résidente de Carleton-sur-Mer, dans la Baie-des-Chaleurs, a pris la décision d’interrompre sa grossesse.

J’avais le choix d’aller à l’hôpital à Rimouski ou à Gaspé, mais pour moi, c’est loin dans les deux cas, lance-t-elle. C'est environ trois heures d’auto de chaque côté.

L'hôpital de Gaspé vu du boulevard York.

Pour les Gaspésiennes qui résident dans l'ouest de la Baie-des-Chaleurs ou de la Haute-Gaspésie, se rendre à Gaspé exige plusieurs heures de route (archives).

Photo : Radio-Canada / Luc Manuel Soares

Un service offert plus longtemps aux Îles-de-la-Madeleine

Aux Îles-de-la-Madeleine, malgré une population six fois plus petite qu'en Gaspésie, l'avortement chirurgical est assuré jusqu'à 15 semaines et six jours de grossesse.

Au-delà de ce stade, les femmes doivent prendre l'avion pour aller se faire avorter au Centre hospitalier universitaire de Québec, une réalité qui s'applique à de nombreux autres soins de santé spécialisés qui ne sont pas offerts dans l'archipel.

Quand les services ne sont pas donnés, c’est facile de les obtenir à Québec ou ailleurs, j’ai des gens qui vont à Montréal pour des examens chez des spécialistes, j’en ai qui vont à Québec, mentionne le directeur des services professionnels et hospitaliers du CISSS des Îles, Dr Serge Gravel.

Un avion du transporteur aérien Pascan est sur le tarmac de l'aéroport des Îles-de-la-Madeleine.

Il n'est pas rare que les Madelinots doivent prendre l'avion pour obtenir des soins de santé spécialisés. C'est notamment le cas pour les avortements par instrument au-delà de 16 semaines de grossesse (archives).

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Le prix de la distance

La Table de concertation des groupes de femmes Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine est d'avis que toutes les femmes de la région n'ont pas un accès égal à l'avortement, car encore faut-il qu'elles aient les moyens de se déplacer.

Les remboursements offerts par l'État pour des séjours médicaux ne couvrent souvent qu'en partie les coûts réels d'un déplacement. De plus, ils sont versés plusieurs jours après le voyage, ce qui exige tout de même que les femmes aient d’emblée des liquidités suffisantes pour payer des dépenses comme l’essence.

Il y a vraiment cet enjeu-là de distance à parcourir, de frais de déplacement, d’hébergement et peut-être même de congé à prendre, énumère l’agente de développement à la Table de concertation des groupes de femmes Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, Léa Blouin-Rodrigue.

« L’accès n’est pas le même pour chacune; quand on a les moyens de se déplacer, c’est plus simple, mais ce n’est vraiment pas le cas pour toutes. La distance, c’est notre plus gros enjeu en Gaspésie et aux Îles. »

— Une citation de  Léa Blouin-Rodrigue, agente de développement de la Table de concertation des groupes de femmes Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine
 Léa Blouin-Rodrigue est photographiée devant des commerces de la rue de la Reine à Gaspé.

L'agente de développement en santé des femmes à la Table de concertation des groupes de femmes de Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine, Léa Blouin-Rodrigue

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

La pilule abortive, un usage encore limité

Le CISSS de la Gaspésie mise sur la pilule abortive pour améliorer l'accès à l'avortement sur le territoire, et non sur l'implantation du service chirurgical dans les autres hôpitaux gaspésiens.

L’avortement par médicament peut se faire à la maison; la méthode permet donc de pallier les enjeux de distance. Toutefois, l'accès à cette pilule est inégal sur le territoire gaspésien.

Depuis 2018, on travaille plutôt à implanter un autre type d’avortement, l’avortement par médicaments qui est possible avant neuf semaines de grossesse, explique la PDG adjointe du CISSS de la Gaspésie, Connie Jacques. Donc, c’est plus cette option-là en fin de compte qu’on travaille à l’heure actuelle pour s’assurer que c’est bien ancré sur l’ensemble du territoire.

Le CISSS de la Gaspésie confirme toutefois qu'aucun médecin n'est encore formé pour offrir ce type de service dans la Baie-des-Chaleurs, région qui compte pourtant 40 % de la population gaspésienne.

Une poignée de médecins qui pratiquent dans les hôpitaux de Chandler, Gaspé, Sainte-Anne-des-Monts et Cap-aux-Meules sont autorisés à prescrire la pilule abortive.

Au cours des trois dernières années, entre 45 et 65 avortements ont eu lieu annuellement en Gaspésie, mais seulement de 7 à 10 d’entre eux se sont faits par médicaments.

Différentes boîtes de pilules abortives

La pilule abortive, différente de la pilule du lendemain, peut être utilisée jusqu'à neuf semaines de grossesse, mais sa prescription est sévèrement encadrée au Québec (archives).

Photo : Radio-Canada

Le Collège des médecins du Québec encadre la prescription de pilule abortive de façon plus sévère qu'ailleurs au Canada.

L'ordre professionnel oblige les médecins à suivre une formation théorique et pratique, en plus de faire passer systématiquement une échographie aux femmes qui souhaitent interrompre leur grossesse au moyen des médicaments — des exigences qui ne sont pourtant pas demandées par Santé Canada.

Le Collège des médecins du Québec persiste à maintenir des restrictions inappropriées qui contribuent à limiter l’accès à l’avortement par médicaments au Québec, déplorait le Comité de veille en avortement du Québec dans un communiqué publié le 6 juin.

Une femme prépare la salle d'opération de la clinique Whole Woman's Health de Fort Worth, au Texas.

La majorité des avortements en Gaspésie se font encore de manière chirurgicale et non par médicaments (archives).

Photo : Associated Press / Tony Gutierrez

Se faire avorter dans l’anonymat

Au-delà de l'accessibilité géographique, un autre obstacle se dresse devant les Gaspésiennes et Madeliniennes qui souhaitent interrompre leur grossesse : obtenir le service dans l'anonymat.

Le Regroupement des femmes La Sentin’Elle, situé aux Îles-de-la-Madeleine, est sensibilisé à cette réalité.

Peut-être que le plus grand frein à l’interruption de grossesse ici sur l’archipel, c’est de vivre dans un petit milieu, explique l’agente de développement Jocelyne Landry. Dans un contexte insulaire, c’est sûr que, peut-être, que les difficultés sont amplifiées, juste le fait de devoir réfléchir à ça et peut-être de partager sa réflexion, ça ouvre la porte à bien des peurs, entre autres, celles de la confidentialité, du jugement de la stigmatisation.

L'agente de développement au Regroupement des femmes La Sentin’Elle Jocelyne Landry.

L'agente de développement au Regroupement des femmes La Sentin’Elle Jocelyne Landry

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Ces appréhensions sont aussi vives dans la tête des Gaspésiennes qui souhaitent interrompre leur grossesse.

Il y a des femmes qui vont préférer se déplacer loin de la Gaspésie pour éviter de croiser peut-être quelqu’un qu’on connaît, que ce soit un voisin, un ami ou un membre de sa famille, rapporte Léa Blouin-Rodrigue.

Stéphanie (nom fictif*) abonde dans ce sens. Même si se rendre à Rimouski était l’endroit le plus près pour cette résidente de Carleton-sur-Mer, elle a préféré prendre la route vers Gaspé pour se faire avorter.

Je connais moins de monde à Gaspé qu’à Rimouski, c'est le critère qui a fait pencher la balance, dit-elle. Mon rendez-vous était à 8 h 30 le matin, j’ai donc dû demander à mes parents de venir garder mes deux enfants à 4 h du matin, de toute façon je n’avais pas d’argent pour me payer une chambre d’hôtel.

Mais ce n’est pas le trajet de 3 h 30 qu’elle a trouvé le plus difficile, mais bien le fait de mentir à ses parents.

Je leur ai dit que j’avais un rendez-vous d’affaires important à Gaspé, explique-t-elle avec grand désarroi. Dans le contexte, je ne pouvais pas leur dire que j’allais me faire avorter.

Quant à Romane Angers-Laurin, elle espère que les tabous entourant l'avortement vont tomber, et que les femmes n'auront plus à se cacher pour recourir à ce service, car la route à emprunter pour interrompre sa grossesse est déjà assez éprouvante.

Romane Angers-Laurin photographiée à la plage à Haldimand à Gaspé.

Romane Angers-Laurin n'a pas voulu que son avortement soit tabou, mais de nombreuses femmes vivent encore dans la honte d'interrompre leur grossesse.

Photo : Radio-Canada / Isabelle Larose

Ça peut être vraiment difficile parce que c’est quand même quelque chose d’assez rough de vivre ça, donc c’est le fun d’avoir du monde autour de toi, explique-t-elle.

Malgré la distance parcourue, Romane a pu se faire avorter comme elle le désirait, sans honte ni secret, entourée de sa famille, mais elle sait que toutes les femmes n'ont pas cette option.

*Certains détails liés au témoignage de Stéphanie ont été modifiés pour préserver son anonymat.

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