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Armes à feu : de plus en plus d’événements et de « démonstrations de force » à Montréal

Des données obtenues par Radio-Canada montrent à quel point l’intensité et la fréquence des événements avec armes à feu augmentent à Montréal.

Une arme et deux douilles sont sur le sol.

Une arme de poing

Photo : getty images/istockphoto / JJ Gouin

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a publié mardi son rapport annuel, dans lequel il est dit qu'en 2021 il y a eu 144 événements où une arme à feu a été déchargée, soit le double de 2020 (71).

Des rapports de 2020, 2021 et 2022 (janvier à avril) de l’équipe nationale de soutien à l’application de la Loi sur les armes à feu de la GRC, obtenus par Radio-Canada, confirment cette augmentation, tout en offrant un portrait un peu plus détaillé de la situation.

L’analyse des données d’événements permet de constater le maintien de l’intensité et de la fréquence des événements d’usage d’armes à feu, peut-on lire dans le rapport de 2021.

Dans ces rapports, on a compilé les événements où des armes à feu ont été utilisées à Montréal. Les cas retenus dans les rapports de la GRC comprennent ceux où il y a des preuves matérielles qu’une arme a été déchargée (douilles ou munitions éjectées, projectiles ou arme à feu sur la scène et victime avec des blessures infligées par arme à feu).

On observe notamment que le nombre d'événements où des coups de feu ont été rapportés a beaucoup augmenté entre 2020 et 2021. Le nombre d’homicides avec armes à feu augmente également.

Il n’y a pas d'argument; les données sont là. Il y a une hausse importante [d'événements avec armes à feu]. Est-ce qu'elle est inquiétante? Oui, dit Marc Ouimet, professeur titulaire à l’École de criminologie de l’Université de Montréal.

Des démonstrations de force

Déjà, en 2020, la GRC notait dans son rapport une hausse marquée de la fréquence des cas de violence avec armes à feu à Montréal, ainsi que des changements notables dans la nature des événements et de leur intensité.

Parmi les 215 événements de 2020 à 2022 où les policiers ont trouvé des douilles sur la scène, dans 15 % des cas, il y avait plus d’une dizaine de douilles.

Le nombre d'événements où de nombreux coups de feu ont été tirés semble augmenter. Il y a eu 11 cas avec plus de 10 douilles trouvées sur la scène en 2020, puis 22 en 2021 et déjà 9 en 2022. C’est à Montréal-Nord et à Rivière-des-Prairies où on compte le plus d’événements avec de multiples coups de feu.

Le nombre de fusillades au volant (drive-by) semble aussi augmenter; de 8 en 2020 à 12 en 2021. De janvier à avril 2022, on en compte déjà 9.

Les rapports de la GRC indiquent que de nombreux événements sont des démonstrations de force. M. Ouimet abonde dans le même sens.

« Ce qui est différent maintenant, c’est ce qu’on fait avec l’arme à feu. On décharge l’arme vers une maison, une auto, pour faire passer des messages et pour faire augmenter sa crédibilité. C’est un nouveau phénomène. »

— Une citation de  Marc Ouimet, professeur de criminologie

Selon le SPVM, la moitié des homicides et des tentatives de meurtre à Montréal comprenait la présence ou l’utilisation d’une arme à feu.

Les homicides au cours desquels une arme à feu est présente ou utilisée ont triplé en 2021, selon les données de la GRC. Le nombre de tentatives de meurtre avec une arme à feu est resté relativement stable.

Selon M. Ouimet, étant donné la hausse du nombre d’événements avec armes à feu, c'est étonnant qu'il n'y ait pas eu plus d'homicides.

Les quartiers chauds

Selon M. Ouimet, Montréal demeure l’une des grandes villes les plus sécuritaires au monde. Par contre, ce qui a changé est le fait que la population est de plus en plus confrontée à cette violence.

M. Ouimet croit qu'il ne faut pas seulement penser au nombre de victimes, mais à l'impact qu'ont ces événements sur la population.

Les gens sont traumatisés quand ils voient des scènes de fusillade. Décharger une arme à feu contre une maison, c'est dévastateur. Et entendre souvent des coups de feu le soir, ça amène de l’insécurité et de l’inquiétude.

À ce sujet, le rapport du SPVM note que le nombre d’appels des citoyennes et des citoyens concernant les coups de feu a augmenté de 30 % entre 2020 et 2021. On voit une augmentation des appels non fondés, ajoute la criminologue Maria Mourani. Les gens réagissent à des feux d'artifice, des pneus crevés. Et c'est parce qu'ils ne se sentent pas en sécurité.

En 2020, dans quatre quartiers (L'Île-des-Soeurs, Lachine, Hochelaga-Maisonneuve et Le Plateau-Mont-Royal), la GRC n’a pas recensé d’événements avec armes à feu. En 2021, tous les postes de quartiers à Montréal ont recensé au moins un événement. En 2022, presque tous les secteurs en ont déjà connu un.

Les quartiers à l’est et au nord de la ville comptent le plus d’événements avec armes : Montréal-Nord, Rivière-des-Prairies, Saint-Léonard et Saint-Michel comptent plus d’une vingtaine d’événements chacun en 2021.

On observe une forte augmentation des événements entre 2020 et 2021 dans Rivière-des-Prairies, Saint-Léonard et Saint-Michel, Pointe-Saint-Charles et dans Côte-des-Neiges.

Ça confirme ce que je vois sur le terrain; en 2021, ça s’est passé dans les territoires où certains gangs de rue étaient en conflit, dit Maria Mourani. La majorité des fusillades de 2021 sont le lot de conflits entre gangs. Ce sont quelques gangs qui foutent le bordel.

M. Ouimet déplore le fait que ce sont les quartiers défavorisés qui continuent d'être l'épicentre de ces événements. Cette insécurité, c’est un poids de plus qu’on fait peser sur les populations qui en arrachent déjà, déplore M. Ouimet.

La GRC note aussi une diversification rapide des sources d’approvisionnement en armes à feu illégales et une hausse de qualité et sophistication des armes à feu disponibles.

Les armes les plus fréquentes trouvées sur les scènes sont de calibre 9 mm (141 cas), suivies des armes de calibre .30 (38 cas) et des .45 (28 cas). On observe une forte augmentation des événements avec des armes de calibre .45 et les 9 mm.

Ça démontre que la majorité des armes utilisées par les groupes criminels et les gangs sont les armes de poing, suivies des armes automatiques, dit Maria Mourani.

Montréal, face à un nouveau problème

Si on compare les données de Montréal de la GRC avec les données de la ville de Toronto (Nouvelle fenêtre), on remarque que le nombre d’événements par 100 000 habitants pendant lequel une arme a été utilisée est tout de même beaucoup moins élevé dans la métropole québécoise.

« Montréal est à la remorque de Toronto. Ce problème, Toronto l’a depuis 10-15 ans. La culture des armes à feu à Montréal, c’est assez nouveau. »

— Une citation de  Marc Ouimet, professeur de criminologie

C’est pourquoi M. Ouimet et Mme Mourani disent qu’il faut s’attaquer au problème maintenant.

On n’est pas Toronto ni New York. Mais on n’a quand même jamais vu ça à Montréal. Il y a un problème qu'il ne faut pas prendre à la légère, dit Mme Mourani. Jouer à l'autruche pourrait mener Montréal à une situation endémique comme à Toronto, croit-elle. C’est pas normal et ça ne doit pas devenir normal.

Le gouvernement fédéral a récemment annoncé un gel national sur la vente, l'achat et le transfert d'armes de poing au Canada et l'entrée de nouvelles armes à feu au Canada. Par contre, les personnes déjà propriétaires d'armes de poing pourront les conserver, a-t-il ajouté.

Le SPVM indique dans son rapport annuel avoir saisi 628 armes en 2021 et 744 en 2020.

Toutefois, M. Ouimet croit que ces mesures sont futiles. On s’en prend aux lois [sur les armes] et on pense que ça va changer quelque chose. La majorité des armes utilisées lors de ces événements ne sont pas des armes achetées légalement, indique M. Ouimet. Il n’y aucun rapport entre la vente des armes et ceux qui tirent.

Selon lui, il faut plutôt augmenter la pression sur les groupes criminels et augmenter les conséquences légales, même si ces recommandations ne sont pas toujours populaires.

Pour sa part, Mme Mourani croit qu'il faut financer le déficit policier, augmenter les interventions préventives et renforcer l'image de la police. Les policiers ont été très malmenés dans les médias. Et maintenant, ce qu'on me dit c'est qu'avant de faire une intervention préventive, les policiers vont y réfléchir. Ils ont peur de se retrouver sur le web, filmés, sur les réseaux sociaux, accusés de profilage racial. Ils détournent donc le regard et ne prennent plus de chances. La conséquence de ça? Les gars de gang se promènent impunément dans la rue avec des armes parce qu’ils savent qu’ils ne seront pas arrêtés de façon préventive.

Avec la collaboration de Daniel Boily

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