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« J’en ai plein mon casque » : Fort McMurray, c’est fini pour ces travailleurs acadiens

Désillusionnés, des travailleurs décident de tourner le dos à l'Ouest.

Un camion passe devant un bâtiment industriel.

Des installations pétrolières de Syncrude à Fort McMurray, en Alberta.

Photo : La Presse canadienne / JASON FRANSON

Gérard Chiasson, un échafaudeur de Shippagan, raconte qu'il a passé deux semaines à Fort McMurray et qu'il est rentré chez lui avec 200 $ en poche. Pour lui, les sacrifices n'en valent plus la peine. L'Ouest canadien c'est terminé.

J'en ai plein mon casque, lance-t-il. Je n'ai pas du tout l'intention de retourner là. Ça ne m'intéresse plus du tout. J'aime mieux rester à la maison qu'aller travailler dans des conditions comme ça. C'est fini pour moi, plus jamais.

Gérard Chiasson

Gérard Chiasson dit qu'il en a plein son casque d'aller travailler dans les chantiers de l'Ouest canadien.

Photo : Gracieuseté

Le travailleur de 56 ans constate qu'il n'y a plus de plaisir à aller travailler là-bas, dans l'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta.

Depuis les trois ou quatre dernières années, je ressens qu'on n'est plus les bienvenus du tout, ajoute-t-il. Chaque fois que je vais là, il faut toujours que je me batte pour garder ma place.

Récemment, il est revenu très déçu de son voyage, qui, répète-t-il, sera son dernier.

Gérard Chiasson.

On voit ici Gérard Chiasson à gauche à l'œuvre dans un chantier.

Photo : Gracieuseté

Il raconte qu'il n'a travaillé que durant six jours en deux semaines. Il n'a amassé qu'environ 200 $ après les dépenses, notamment le coût des billets d'avion.

Quand on reçoit un dispatch, ça indique qu'on peut faire des 11-3, des 12-2 ou autres, explique-t-il. C'est comme une fiche de travail avec le nombre de quarts de travail que tu fais. Onze jours de travail, trois jours de congé. C'est ce qui était écrit sur mon dispatch, je travaille 11 jours et j'ai trois jours de congé.

Mais ce n'est pas ce qui s'est passé, assure-t-il.

J'ai parlé à mon contremaître et lui ai demandé pourquoi je ne pouvais pas travailler cette fin de semaine là, poursuit-il. Je lui ai dit que j'étais venu là pour travailler, pas pour rester dans un camp. Il a refusé de m'expliquer la raison. Il s'est contenté de dire : "it is what it is" [c'est comme ça].

« Là, j'ai senti qu'on n'était plus les bienvenus du tout. Et ça fait plusieurs fois que je ressens ça. »

— Une citation de  Gérard Chiasson, travailleur de Shippagan

As-tu déjà acheté ton billet d'avion?

Allain Morais, d'Inkerman, s'apprêtait à faire ses valises pour retourner travailler dans l'Ouest après deux ans et demi dans une usine de poissons.

J'ai bien été traité à l'usine, précise-t-il. Je veux simplement retourner à mon ancien métier. Mais pas à Fort McMurray.

C'est pourtant ce qu'il a fait.

Allain Morais.

Allain Morais, d'Inkerman, veut retourner à son ancien métier d'échafaudeur après avoir travaillé pendant un peu plus de deux ans dans des usines de transformation de produits marins.

Photo : Gracieuseté

Gérard Chiasson lui a raconté sa mésaventure, ce qui a rapidement refroidi ses ardeurs.

Gérard m'a téléphoné et m'a demandé "as-tu déjà acheté ton billet d'avion? Non, bien reste chez vous, ça ne fonctionne plus". Il m'avertissait de faire attention.

« Ils ne veulent pas avoir le monde de l'Est là. Quand les temps sont plus durs, c'est plus évident. On ne se sent pas désirés. »

— Une citation de  Allain Morais, travailleur d'Inkerman

Il utilise l'image d'un citron que l'on presse. Le meilleur est sorti de dedans [l'Ouest].

Les travailleurs vont davantage dans d'autres régions du pays maintenant : Nunavik, dans le nord du Québec, l'Ontario, la Colombie-Britannique, Regina, dit-il.

« La belle époque, elle est finie. »

— Une citation de  Allain Morais, travailleur d'Inkerman

Pouvoir rester au camp

Allain Morais admet qu'il a aussi été dérangé par le fait que son collègue Gérard Chiasson a dû insister pour demeurer dans le camp de l'entreprise pendant ses jours de congé.

Le contremaître a commencé à mentionner que je ne pourrais pas rester au camp pendant mes jours de congé, raconte Gérard Chiasson.

Il dit qu'il a insisté et qu'il a pu finalement y rester.

Quatre blocs de rangées de logements industriels identiques sont aménagés entre des routes et de la forêt.

Des employés vivent en communauté dans les camps de travailleurs, situés à proximité des installations pétrolières (archives).

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Si tu sors du camp, tu dois sortir toutes tes affaires, ton linge, tes valises, explique-t-il. Là, tu appelles le taxi et c'est 60 $ pour aller en ville. Tu te prends une chambre d'hôtel, tu restes là pendant trois jours, tu te nourris. Le dimanche à 4 h, tu retournes au camp et tu paies encore 60 $ pour le taxi. À la fin du compte, ça peut te coûter 700 $ pour la fin de semaine. Il y en a beaucoup qui ont vécu ça et ils ont été surpris.

L'entreprise pour laquelle Gérard Chiasson travaillait et que s'apprêtait à rejoindre Allain Morais est AlumaSafway.

Le siège social de l'entreprise mère, BrandSafway, est situé dans l'État de la Georgie, aux États-Unis. BrandSafway n'a pas répondu à nos demandes.

La grande séduction?

Paul Zarbatany s'intéresse de près à ce qui se passe dans la région de Fort McMurray, même s'il travaille dans le sud de cette province. À Calgary, il est le président de la section locale 2103 de la Fraternité unie des charpentiers et menuisiers d'Amérique.

Il connaît Gérard Chiasson depuis une douzaine d'années et il le considère comme un excellent travailleur.

Je l'appelle l'ambassadeur des Acadiens parce qu'il connaît presque tous les échafaudeurs acadiens qui sont venus travailler en Alberta, dit-il.

Casques de construction.

Paul Zarbatany estime qu'il a contribué à recruter des centaines de travailleurs acadiens.

Photo : iStock

Il estime qu'il a contribué à recruter plusieurs centaines d'Acadiens et de Gaspésiens pour aller travailler dans l'Ouest au fil des ans.

On a développé des cours d'échafaudeurs, souligne-t-il. Ils ont commencé à donner des cours au Nouveau-Brunswick. Mais il n'y avait pas assez de travailleurs qui venaient. On est allés recruter, surtout par le bouche-à-oreille. Il y avait plusieurs pêcheurs qui sont venus travailler. À ce moment-là, c'était un boom économique et les conditions de travail étaient plus faciles à négocier.

Croit-il que la belle époque du travail dans l'Ouest va revenir? Les grandes compagnies devront-elles à nouveau séduire les travailleurs d'ici?

Cette dernière question le fait vivement réagir.

Séduire, c'est un grand mot, tranche-t-il, parce que c'est émotif. Mais la réalité, c'est que les gens veulent travailler et faire de l'argent. Ils deviennent moins émotifs à ce moment-là. Si je te dis que tu vas faire 42 $ ou 43 $ l'heure et que tu as des vols d'avion payés, deux semaines ici, une semaine à la maison... Et ça ne leur coûte absolument rien pour coucher dans les camps.

Contexte et vols d'avion payés

Il fait référence à des luttes des générations précédentes qui ont amélioré le sort des travailleurs.

Les camps d'aujourd'hui, ce ne sont pas ceux des années 1980. On était 10 dans une chambre à manger des sandwiches au baloney, image-t-il. Aujourd'hui, ils ont des chefs qui font la cuisine. Les travailleurs ont leur chambre et la douche. Ils n'attendent pas deux heures en ligne pour prendre une douche.

Des travailleurs acadiens.

Des travailleurs acadiens réunis pour casser la croûte dans le camp de l'Athabasca. C'était en 2013.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Il n'empêche que les salaires et les avantages ne sont plus ce qu'ils ont déjà été.

Parce que la situation économique est différente, affirme-t-il.

Avec la crise économique de 2008 puis le prix du pétrole qui a baissé énormément en 2014, ce n'était pas très avantageux, ajoute-t-il.

Il garde espoir qu'il y a encore de bons jours à venir pour les travailleurs acadiens dans l'Ouest.

Il faut regarder ce qui se passe dans le monde, le prix du pétrole a augmenté énormément, explique-t-il. Avec ce qui se passe en Europe, en Ukraine et en Russie, on chercher à s'approvisionner de pétrole ailleurs qu'en Russie. Je n'ai pas une boule de cristal, mais les entreprises pourraient recommencer à faire des requêtes pour de la main-d'œuvre dans d'autres provinces.

Il pense que le retour des vols d'avion payés complètement pour les travailleurs serait un facteur déterminant en ce sens.

Des travailleurs montent dans un avion à l'aéroport de Bathurst.

De nombreux travailleurs de la Péninsule acadienne ont voyagé en avion depuis l'aéroport de Bathurst pour se rendre dans les chantiers de l'Ouest canadien.

Photo : Radio-Canada / Michel Nogue

Le travail dans l'Ouest a aidé beaucoup la Péninsule acadienne, rappelle-t-il. J'en connais dont la conjointe a ouvert un salon de coiffure ou un magasin. Le prix des maisons a augmenté parce qu'il y avait plus d'argent. Je crois que ce sera encore une opportunité dans le futur.

On ne nous appelait plus pour travailler

On se souvient d'une période durant laquelle plusieurs femmes de différentes communautés de la Péninsule acadienne allaient travailler dans les camps de l'Ouest pour faire le ménage ou la cuisine.

Mona Chiasson, de Lamèque, a connu cette belle époque.

Elle a travaillé là-bas de 2006 à 2016. Elle avait quitté son travail dans une pharmacie pour aller travailler dans les camps de travailleurs.

On faisait de l'argent, lance-t-elle en riant. On était rendues à 28 $ l'heure.

Elle admet qu'elle est encore un peu nostalgique de cette période, même si le travail était difficile et que le mal du pays se faisait sentir.

On faisait 40 chambres par jour et 20 salles de bains, se souvient-elle.

Des maisons alignées les unes aux autres.

Un camp de travail dans la région de Fort McMurray

Photo : Reuters / Todd Korol

Mais, tout ça s'est arrêté.

On ne nous appelait plus pour travailler, déplore-t-elle. On a été remplacées. On a perdu nos jobs dans les camps. Sinon, je serais peut-être encore là.

Les conditions salariales et les avantages sociaux ont beaucoup diminué, selon son témoignage et celui de plusieurs autres femmes à qui nous avons parlé, mais qui préfèrent tourner la page.

Aujourd'hui, selon elles, les travailleuses sont surtout des résidentes de l'Alberta et des travailleuses de l'étranger.

Retourne chez toi

Entre-temps, Gérard Chiasson de Shippagan vient de s'entendre avec un entrepreneur en construction de la Péninsule acadienne pour qui il va travailler.

Un gars du syndicat m'a dit : "Gérard, la meilleure chose que tu peux faire c'est de tout laisser ça là et retourner chez toi". Il m'a dit qu'ils ne pouvaient pas faire grand-chose avec ces affaires-là.

C'est précisément ce qu'il a fait.

Non, c'est beaucoup moins le fun que c'était l'Ouest.

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