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Rita Shelton Deverell : une femme noire dans les médias canadiens depuis un demi-siècle

Lorsque le racisme lui a claqué la porte au nez, elle a mené la lutte pour en ouvrir de nouvelles.

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Rita Sheldon Deverell est lauréate du Prix du gouverneur général pour les arts.

Photo : CBC News

Radio-Canada

De ses débuts dans une école de théâtre ségréguée à la fondation de Vision TV, Rita Sheldon Deverell relate une carrière qui a fait tomber des barrières dans les médias canadiens.

Un texte d'Amanda Parris

Je ne suis pas souvent nerveuse en entrevue, mais je me suis mise à bégayer à profusion en parlant avec Rita Shelton Deverell.

Depuis plus de cinq décennies, cette femme se fraie un chemin bien à elle dans les secteurs des arts et des médias canadiens en tant que télédiffuseuse, réalisatrice, universitaire, productrice, éducatrice, dramaturge, autrice et défenseure des droits.

(Par souci de transparence, soulignons que Rita Sheldon Deverell siège actuellement au conseil d’administration de CBC/Radio-Canada.)

Il est impossible d’énumérer toutes les distinctions qu’elle a reçues; voici cependant ses principaux faits d’armes. Rita Sheldon Deverell a été l’une des premières femmes noires au Canada à devenir animatrice de télévision et directrice de réseau. Elle a été la première femme à diriger un programme de journalisme dans une université canadienne et elle est l’une des fondatrices de Vision TV, le premier réseau de télévision multiculturel et multiconfessionnel au monde. Elle a été directrice exécutive des nouvelles et des actualités pour APTN et a servi de mentore à son successeur. Elle a été intronisée au Canadian Broadcasters Hall of Fame (le temple de la renommée de la télédiffusion canadienne) et a été nommée dans l’Ordre du Canada en 2005.

Mme Deverell a réalisé beaucoup de ces exploits dans des univers où elle était souvent non seulement la première, mais aussi la seule personne noire. En plus du racisme systémique et insidieux, elle a dû surmonter des manifestations directes, sans le soutien des groupes de défense que nous connaissons aujourd’hui. Elle raconte entre autres avoir été effondrée après un échange particulièrement teinté de racisme avec un chef de production de la CBC, mais elle rappelle qu’il est crucial d’apprendre à ne pas se blâmer. Au lieu de cela, elle a commencé à parler de son expérience publiquement et sans honte et à dénoncer courageusement le racisme qui a entaché ces moments. Cela l’a forcée à dresser son propre bilan et à se ressourcer : Quand on peut dire : "Voilà, c’est ce qui m’est arrivé", on a franchi le premier grand pas vers une forme de guérison.

À 60 ans, elle a entamé un nouveau chapitre de sa carrière en écrivant sa première pièce de théâtre et en remontant sur les planches après avoir mis sa carrière d’actrice en veilleuse pendant trois décennies. Plus tard au cours du mois, elle recevra le Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène pour l’ensemble de sa carrière artistique.

J’ai parlé avec elle de sa longue carrière, de son combat contre le racisme, de son retour aux arts et du sens qu’elle accorde à cette nouvelle distinction.

Amanda : En faisant quelques recherches, je suis tombée sur cette incroyable photo d’archive (Nouvelle fenêtre) de vous et votre mari, Rex Deverell. Elle provient d’un numéro du Toronto Star de 1971, et la légende dit entre autres :  Ils espèrent faire du théâtre leur vie.  J’aimerais donc amorcer notre conversation en vous demandant ce qui vous a fait dévier de votre rêve de devenir actrice.

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Le couple composé de Rita Sheldon Deverell et de Rex Deverell, un pasteur baptiste reconverti en dramaturge, en 1971.

Photo : toronto star via getty images / Jeff Goode

Rita : Eh bien, d’une certaine manière, la réponse est vraiment très simple. J’ai découvert, comme beaucoup l’ont fait avant et après moi, que la vie d’actrice est extrêmement difficile. Bien sûr, le fait que j’étais Noire dans le théâtre canadien des années 1970 n’a pas aidé. J’ai plutôt atterri dans le monde de la télédiffusion. J’ai découvert que, comme productrice, recherchiste ou animatrice, j’étais en mesure de faire valoir mes idées et d’en voir les effets à l’écran. Cela ne m’aurait pas été possible, comme actrice. Même si les choses ont changé un peu, les acteurs et les actrices n’ont encore que très peu de pouvoir.

J’ai décroché un contrat de quatre mois comme recherchiste à la télévision pour enfants. Nous étions en 1971. Nous avons fait venir un expert sur la violence et la télévision pour enfants. L’émission Take 30 de la CBC voulait interviewer cette personne, mais aucun de ses animateurs n’était libre. Les producteurs m’ont demandé :  Et pourquoi ne ferais-tu pas l’interview?  Je l’ai faite, et les producteurs en ont été vivement satisfaits.

Le producteur de cette émission m’a proposé une série de 26 épisodes et nous l’avons réalisée en 1973-1974. C’est à cette époque qu’Adrienne Clarkson est passée à The Fifth Estate. Elle ne faisait plus partie de Take 30. J’ai songé :  Eh bien… Super! Je pourrais prendre sa place!  Le chef de production m’a répondu :  Non, tu ne peux pas. Parce que tu es Noire et que les Canadiens ne sont pas prêts pour une animatrice noire à la télévision. 

Amanda : Ouf! Que s’est-il passé ensuite?

Rita : Ça m’a complètement coupé l’herbe sous le pied. Je me suis en quelque sorte effondrée. Comme je suis une personne très énergique, les gens n’ont pas nécessairement perçu à quel point j’étais abattue. Mais c’était bien réel. À cette époque, alors que j’assistais à un congrès de chaînes de télévision privées, un journaliste dont j’ai oublié le nom m’a demandé : « Pourquoi n’êtes-vous plus à Take 30? Vous étiez très bonne! » J’ai répondu du tac au tac :  Parce que je suis Noire.  Il a lancé :  Oh! Vraiment?  et, flairant la bonne histoire, il a ajouté :  Je vais suivre ça.  Et il l’a fait.

Il a fait un suivi auprès de Peter Herrndorf, qui était à la tête de la division des nouvelles et des affaires courantes. Je me souviens encore de l’endroit où je me trouvais lorsque Peter Herrndorf m’a appelée en Saskatchewan et m’a dit :  Racontez-moi ce qui s’est passé. J’en ai eu vent par ce journaliste.  Je lui ai relaté l’incident et il a procédé à une enquête. Il m’a rappelée environ une semaine plus tard et m’a annoncé :  Je suis convaincu que ce que vous dites est vrai. C’est honteux. C’est affreux. Qu’est-ce que je suis censé faire, maintenant? 

Amanda : Il vous a demandé ce qu’il devait faire?

Rita : Eh oui. J’ai répondu :  Le plus important, c’est que vous disiez à chaque producteur de la CBC que ce n’est pas acceptable. 

Le retour au métier d’actrice

Amanda : Avez-vous toujours entretenu le projet de revenir au métier d’actrice, quelque part dans votre esprit?

Rita : Non, pas spécialement. En partie parce que la fondation de Vision TV a été très exigeante. Il va sans dire que nous avons commencé sans argent. L’une des raisons pour lesquelles j’ai cumulé tant d’emplois, c’est que nous n’étions que 12 personnes pour faire fonctionner un réseau de télévision. Mais je voulais à tout prix participer à la création de ce réseau. Je savais que si je voulais que les gens qui me ressemblent jouissent d’un endroit où travailler, je devais participer à la mise sur pied de Vision TV.

Amanda : Vous avez parlé de votre jeunesse dans les États-Unis ségrégationnistes et de votre solide relation avec vos parents. Je me demande si cela a contribué à cette facette de votre personnalité, qui fait que vous n’avez pas besoin d’exemples et que vous vous êtes dit :  Si je ne vois pas de chemin devant moi, je vais tracer le mien. 

Rita : Oh, je dirais que cela vient certainement de là. Sans aucun doute de mes parents, qui m’ont transmis dès l’enfance la conviction inébranlable que j’avais le droit de vivre et de travailler, et d’accéder à tous les endroits où je déciderais que mon travail et mes talents me mèneraient.

La première pièce que j’ai écrite, à l’âge de 60 ans, s’appelle Smoked Glass Ceiling. J’y raconte que je me suis rendue au Alley Theatre de Houston pour m’inscrire à un programme de théâtre pour les jeunes. La registraire de l’Alley Theatre Academy était dans tous ses états parce qu’il y avait une petite fille noire dans le hall qui voulait s’inscrire.

Amanda : Quel âge aviez-vous à cette époque?

Rita : J’avais 13 ou 14 ans. Elle m’a dit que les écoles étaient ségréguées, ce qui était vrai. L’Alley Theatre Academy l’était aussi. La dame faisait tant de bruit que le directeur artistique adjoint du théâtre est venu dans le hall. Il m’a dit :  Je ne peux rien faire contre la politique de l’école de théâtre, mais pourquoi ne te portes-tu pas bénévole pour le théâtre lui-même?  À partir de ce moment, j’ai tiré avantage du système de ségrégation : si le directeur artistique adjoint n’avait pas eu à trouver une solution au problème que causait ma présence, je n’aurais pas été bénévole pour le théâtre tous les soirs et tous les week-ends pendant les deux dernières années du secondaire et je n’aurais jamais eu accès à toutes les choses que j’y ai apprises.

Ensuite, quand est venu le temps de l’université, les splendides acteurs de l’Alley Theatre m’ont préparée pour mon audition et m’ont aidée à obtenir ma bourse d’études. Je ne dis pas que la ségrégation était une bonne chose, mais la façon dont ce problème a été résolu m’a appris une leçon : si on te claque une porte au nez, tu dois en chercher une autre.

Le cheminement vers l’écriture théâtrale

Amanda : Pouvez-vous me parler du genre d’histoires que vous brûliez de raconter quand, à 60 ans, vous avez décidé de commencer à écrire?

Rita : J’allais avoir 60 ans. L’enfilade de journées bourrées d’action et d’actualité déferlante, c’est pour les jeunes. En fait, je souhaitais retrouver le chemin de la fiction lorsque j’ai quitté Vision TV. Mais APTN m’a proposé un contrat de trois ans, le temps d’encadrer mon successeur autochtone et de lancer une émission d’information quotidienne. Évidemment, c’était une offre irrésistible.

Bien que je ne me sentais pas tout à fait à la hauteur, j’ai déménagé mes pénates à Winnipeg. Ce fut bien entendu une expérience tout à fait unique. Il s’avère que les bureaux d’APTN sont situés en face du Prairie Theatre Exchange. Pour résoudre mon  petit problème , je traversais la rue pour suivre des cours de théâtre à la fin de chaque émission. Résultat : à la fin de mon séjour à APTN, j’ai participé à la loterie du Winnipeg Fringe Festival, mon nom a été tiré et j’ai été appelée à écrire une pièce.

Amanda : Vous avez participé à la loterie avant d’avoir écrit votre pièce?

Rita : Oui. Je n’avais pas écrit un traître mot. L’avantage de suivre ces cours, c’est que j’ai rencontré un tas de gens à Winnipeg. Soudainement, j’avais un directeur, un dramaturge et un public. J’avais tout ce qu’il fallait. Il ne me restait plus qu’à écrire la pièce. Aussi, je me suis dit :  Qui va engager une sexagénaire noire qui n’a pas joué depuis 30 ans? Personne. Je ferais donc mieux d’écrire mes propres pièces. C’est ainsi que j’ai écrit Smoked Glass Ceiling.

Amanda : Comment avez-vous vécu l’expérience de l’écriture?

Rita : En quelque sorte, cela a été assez facile. L’avantage d’avoir travaillé dans le domaine des nouvelles et des affaires courantes, c’est que je n’ai pas peur de réécrire. Je ne m’imaginais pas que chaque mot que j’écrivais était un joyau. En fait, la seule inquiétude que j’entretenais à ce sujet venait du fait que j’étais mariée depuis un bon moment à un auteur de théâtre à temps complet. Je me demandais comment il réagirait si je décidais tout à coup d’écrire des pièces.

Amanda : Comment a-t-il réagi?

Rita : (Rires) Il a fait preuve de beaucoup de courtoisie.

Amanda : Dans votre couple, est-ce que vous lisez les ébauches de l’autre?

Rita : Non. (Rires) La première fois qu’il a vu la pièce, c’était pendant la production. Il a été très bienveillant pendant les 15 années qui ont suivi.

À propos de l’obtention du Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle (PGGAS)

Amanda : Vous avez reçu de nombreux prix et distinctions, mais que représente pour vous le PGGAS?

Rita : Ce prix est particulièrement gratifiant, car je suis immigrée. Cela montre que ce pays m’a vraiment accueillie. Du moins, c’est ce que je ressens. En toute honnêteté et gratitude, je sais que je suis dans une situation particulièrement privilégiée, parce que j’ai pu faire le travail que je voulais. Le travail que je croyais important. Chaque jour, pendant plus de 50 ans… et j’ai été payée la plupart du temps. Seul un très petit nombre de personnes sur la planète ont ce privilège. Je suis très reconnaissante envers la vie que cela ait été possible pour moi. Pendant plus de 50 ans, j’ai tout mis en œuvre pour que cela devienne possible pour le plus grand nombre.

Le contenu de cette entrevue a été modifié par souci de clarté et de concision.

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