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L’impossible préparation aux horreurs de la guerre

Des soldats irakiens faits prisonniers.

Des milliers de soldats irakiens ont été faits prisonniers lors de la guerre du Golfe en 1990. Un souvenir douloureux pour le caporal-chef à la retraite Marc Bergeron.

Photo : collection: Marc Bergeron

« L'enfer », « l'horreur »... Les témoignages de soldats canadiens revenus du front, par exemple de l'Ukraine, sont pratiquement unanimes. De retour au pays après avoir volontairement prêté main-forte aux forces ukrainiennes, ils reviennent bouleversés de leur séjour. Mais pouvait-il en être autrement? Pas vraiment, croient des vétérans ayant été engagés dans les principaux grands conflits des 30 dernières années, qui estiment que personne ne peut se préparer adéquatement à vivre l’expérience d’un conflit armé.

Ce texte contient des éléments qui peuvent être difficiles à supporter pour certains lecteurs.

Le caporal-chef à la retraite Marc Bergeron garde des séquelles permanentes de ses missions à l’étranger lorsqu’il était membre des Forces armées canadiennes. Le résident de Saint-Vallier-de-Bellechasse, dans la région de Chaudière-Appalaches, s’est enrôlé en 1984 dans le but de vivre de sa passion : la photographie.

À cette époque, se souvient-il, les soldats canadiens n’étaient pas engagés directement dans les conflits armés. Leur rôle était plutôt concentré dans des missions de maintien de la paix ou encore de surveillance sur l’une des deux bases militaires canadiennes situées en Allemagne, pendant la guerre froide. C'était le goût de l'aventure et d'avoir un travail, parce que dans le temps, on ne s'attendait pas à aller à la guerre. Ce n’était pas commun que le Canada participe à la guerre autrement que pour participer aux missions de paix à Chypre, souligne-t-il.

Un soldat en train de filmer.

Le caporal-chef à la retraite Marc Bergeron a participé à des missions en Bosnie, à Haïti, au Kosovo et durant la guerre du Golfe.

Photo : collection: Marc Bergeron

Les choses ont toutefois changé au tournant des années 1990, avec le déclenchement de la guerre du Golfe. Pour la première fois, le caporal Bergeron est appelé à joindre la coalition des pays qui iront libérer le Koweït de l’invasion irakienne. Il suit au préalable une formation intensive de plusieurs semaines sur le b.a.-ba de la guerre. On passe par l'armement, les premiers soins, le plan géopolitique. Quel type d’armement [les Irakiens] vont utiliser, la guerre bactériologique. C'est non-stop. Quand tu finis ce cours-là, tu es un peu plus nerveux parce que tu sais que ça va brasser. Ce n’est plus des blagues. Ce n’est plus un exercice.

Armé d’une caméra, d’un appareil photo et bien sûr d’armes de combat, son rôle est de documenter la guerre sous tous ses angles. Il en voit de toutes les couleurs. Le pire que l’on peut imaginer. Tout était une découverte. On ne savait pas qu'on allait filmer des opérations, des amputations, des blessés qui allaient mourir sur la table, des morts. [...] On ne savait pas non plus qu'on allait filmer des prisonniers de guerre irakiens.

« C'était un éveil à la guerre. Tu ne t’attends pas à ce que tu vas voir. Je ne pense pas que tu peux préparer quelqu’un à ça. »

— Une citation de  Marc Bergeron, caporal-chef à la retraite

Impossible de se préparer à tout

Difficile en effet de bien préparer un soldat à vivre réellement ce qui se produira sur le terrain, soutient Rémi Landry, lieutenant-colonel à la retraite. Les exercices préalables sont essentiels, mais aucune simulation ne peut reproduire fidèlement la réalité, estime-t-il, lui qui a vu son lot d’atrocités lors d’une mission dans les Balkans dans les années 1990.

Un homme devant une fenêtre.

Rémi Landry, professeur associé à l'Université de Sherbrooke, a servi lors de la guerre en Bosnie.

Photo : Radio-Canada / IVANOH DEMERS

L'entraînement a fait en sorte que j'ai été en mesure de pouvoir bien réagir lorsqu'on m’a tiré dessus et qu’on m’a bombardé. [Mais] le côté qui est plus difficile à préparer, c'est la façon dont les individus vont réagir face aux atrocités auxquelles ils vont devoir assister.

« Moi, quand j'étais en Bosnie, [...] c'était ma plus grosse crainte de savoir si j'étais à la hauteur pour réagir adéquatement. »

— Une citation de  Rémi Landry, lieutenant-colonel à la retraite

Guy Marchessault, président de la Légion royale canadienne à Sherbrooke, côtoie régulièrement d’anciens soldats qui souffrent de l'état de stress post-traumatique (ÉSPT). L’ancien militaire des Fusiliers de Sherbrooke estime qu’on ne peut s’assurer que tous les soldats pourront bien composer avec la violence pure.

[Le militaire] voit des choses que normalement un être humain ne devrait pas voir. C’est une atteinte à ses valeurs morales. Un être humain ne peut pas rester des semaines et des mois en hypervigilance. Tu ne peux pas toujours être dans l'adrénaline pure pendant une longue période et ne pas avoir de conséquences, croit-il.

Marc Bergeron en sait quelque chose. Des horreurs, il en a filmées, et il a aussi craint pour sa vie. Lors de la guerre en Irak, il a bien cru sa dernière heure arrivée lorsqu’il a dû se réfugier dans un bunker quand un missile Scud irakien a foncé droit sur son groupe.

« En même temps, il y avait le signaleur qui faisait le décompte de l'impact du Scud : impact dans 20 secondes, 19, 18, 17. Imaginez-vous donc ce que ça fait! Tu tiens ton cœur pour ne pas qu'il sorte de tes oreilles. C’est épeurant. [Tu es sûr] que tu vas mourir. »

— Une citation de  Marc Bergeron, caporal-chef à la retraite
Des médecins militaires au chevet d'un patient.

En tant que caméraman des Forces armées canadiennes, le caporal-chef Marc Bergeron a filmé de nombreuses scènes comme celle-ci lors de ses missions à l'étranger.

Photo : collection: Marc Bergeron

Heureusement, le missile est tombé plus loin, mais l’expérience a été traumatisante pour Marc Bergeron. L’enfer ne s’est pas arrêté là. Pendant trois mois, il a été plongé dans une ambiance apocalyptique.

Il faisait noir en plein jour [à cause de la fumée dégagée par] les puits de pétrole, que les Irakiens avaient déjà commencé à brûler. Les Américains, qui commençaient la bataille au sol, faisaient sauter des bombes pour créer des brèches dans les champs de mines. Tu ne peux pas dormir là-dedans. C'est impossible. Tu regardes le ciel le soir et tu vois juste des avions qui montent vers l'Irak. [C’est] une guerre qui n'a pas duré longtemps, mais qui a quand même été assez brutale, se souvient-il.

Le caporal-chef a de nouveau été en présence de cette brutalité quelques années plus tard, lors d’une autre mission, cette fois en Bosnie, où il a été fait prisonnier par l’armée serbe pendant 16 jours et gardé dans des conditions difficiles. Quand la première chose qu'on te dit, c'est que tu vas retourner chez vous, mais dans un body bag, ça commence mal.

« Quand tu perds ta dignité, tu t’en souviens toute ta vie. »

— Une citation de  Marc Bergeron, caporal-chef à la retraite
Un militaire américain en uniforme.

Jean-Pierre Gaudreau a connu une longue carrière dans les Forces armées canadiennes ainsi que dans la U.S. Army, aux États-Unis.

Photo : collection: Jean-Pierre Gaudreau

Jean-Pierre Gaudreau, de Sherbrooke, militaire de carrière, a passé sa vie à travailler à l’entretien et à la réparation de moteurs d’avion et d’hélicoptère de combat : 16 ans dans les Forces armées canadiennes et 27 ans dans la U.S. Army.

Même si son travail se faisait essentiellement sur les bases militaires, lui aussi est revenu fort marqué. Lors de la guerre en Afghanistan, il souligne avoir baigné régulièrement dans une ambiance morbide. Tous les jours, les hélicoptères arrivaient avec des blessés ou des morts. [...] Tu vois des atrocités.

Des conséquences à long terme

Les conséquences, Marc Bergeron doit encore apprendre aujourd’hui à vivre avec elles, même s’il n’est plus dans l'armée depuis 20 ans. Dans son cas, les premiers symptômes post-traumatiques sont apparus un an presque jour pour jour après sa mission dans le golfe Persique. Il a été envoyé en mission à de multiples reprises, même si les symptômes liés aux blessures de la guerre s'accentuaient, année après année.

« Le plus gros symptôme a été une dépression majeure qui a duré un an et demi. À m'isoler dans ma maison, les rideaux fermés, l'alcool, l'alcool, l'alcool, la médication et deux tentatives de suicide. »

— Une citation de  Marc Bergeron, caporal-chef à la retraite

Il suit aujourd’hui un traitement, trébuche parfois et se relève. Il doit apprendre à vivre avec ces images dans sa tête. Est-ce qu’il s’engagerait encore dans les Forces canadiennes si c’était à refaire? Non, certainement pas, répond-il spontanément.

Besoin d'aide pour vous ou un proche?

  • Si vous êtes en détresse, si l'un de vos proches vous inquiète ou si vous êtes en deuil à la suite d'un suicide dans votre entourage, composez le 1 866 APPELLE. Ce service panquébécois est offert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et est gratuit.
  • Il est aussi possible d’utiliser la plateforme d’intervention par clavardage en visitant le suicide.ca (Nouvelle fenêtre).
Un militaire avec un appareil photo.

Le caméraman et photographe Marc Bergeron, lorsqu'il évoluait au sein des Forces armées canadiennes.

Photo : collection: Marc Bergeron

Jean-Pierre Gaudreau garde aussi des blessures de son expérience militaire. Il a perdu des amis et il évoque le souvenir d’anciens compagnons d'armes que la guerre a transformés. L’armée nous entraîne tout le temps pour toutes sortes d’affaires afin d'aller au combat. Mais quand tu sors de l'armée, elle ne te déprogramme pas. Elle ne te donne pas de cours pour [t’aider à faire la transition à la vie civile], déplore-t-il.

Ces traumatismes ne datent pas d’hier, mais l’aide s’est améliorée au fil des années. Si on remonte à la Deuxième Guerre mondiale, il n’y avait pas d'intervention quand ces gens-là revenaient. Ils s'automédicamentaient. Dans ce temps-là, les légions étaient pleines. Le gars entrait là, prenait plusieurs grosses bières et allait se coucher. C'était ça, son traitement.

Il ne faut pas penser que tout le monde revient avec des blessures de stress opérationnel, nuance-t-il. Il y en a qui sont capables de vivre avec ça et de continuer leur carrière militaire.

Le lieutenant-colonel Rémi Landry, qui est aussi professeur associé à l’Université de Sherbrooke, est quant à lui catégorique : le visage de la guerre marque à jamais. Lui-même a vécu les effets du stress post-traumatique à son retour de mission en ex-Yougoslavie.

On peut préparer les gens, on peut leur dire qu'il va y avoir des difficultés [...] [mais] certaines images vont vous hanter pour le restant de vos jours, conclut-il.

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