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La « COVID longue » contribue-t-elle à la pénurie de main-d’œuvre?

De 10 à 20 % des personnes infectées par la COVID-19 ressentent des symptômes pendant au moins trois mois au Royaume-Uni.

Un commerce de chaussures avec une affiche Offre d'emploi.

De nombreux commerces sont touchés par la pénurie de main-d'œuvre.

Photo : Radio-Canada / Emily Blais

Des millions de personnes souffrant du syndrome post-COVID-19, communément appelé « COVID longue », pourraient être en partie la cause de la pénurie de main-d'œuvre, croient certains économistes britanniques et américains.

Le comité monétaire de la Banque d'Angleterre a été l'une des premières institutions économiques à soulever la question. Dans un discours le 9 mai (Nouvelle fenêtre), l’économiste et membre du comité, Michael Saunders, a déclaré que cette forme chronique de la maladie serait l'un des principaux facteurs expliquant la pénurie de main-d'œuvre au Royaume-Uni.

On soupçonne que des millions de travailleurs ont été forcés de prendre des congés prolongés ou de quitter leur emploi en raison de symptômes qui persistent pendant plusieurs mois après leur infection à la COVID-19.

M. Saunders a indiqué que d’autres facteurs, comme les impacts du Brexit et des fermetures pendant les différentes vagues, compliquent aussi la situation. Toutefois, les analystes ont été surpris par l'ampleur et la persistance de pénurie de main-d'œuvre, a-t-il dit.

Il rappelle qu’entre 10 et 20 % des personnes infectées par la COVID-19 ressentent des symptômes pendant au moins trois mois. Avec, au bas mot, 22,5 millions d’infections dans ce pays, M. Saunders estime que des milliers, voire des millions de personnes malades sont en arrêt de travail.

Les données les plus récentes du Royaume-Uni montrent d’ailleurs une baisse marquée du taux de participation chez les personnes de 50 à 64 ans, la plupart à cause de maladies chroniques. Les données montrent aussi un nombre très élevé de femmes qui ne travaillaient pas en raison de maladies chroniques. Il faut rappeler que les trois quarts des personnes atteintes de la COVID longue sont des femmes.

Qu’est-ce que le syndrome post-COVID-19?

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), une personne doit présenter des symptômes qui persistent au moins trois mois et qui ne peuvent être expliqués par un autre diagnostic.

Le syndrome peut survenir quelle que soit la gravité initiale de l'infection. Les symptômes, tels que des malaises post-effort, de la tachycardie, des troubles de mémoire, une impression de brouillard cérébral, des maux de tête, des douleurs musculaires, de l'essoufflement, peuvent apparaître après un rétablissement initial ou peuvent n’être jamais disparus après une infection initiale.

Ce signal de la Banque d’Angleterre n’est pas passé inaperçu. David Cutler, un professeur d’économie de l’Université Harvard, a lui aussi soulevé cette question dans un éditorial du Journal of the American Medical Association (Nouvelle fenêtre) en mai.

Le nombre élevé de personnes qui ne peuvent pas travailler en raison de symptômes persistants de la COVID-19 a sans contredit un impact direct sur l’économie, le marché du travail et le taux d'inflation, écrit-il.

L'attention relativement faible qui a été accordée à la "COVID longue" est regrettable, car ses conséquences sanitaires et économiques sont susceptibles d'être tout aussi importantes que celles dues à la maladie aiguë, écrit M. Cutler.

Cet économiste rappelle qu’au début de 2022 une analyse du Brookings Institute (Nouvelle fenêtre) avertissait que plus d'un million d’Américains risquaient d’être exclus du marché du travail en raison d'un diagnostic de COVID longue – représentant une perte de revenus de 50 milliards de dollars annuellement. Cette même étude estimait que 15 % des quelque 10 millions d’emplois disponibles aux États-Unis ne seraient pas pourvus en raison du syndrome post-COVID-19.

Un nombre important de ces personnes travaillaient surtout dans l’industrie des services, de la vente et des soins de santé, des domaines fortement touchés par la pénurie de main-d’œuvre.

Autre signal aux États-Unis, où le syndrome post-COVID-19 est considéré comme un handicap en vertu de l'Americans with Disabilities Act (Nouvelle fenêtre) : le nombre d’Américains handicapés qui travaillent ou qui cherchent un emploi a augmenté de 1,36 million (une hausse de 23 %) entre janvier 2021 et janvier 2022.

Si les données sont encore préliminaires, Laurette Dubé, présidente et directrice scientifique du McGill Centre for the Convergence of Health and Economics, croit que ces économistes posent les bonnes questions.

« Il y a une intersection majeure entre la santé et l'économie. Nous devons regarder de plus près les impacts économiques de la COVID longue. Nous ne pouvons pas penser la santé comme un élément distinct de l’économie. »

— Une citation de  Laurette Dubé, Université McGill

Elle croit qu’il faut obtenir plus de données sur les personnes atteintes de ce syndrome pour mieux comprendre les conséquences économique maintenant et à long terme.

Ces conséquences, Carrie Anna McGinn les vit déjà. Elle ne travaille plus depuis son infection en décembre 2020 à cause d’une panoplie de symptômes incapacitants. Pour elle, il est clair que le Canada vivra un tsunami de cas d’invalidité.

Une femme assise par terre avec sa fille.

Carrie Anna McGinn n'a plus l'énergie d'emmener sa fille au parc ou de marcher jusqu'à la garderie. Après presque deux ans, elle souffre encore de toux, de douleurs et du syndrome de tachycardie orthostatique posturale, qui lui cause des étourdissements, des nausées et une accélération du rythme cardiaque lorsqu'elle est en position debout.

Photo : Cagdas Yoldas

Si cette Québécoise, qui a une maîtrise en santé communautaire, souhaite ardemment retourner travailler, elle peine à accomplir ses tâches quotidiennes. J’ai de la difficulté à prendre une douche plus d'une fois par semaine. Je suis confinée à la maison. J’ai dû abandonner ma carrière que j’aimais tant, a-t-elle raconté lors d’un panel (Nouvelle fenêtre) soulignant la première journée nationale de sensibilisation à la « COVID longue » au Canada.

Carrie Anna demande aux gouvernements de se sortir la tête du sable et de s’attaquer au problème.

« Nous voulons tous retourner à nos vies, à nos carrières. Nous sommes sans revenu, sans soutien d'invalidité. »

— Une citation de  Carrie Anna McGinn, atteinte du syndrome post-COVID-19

Augmentation du présentéisme

Par ailleurs, David Cutler écrit que, si de nombreuses personnes atteintes du syndrome post-COVID-19 sont de retour au travail, elles sont beaucoup moins productives en raison d’une panoplie de symptômes neurologiques, notamment la fatigue, les difficultés de concentration et le brouillard mental.

Une enquête du COVID-19 Longhauler Advocacy Project a révélé que 51 % des personnes atteintes de la « COVID longue » travaillent moins d'heures à cause de leurs symptômes.

Une étude portant sur plus de 200 000 survivants de la COVID-19, publiée dans le Lancet Psychiatry (Nouvelle fenêtre), a montré qu’une personne sur trois infectée par la COVID-19 a reçu un diagnostic de trouble neurologique ou psychiatrique dans les six mois suivants.

C’est aussi ce qu’a constaté Inez Jabalpurwala, directrice mondiale de Viral Neuro Exploration (VINEx), un organisme sans but lucratif visant à investir dans la manière dont les virus affectent la santé du cerveau.

La moitié des répondants (Nouvelle fenêtre) à un sondage mené par VINEx ont déclaré avoir réduit leurs heures de travail; 74 % d’entre eux les ont réduites de 50 % ou plus.

« La "COVID longue" pourrait également aggraver le présentéisme : la perte de productivité qui se produit lorsque les employés ne sont pas pleinement opérationnels sur leur lieu de travail en raison d’une maladie, d’une blessure ou d’un problème de santé. »

— Une citation de  Inez Jabalpurwala, directrice mondiale de Viral Neuro Exploration

De nombreux symptômes associés à ce syndrome sont d’ordre neurologique, et le problème n’est pas suffisamment pris au sérieux, croit Mme Jabalpurwala. Elle ajoute que les employeurs doivent offrir à ceux qui sont prêts à revenir plus de flexibilité et un retour progressif au travail.

Des sondages menés (Nouvelle fenêtre) par le Congrès des syndicats du Royaume-Uni ont révélé que le quart des employés atteints de symptômes de longue durée n'avaient pas osé en parler à leur employeur et qu'un répondant sur 20 s'était senti obligé de prendre sa retraite ou de démissionner. Une personne sur huit affirme que son employeur ne croyait pas qu’elle était malade.

Notre économie du savoir repose sur un "capital cérébral  optimal" pour assurer la prospérité économique. La "COVID longue", avec ses conséquences négatives sur la santé du cerveau, affecte cela, dit Mme Jabalpurwala.

Un dossier tenu dans les mains et un masque accroché au poignet.

Le diagnostic de « COVID longue » est difficile à obtenir et plusieurs font face à une forme de scepticisme de la part du personnel de la santé et de leurs employeurs.

Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry

Peut-on estimer combien de personnes sont affectées?

Il est encore très difficile d’estimer avec exactitude combien de personnes souffrent de COVID longue, puisque la majorité des Canadiens n’ont plus accès à des tests PCR depuis plusieurs mois. Ainsi, le nombre de cas rapportés est largement sous-estimé.

Au Canada, officiellement, on rapporte près de 3,9 millions de cas depuis le début de la pandémie. Nous savons cependant que, seulement au Québec (Nouvelle fenêtre), de janvier 2022 à mai 2022, le nombre estimé d’infections a dépassé 2,6 millions.

Toutes proportions gardées, si on suppose que 10 millions de Canadiens ont été infectés depuis le début de la pandémie, il pourrait y avoir plus d’un million de personnes souffrant de la COVID longue, ce qui représenterait 5 % de la population active canadienne.

On remarque les mêmes signaux ailleurs dans le monde.

Le sondage de VINEx (Nouvelle fenêtre) montre que plus de 70 % des répondants ont dû s’absenter du travail en raison de cette maladie, parfois pendant plus d’un an, et que certains ont dû quitter la population active. Un quart d’entre eux ont déclaré avoir dû se mettre en invalidité et 44 % n’ont pas pu accéder à une assurance invalidité.

Une étude de l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) montre que, dans la province, 40 % des travailleurs de la santé infectés lors des premières vagues de la pandémie ont eu des symptômes pendant au moins 12 semaines et que le tiers d'entre eux ont signalé des troubles cognitifs persistants.

Près de 10 % des travailleurs de la santé québécois qui avaient des symptômes après quatre semaines ont confirmé être toujours en arrêt de travail; 73 % ont dit qu’ils étaient retournés travailler même s’ils n’étaient pas rétablis.

Les auteurs de cette étude préviennent que la qualité des soins de santé pourrait être touchée en raison du nombre très élevé de travailleurs aux prises avec le syndrome post-COVID-19.

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