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Envoyé spécial

« Il ne reste plus rien » : rencontre avec les derniers Ukrainiens qui fuient le Donbass

Un nombre indéterminé de civils survivent dans le Donbass, théâtre de violents combats. Chaque jour, quelques centaines d’entre eux risquent une évacuation vers l’ouest du pays. La plupart passent par l’unique gare encore en activité en territoire ukrainien. Visite sur place.

Une femme et ses enfants à bord d'un train.

Une femme et ses enfants à bord du seul train quittant le Donbass depuis plusieurs jours.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Est-ce un cadavre que les hommes sortent de l'arrière de la voiture familiale? Un corps frêle et pâle repose sur un brancard. Les mains sur le ventre sont immobiles.

L’homme lève la tête lorsque les deux secouristes inclinent le brancard pour grimper l’escalier. Il semble bien mince sous son chandail rayé. Tout droit sorti d’un enfer sur terre.

Un homme allongé est transporté par des secouristes pour l’embarquer à bord d’un train.

Un homme visiblement malade est transféré dans un wagon pour son évacuation.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Le brancard est déposé à même le sol, près du train. Des secouristes soulèvent la bâche de plastique sur laquelle il est étendu. Ils la déposent sur un monte-charge. Toujours couché, l’homme s’élève.

Autour de lui, une foule grandissante. Des gens fragiles, parfois en fauteuil roulant. Les premiers évacués à monter à bord du seul train quittant le Donbass ces jours-ci.

Évacuation d'un blessé en fauteuil roulant.

Un homme en fauteuil roulant embarque à bord d'un train.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Pokrovsk est une petite ville désertée, aux commerces fermés, aux vitrines placardées. Une ville qui attend que les combats se rapprochent.

Cette gare est l’unique centre d’activité en ces jours de conflit. De rares trains devenus l’une des lignes de vie de l’Ukraine. Des wagons chargés d’émotions.

Les gens sont gênés

Chaque jour, un escadron de secouristes ukrainiens sillonnent les dangereuses routes du Donbass. Adresses en main, ils vont chercher ceux qui refusaient jusqu’à présent d’abandonner leur maison.

Des passagers d'un train avant le départ.

Des femmes prennent place à bord du seul train quittant le Donbass ces jours-ci.

Photo : Radio-Canada / Richard Moss

Les gens sont gênés, explique Roman, cigarette au bec. La cinquantaine, l’air placide, la parole lente. Il est l’un des secouristes qui risquent leur vie pour sauver celle des autres.

« Les gens pensent qu’ils doivent payer pour l’évacuation, mais c’est gratuit. Et puis, ils ont peur de quitter leur foyer. »

— Une citation de  Roman, secouriste

Cette peur disparaît avec les bombes qui se rapprochent, croit-il.

Dans de banales voitures ou des petits autobus, Roman et ses confères filent rapidement vers les villes devenues zones sinistrées, où l'électricité et l’eau courante manquent parfois depuis des jours.

Ceux qui habitent toujours le Donbass sont en quelque sorte des résistants. Ils ont résisté aux appels répétés depuis des semaines à fuir à l’Ouest. Ils ont résisté aux bombardements, ont tenté de s’y habituer.

Roman, lui aussi, s’est habitué aux risques, aux tirs d’artillerie qui rendent la circulation bien périlleuse sur les routes menant à Kramatorsk, Sloviansk ou Sievierodonetsk.

Ça fait trois mois qu’il aide ses concitoyens à fuir, au péril de sa vie. Roman hausse les épaules : Aujourd’hui, tous les Ukrainiens sont en danger. Vous l’êtes aussi en étant ici.

Notre     dossier Guerre en Ukraine

Peut-on dormir sous les bombes?

Le brancard a été hissé dans le train. Le vieil homme au chandail rayé est allongé sur une des banquettes. Les mains toujours sur le ventre. Autour de lui, on se presse, on demande le passage.

Une chaleur humide occupe les wagons de ce vieux train. Les fortes odeurs corporelles se mêlent, alourdissent l’atmosphère. Le trajet peut prendre jusqu’à 24 heures, selon la destination finale.

Ceux qui acceptent de discuter rapportent tous une variation sur le même thème : les bombardements se sont rapprochés; mieux vaut partir avant qu’il soit trop tard.

On part parce qu’il n’y a plus de vivres ou de policiers ukrainiens. Plus d'eau, d'électricité. Plus vraiment personne autour. Plus de raison d’endurer la guerre et ses bruits.

Deux femmes jouent aux cartes.

Ceux qui restent sont en quelque sorte des résistants.

Photo : Radio-Canada / Richard Moss

Pour une dame, c’est une frappe qui l’a convaincue. Cette frappe a détruit plusieurs maisons près de chez elle. Les toits se sont effondrés, des gens sont morts brûlés à l’intérieur.

Une autre explique avoir appris à reconnaître la direction dans laquelle volent les obus. Pratique pour savoir quand aller se protéger à la cave ou quand continuer de jardiner.

Toutefois, tôt un matin, des avions de chasse ont survolé sa ville, largué des bombes. L’une d’elles est tombée à 200 mètres. La maison a disparu. Il y avait des gens dedans. Pas besoin d'en dire plus.

Parfois, des proches déjà à l’abri ont convaincu un aîné de partir. Ou des enfants ont imploré leur grand-mère de sauver sa peau pendant qu’il en était encore temps.

Deux petites filles ont convaincu leur mère de quitter leur maison. Quand ça fait boum, on ne peut pas dormir, explique l'aînée, âgée de huit ans. C’est très épeurant, le bruit est très fort.

Leur jeune mère semble épuisée, le regard vide. Les enfants ne dorment plus. Je ne veux que vivre en paix.

Ce qu’on laisse derrière

Le train part dans une quinzaine de minutes. Les sièges sont presque tous occupés. Dans un coin, deux sœurs dans la soixantaine jouent aux cartes.

Elles ont convenu de partir en même temps, ce qui ne rend pas le départ plus facile. Je préférerais être à la maison… mais il n’y a plus de médicaments.

Le train n’a pas encore quitté Pokrovsk, mais le voyage est déjà commencé. La décision semble sans appel. Imposée par la force destructrice de l’armée russe et par sa guerre pour libérer le Donbass et sa population.

Une femme âgée.

Parfois, ce sont des proches déjà à l’abri qui ont convaincu un aîné de partir.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Certains l’admettent doucement, d’autres le pensent probablement : il n’y aura pas de retour dans le Donbass. Pas de retour parce qu’il faut beaucoup d’énergie pour refaire une vie sur les ruines de l’ancienne.

Il n’y aura rien vers quoi revenir, avance une dame. Un homme blessé au pied longe le corridor. Il boite, il a mal. C’est visible. Il a aussi mal au cœur. Il ne reste déjà plus rien. Plus rien du tout.

Je me sens déjà loin de la maison, souffle de son côté une femme âgée, les yeux humides. Sa fille demande que cesse la conversation; les émotions sont encore bien trop vives.

Un homme accompagnant sa vieille mère cache mal sa colère. Ce n’est pas tant de repartir à zéro ailleurs qui le fâche. C'est dur de laisser son foyer et tout ce qu’on a bâti à la merci des Russes. C'est dur pour le moral.

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