•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Certains anti-inflammatoires sont-ils un tremplin vers la douleur chronique?

Chargement de l’image

Les anti-inflammatoires sont des antidouleurs très efficaces.

Photo : iStock

Chargement de l’image

Le recours aux analgésiques anti-inflammatoires non stéroïdiens, tels l'Advil ou le Motrin, couramment utilisés pour traiter les douleurs aiguës comme les maux de dos, augmenterait les risques d’apparition de douleurs chroniques, ont constaté des chercheurs québécois.

Cette observation est le fruit du hasard. Le bio-informaticien Marc Parisien et ses collègues de l’Université McGill tentaient de mieux cerner les mécanismes impliqués dans l’apparition de la douleur lorsqu’ils ont fait une découverte qui semblait bousculer la conception traditionnelle du traitement de la douleur aiguë.

L’équipe montréalaise a suivi 98 personnes qui fréquentaient une clinique de gestion de la douleur pour traiter des maux de dos aigus. Elle a prélevé des échantillons sanguins chez ces patients lors de leurs premiers rendez-vous, puis trois mois plus tard, dans le but de comparer leurs informations génétiques. L’objectif des chercheurs était de comparer les données de ceux dont les douleurs lombaires se sont résorbées à celles des patients dont les souffrances sont devenues chroniques.

« C’est un peu comme si on avait fait l'inventaire de ce qui se passait dans leur sang au fil du temps. Qu'est-ce qui sera différent entre les gens qui guérissent rapidement et ceux chez qui ça s’étire? »

— Une citation de  Marc Parisien

Ce que le chercheur et ses collaborateurs ont découvert s’est révélé une surprise. Toutes les analyses nous ont menés aux neutrophiles, note M. Parisien. Les neutrophiles sont des globules blancs impliqués dans la défense du corps contre les infections bactériennes, mais ils sont aussi présents aux premiers stades d’une inflammation aiguë.

« On a observé des changements dans l’expression des gènes des sujets dont la douleur avait disparu entre les deux rendez-vous, ce qui montre que les neutrophiles jouent aussi un rôle clé dans la résolution de la douleur. »

— Une citation de  Marc Parisien

La régulation rapide des réponses inflammatoires par les neutrophiles semble protéger contre le passage à la douleur chronique, poursuit le chercheur.

Les principaux médicaments AINS :

  • Acide acétylsalicylique (Aspirin)
  • Célécoxib (Celebrex)
  • Diclofénac (Voltaren)
  • Ibuprofène (Advil et Motrin)
  • Indométacine (Indocid)
  • Méloxicam (Mobic et Vivlodex)
  • Naproxène (Aleve)

Des expériences chez les souris

Cette découverte a mené l’équipe à moduler les niveaux de neutrophiles dans des groupes de rongeurs ayant subi la même intervention chirurgicale pour vérifier les effets de ces cellules sur le contrôle de la douleur.

Ces expériences ont montré que le blocage de l’action des neutrophiles prolonge dans le temps jusqu’à dix fois le ressenti de la douleur des souris.

Un groupe de souris a reçu un traitement précoce avec des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) pour soulager la douleur. On a observé les effets apaisants des anti-inflammatoires sur la douleur aiguë qui a suivi l’intervention. Donc ces médicaments protègent contre la douleur, mais la souffrance s’est prolongée dans le temps, note Marc Parisien.

Ce constat n’a pas été observé avec d'autres analgésiques tels que l’acétaminophène (Tylenol) ou les opioïdes (codéine, morphine et oxycodone).

« Il faut quand même faire attention, car si les souris ont un système immunitaire semblable aux humains, il n’est pas identique. Et les humains ont beaucoup plus de neutrophiles dans le sang que la souris. »

— Une citation de  Marc Parisien

Retour aux humains

Forte de ces résultats obtenus chez les rongeurs, l’équipe de McGill est retournée vérifier ses résultats chez un plus grand nombre d’humains. Elle a procédé à une analyse des dossiers des 500 000 personnes participant à la UK Biobank, une base de données biomédicales et génétiques constituée sur 20 ans au Royaume-Uni.

Cette analyse montre que les participants qui prenaient des AINS contre la douleur sont plus susceptibles de ressentir de la douleur chronique de deux à dix ans plus tard.

Encore une fois, cet effet n’a pas été constaté chez les personnes prenant de l’acétaminophène ou d’autres analgésiques.

Pour la Dre Anne-Marie Pinard, anesthésiologiste en douleur chronique et professeure à l’Université Laval, tous ces résultats sont fort intéressants, même s’ils demeurent pour le moment du domaine de la recherche fondamentale.

« L'idée voulant que le blocage de l'inflammation puisse nuire à la guérison de la douleur n’est pas totalement nouvelle, mais la façon dont ils l’amènent avec des preuves aussi frappantes est intéressante. »

— Une citation de  Anne-Marie Pinard

La Dre Pinard estime qu’il faut moduler ces résultats. Ce que montre l’étude avec la banque de patients, c’est une association. On n’a pas pointé de façon claire, nette et précise vers une relation de cause à un effet.

Marc Parisien et ses collègues reconnaissent les limites de leurs travaux.

« Notre preuve demeure circonstancielle. Idéalement, il faudrait la vérifier dans d'autres cohortes, par exemple avec la base de données québécoise CARTaGENE et par des essais cliniques randomisés en double aveugle. »

— Une citation de  Marc Parisien

Les auteurs reconnaissent ainsi que d’autres travaux doivent être réalisés pour confirmer leurs constats qui remettent ni plus ni moins en question les traitements classiques d’atténuation de la douleur.

Il faut évaluer le compromis entre traiter l’intensité de la douleur aiguë versus celle de la douleur chronique, explique M. Parisien, qui ajoute que parfois, une solution à court terme risque de causer des problèmes à long terme.

Un débat inflammatoire

La publication de ces travaux a créé une petite commotion dans le monde du traitement de la douleur.

Cette étude est super intéressante parce qu’elle ouvre la voie à une réflexion, particulièrement pour les professionnels de la santé, affirme la Pre Pinard.

« On pense souvent qu’il ne faut absolument que rien ne fasse mal dans la vie. Je ne dis pas qu’il faut endurer une douleur extrême, mais la douleur aiguë est un signal utile du corps pour dire de prendre une pause, de ne pas marcher sur son pied ou danser quand tu as mal au dos. [...] Le corps fait bien les choses quand on le laisse faire, il crée une réponse inflammatoire pour guérir. »

— Une citation de  Anne-Marie Pinard

Maintenant, est-ce qu’il faut jeter les anti-inflammatoires à la poubelle? Non. Ça nous montre toutefois que l’inflammation est nécessaire au processus de guérison, ajoute-t-elle.

Un mal répandu

  • Les données récoltées par Statistique Canada montrent que près de 8 millions de Canadiens vivent avec de la douleur chronique.
  • La lombalgie aiguë est définie comme une douleur éprouvée pendant six semaines ou moins.
  • La lombalgie chronique est décrite comme une douleur profonde, lancinante, sourde ou comme une sensation de brûlure localisée dans la région lombaire ou irradiant dans la jambe, qui dure plus de trois mois.

Créer de nouveaux médicaments

M. Parisien évoque l’idée du sauvetage pour perfectionner ou mettre au point de nouveaux médicaments pour contrer les effets néfastes des AINS actuels.

« On pourrait préserver l'effet de la réduction de douleur aiguë des anti-inflammatoires en masquant l'effet du prolongement de la douleur grâce à un complexe de protéines. »

— Une citation de  Marc Parisien

À cet effet, l’étude a aussi permis d’établir que l'injection d’un complexe de protéines (S100A8/A9) normalement libérées par les neutrophiles a empêché le développement d'une douleur durable induite par un médicament anti-inflammatoire.

Le détail de ces travaux est publié dans la revue Science Translational Medecine (Nouvelle fenêtre) (en anglais).

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !