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Envoyée spéciale

La Suède, la Turquie et l’OTAN : l’épineuse question kurde

Une statue du parterre de l'hôtel de ville de Stockholm

Vue de Stockholm, avec au loin la vieille ville

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

En Suède, une députée qui est aussi kurde surveille comme le lait sur le feu ce que son pays fera comme concession pour éviter que la Turquie ne mette son veto pour bloquer sa demande d’adhésion à l’OTAN.

Elle s’appelle Amineh Kakabaveh. C’est une ancienne peshmerga, elle a été combattante kurde iranienne à l’âge de 13 ans… Députée indépendante au Parlement de Suède, elle brandit son vote comme moyen de pression sur le gouvernement suédois pour qu’il ne cède pas au chantage du président turc Recep Tayyip Erdogan : sa voix est cruciale pour le gouvernement social-démocrate, minoritaire.

Amineh Kakabaveh est une femme pressée, une boule d’énergie.

La quadragénaire est fébrile quand elle nous accueille au parlement de Suède entre deux rendez-vous en s’excusant à profusion pour son retard, et quand elle nous entraîne d’un bon pas, en traversant la cafétéria pour y remplir deux verres d’eau au passage, vers une grande salle où va se dérouler notre entretien.

C’est la plus belle salle, celle où le président du Parlement tient ses réunions, lance-t-elle en embrassant l’endroit du regard avec un grand sourire.

Amineh Kakabaveh répond aux questions de la journaliste Anyck Béraud.

Amineh Kakabaveh, députée indépendante , issue de la gauche. Son parcours de réfugiée l’a menée brièvement en Turquie avant d’arriver en Suède en 1992.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Amineh Kakabaveh est l’une des quelque 100 000 Kurdes qui vivent en Suède. Son sourire devient moqueur quand elle assure qu’elle représente tout ce que le président turc Recep Tayyip Erdogan déteste.

Elle soutient que ça le rend fou de voir une femme, une Kurde, une socialiste en train de défendre les droits de sa communauté et les droits de la personne, ici. Dans cette Chambre, où elle a fait son entrée il y a 14 ans. À l’époque, c’était sous la bannière du Left Party (le Parti de gauche).

Pour le président Erdogan, le Parlement suédois est un repaire de terroristes, ce que dément vigoureusement Stockholm.

Et parmi ce qu’il exige de la Suède comme preuve qu'elle partage ses préoccupations sécuritaires et pour obtenir un aval à son adhésion à l’OTAN, le gouvernement turc revient à la charge avec ses demandes d’extraditions, toujours déboutées jusqu’ici, de personnes soupçonnées d’avoir des liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK).

L’État turc est en guerre depuis des décennies avec ce parti séparatiste. Il le considère comme une organisation terroriste, tout comme la Suède d’ailleurs. L'insurrection du mouvement armé kurde et sa répression par les autorités ont fait des dizaines de milliers de morts depuis 1984.

Nervosité

La députée suédoise Amineh Kakabaveh précise que la liste des personnes réclamées à la Suède comprend des Kurdes, mais aussi des Turcs : parlementaires, auteurs, ou encore reporters. Cette liste circule notamment dans les médias.

Il y a beaucoup d’inquiétude, par exemple chez les Kurdes politisés, assure Kurdo Baksi. Attablé devant un thé bien fort et sucré, l’écrivain et journaliste kurde, natif de Batman (sud-est de la Turquie) explique qu’il reçoit fréquemment des appels d’amis préoccupés, que leur nom soit sur la liste ou non.

M. Baksi nous demande de ne pas révéler le restaurant où s'est tenu cet entretien, par crainte de représailles visant les propriétaires lors de vacances en Turquie.

« On dit que Dieu a créé deux choses pour les Kurdes : Internet et la Suède. »

— Une citation de  Kurdo Baksi, écrivain et journaliste kurde

Il est l’un des signataires d’une lettre ouverte qui demande à la Suède de ne pas tomber dans le piège du président turc. Il veut que le pays reste une terre d’asile pour les Kurdes.

Il donne une entrevue.

Kurdo Baksi est un écrivain et journaliste kurde.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Bien des experts voient mal comment Stockholm pourrait accepter des extraditions vers la Turquie. Une décision qui relève des tribunaux, de toute façon.

Les opposants politiques réfugiés en Suède, eux aussi dans le viseur d’Ankara

Lenent Kenez a échappé à une extradition vers la Turquie. La Cour suprême de la Suède a rejeté cette requête, au motif que ses activités journalistiques ne constituent pas un crime.

Abdullah Bozkurt a été agressé près de chez lui à Stockholm. L’enquête policière est en cours.

Les deux hommes s’attendaient bien à retrouver leurs noms dans la liste des personnes réclamées par Ankara.

Ils sont très critiques du président Erdogan avec leur publication Nordic Monitor depuis qu’ils se sont réfugiés en Suède.

Il y a aussi le fait que, lorsqu’ils étaient en Turquie, les deux journalistes travaillaient dans des médias sinon liés, du moins sympathiques, au mouvement du prédicateur musulman Fethullah Gülen, en exil depuis des années.

Le gouvernement turc accuse ce mouvement d’avoir fomenté la tentative de coup d’État de 2016. Une purge des Gulénistes s’est déroulée à coups d'arrestations et de fermetures.

Surtout que la Suède se distingue depuis longtemps par sa défense des droits, de la démocratie et de l'égalité des genres. C’est ce que rappelle Paul Levin. Il est le directeur de l'Institut des études turques, à l'Université de Stockholm.

Et le gouvernement social-démocrate vient juste d’effectuer une difficile volte-face sur l’entrée dans l’OTAN. Il lui a fallu rassurer les critiques : entrer dans l’Alliance n’implique pas de sacrifier ses valeurs fondamentales. C’est une position difficile, ajoute le professeur.

Il est devant une affiche du président Erdogan.

Paul Levin dans son bureau, à l’Institut des études turques à l’Université de Stockholm

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Des observateurs et des opposants au leader turc avancent que Recep Tayyip Erdogan utilise la demande d'adhésion de la Suède à l'OTAN comme monnaie d'échange pour obtenir de l'armement dernier cri des États-Unis.

Il y a plein de tiroirs, en réalité, de négociations, explique Dorothée Schmid, responsable du Programme Turquie et Moyen-Orient, à l’Institut français des relations internationales (IFRI), à Paris. Elle rentre tout juste (mercredi 15 juin) d’Ankara.

La chercheuse précise qu’on parle beaucoup, en Turquie, de ce bras de fer autour de l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’OTAN. Elle ajoute que pour Recep Tayyip Erdogan, qui a fait alliance avec un parti nationaliste, tout ce qui peut donner à voir que la Turquie se comporte comme un pays fort, comme un pays qui résiste ou qui impose ses vues à ses alliés : c’est quelque chose pour son électorat nationaliste.

Le président turc devant un drapeau de son pays

Recep Tayyip Erdogan

Photo : via reuters / SPUTNIK

Le président turc tente de relancer sa popularité en berne à un an des élections.

L'enjeu du PKK

Dorothée Schmid prévient qu’il ne faut pas sous-estimer l’importance du dossier PKK. C’est un vrai dossier pour les Turcs.

Le professeur Paul Levin, à Stockholm, est d’accord. Il estime que ça préoccupe une bonne partie des Turcs, au-delà des partisans et du parti du président Erdogan.

L’ensemble de l’appareil sécuritaire turc qui a tenté à plusieurs reprises de faire pression sur les alliés de l’OTAN, pour qu’ils cessent de soutenir les milices kurdes en Syrie et pour qu’ils arrêtent de leur fournir des armes qui terminent aux mains de combattants du PKK en Turquie. Et d’une certaine façon, on peut comprendre les inquiétudes des Turcs. Jusqu’à présent, ils n’ont pas obtenu gain de cause, cette fois ils en ont l’occasion, grâce à leur droit de veto, explique le spécialiste suédois des questions turques.

Les deux dirigeants en conférence de presse

Le secrétaire général de l'OTAN Jens Stoltenberg et la première ministre suédoise Magdalena Andersson

Photo : via reuters / TT NEWS AGENCY

Le 13 juin, la première ministre suédoise Magdalena Andersson a voulu répondre en partie aux préoccupations sécuritaires d'Ankara. Une loi antiterroriste plus stricte sera en vigueur dès juillet.

Et si la Suède devient membre de l’OTAN, alors l’embargo des armes imposé à la Turquie après une attaque contre les milices kurdes en Syrie en 2019 pourrait être révisé.

L’appui des sociaux-démocrates au pouvoir en Suède aux Unités de protection du peuple (YPG), des milices kurdes qui ont participé à la défaite du groupe armé État islamique en Syrie, indispose Ankara. La Turquie considère que ces combattants posent une menace à sa sécurité, en raison de leurs liens avec le PKK, et qu’elles sont aussi une organisation terroriste. Le gouvernement turc demande donc à la Suède de rompre tout lien avec ces milices kurdes, entre autres exigences si elle veut avoir une chance d’adhérer à l’OTAN.

Pour la députée indépendante Amineh Kakabaveh, ce serait franchir une ligne rouge.

« Mon message est très clair, si le gouvernement abandonne les Kurdes, il perdra définitivement mon vote d’ici aux prochaines élections. »

— Une citation de  -Amineh Kakabaveh, kurde et députée suédoise

Les sociaux-démocrates se sont hissés au pouvoir en Suède grâce à sa voix cruciale. En échange de la promesse de renforcer la collaboration avec ces milices, par l’intermédiaire de la branche politique de ces combattants.

Avec sa position, Amineh Kakavaveh ne s’est pas fait que des amis. Cela lui vaut d’être accusée de maintenir le gouvernement suédois en otage à des fins personnelles.

La députée indépendante n’a pas l’intention de se taire. Si jamais elle devait faire échouer l’adhésion de la Suède à l’OTAN, elle s’en moque. Elle est de toute façon opposée à l’idée de voir son pays côtoyer la Turquie dans cette alliance militaire.

Ils sont près d'un plan d'eau.

Le parlement de la Suède et le palais royal de Stockholm.

Photo : Radio-Canada / Anyck Béraud

Dorothée Schmid, de l’IFRI, souligne que le seul mérite du veto turc, c’est de faire réfléchir à l’extension de l’OTAN. Elle précise sa pensée : Ce qui est intéressant dans ce processus, c’est que ça nous montre en fait que l’adhésion précipitée de deux pays, qui ont une culture de neutralité, à une alliance militaire dans un contexte de guerre, c’est quelque chose qui doit être pesé. En réalité, on ne peut pas considérer que c’est une chose qui se fait à la légère.

Quant à la question kurde comme telle, la chercheuse estime que la solution ne sera pas militaire et qu’il faudra régler le dossier de façon politique. Elle souligne que le PKK est une manifestation extrémiste d’une lutte pour les droits des Kurdes en Turquie (de 15 % à 20 % de la population). Le problème, ajoute Dorothée Schmid, c’est que le président Erdogan qualifie pratiquement tous les Kurdes de terroristes [...] et ça, c’est un vrai problème qui ne sera pas résolu par un veto à l’entrée de la Suède et de la Finlande dans l’OTAN, conclut-elle.

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