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Envoyé spécial

« Est-ce que je peux t’envoyer une photo de mon mari mort? »

Un peu partout en Ukraine, citoyens et experts documentent ce qu’ils jugent être des crimes de guerre. Des crimes qui auraient été commis par l’occupant russe contre des enfants, des civils et des familles. On récolte les blessures, les histoires d’horreur. Un processus aussi difficile qu’important.

Yurii Bilous et Kateryna Korotina.

L'avocat Yurii Bilous discutant d'un témoignage avec sa partenaire Kateryna Korotina.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

« Que peut-on trouver dans la sacoche d’une femme? » Anastasiya Magerramova pose la question en écartant son portefeuille et son rouge à lèvres. Elle sort un petit sac de plastique contenant des bandages ensanglantés.

Puis, la jeune femme répond à sa question sans attendre. Dans ce sac à main, on retrouve aussi des morceaux de missile, des éclats d’obus venant de la jambe de Barbara.

Sur les pansements, des morceaux de fer, de verre et de pierre, des fragments retirés du corps de jeunes patients. Je dois les conserver. Ce sont des crimes de guerre.

Portrait d'Anastasiya Magerramova.

En quelques semaines à l'Hôpital Ohmatdyt de Kiev, le téléphone d’Anastasiya Magerramova s’est rempli d’images difficiles à regarder. Un petit catalogue des horreurs que la guerre inflige aux plus vulnérables.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

À 27 ans, Anastasiya Magerramova est la principale relationniste de l’Hôpital Ohmatdyt, le plus grand à traiter des enfants malades dans toute l’Ukraine.

La vocation de l’hôpital a changé du jour au lendemain avec l’invasion russe. Les tâches de la relationniste ont aussi été bousculées; plus question de montrer des enfants guéris, souriants. Je n’étais pas habituée à voir des enfants auxquels il manque des doigts, qui ont des trous dans le visage, du shrapnel dans la tête ou sur la poitrine. Et je ne suis toujours pas habituée à voir des enfants morts. Mais c’est important de filmer, de conserver tout ça.

Des fragments de pierre, de métal et de verre déposés sur un tissu.

Anastasiya Magerramova montrant les fragments de pierre, de métal et de verre retirés du corps de jeunes victimes de la guerre.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

En quelques semaines, le téléphone d’Anastasiya Magerramova s’est rempli d’images difficiles à regarder. Un petit catalogue des horreurs que la guerre inflige aux plus vulnérables.

Il y a cet enfant qui tenait sa mère dans ses bras lorsqu’elle est morte. Cette adolescente dont la jambe a été transpercée par des éclats d’obus. Cet adolescent sur qui les soldats russes auraient tiré à bout portant…

Autant de drames documentés, publiés sur la page Internet de l’hôpital (Nouvelle fenêtre). Des témoignages parfois difficiles à recueillir auprès de parents dans le deuil, de frère ou de sœur sous le choc. Je ne pleure pas devant eux, mais parfois j’ai besoin de me trouver un petit coin pour pleurer après. C’est difficile de voir et d’entendre ça tous les jours.

Un enfant blessé sur un lit.

L'Hôpital Ohmatdyt de Kiev possède plusieurs courtes vidéos et images de témoignages d'Ukrainiens blessés dans les combats.

Photo : Hôpital Ohmatdyt de Kiev

Il y avait aussi cette mère qui venait de perdre un fils et son mari dans une attaque, et lors de laquelle son plus jeune avait été blessé. Cette femme, Anastasiya Magerramova ne se sentait pas la force de l’approcher.

C’est la mère endeuillée qui est finalement venue la voir. Est-ce que je peux t’envoyer une photo de mon mari mort?, lui a-t-elle demandé. Pas de beaux souvenirs. Des photos avec des balles dans son corps...

Des messages affichés sur un babillard.

Des messages d'encouragement pour les jeunes blessés de Kiev provenant d'enfants habitant dans d'autres pays.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Des milliers d’histoires difficiles

Des histoires difficiles, les Ukrainiens en entendent beaucoup ces jours-ci. La procureur générale du pays affirme avoir recensé plus de 13 000 possibles crimes de guerre contre des civils.

Dans un parc de Kiev, nous rencontrons un jeune avocat qui en a lui aussi entendu plusieurs, de ces histoires. Les gens veulent parler. Ils veulent partager, assure Yurii Bilous. Ils veulent se confier.

L’avocat filme leur témoignage, pose des questions précises, cherche des détails, des preuves. Les gens me parlent de meurtres, de tortures, de viols collectifs. On me rapporte des vols, des saccages dans les maisons ou les appartements. Autant de possibles crimes de guerre visant des civils.

L’avocat a été particulièrement touché par le sort d’un villageois ordinaire, un homme dans la soixantaine, qui a croisé une patrouille de soldats en banlieue de Kiev. L’homme aurait été enlevé, maltraité et emprisonné. Un calvaire de six semaines, qui s’est terminé par un échange de citoyens ukrainiens contre des soldats russes.

Yurii Bilous et un Ukrainien devant les ruines d'une maison.

L'avocat Yurii Bilous et l'un des Ukrainiens qui ont tenu à dénoncer le comportement de soldats russes.

Photo : Yurii Bilous

Documenter pour dénoncer

Yurii Bilous ne croit pas que tous les coupables seront punis. Il espère plutôt que chaque témoignage recueilli aidera à prouver ce qu’il juge être une tentative de génocide contre les Ukrainiens. Les soldats russes ne sont pas venus ici simplement pour renverser notre gouvernement. Je suis certain que les Russes sont venus ici pour détruire notre peuple et notre mode de vie.

L’avocat pense que les politiciens russes sont aussi coupables de ce génocide, un crime qu’il sait très difficile à prouver devant un tribunal international.

Malgré tout, Yurii Bilous continue de se déplacer pour rencontrer des victimes, pour récolter leurs témoignages et faire parvenir les preuves aux enquêteurs concernés.

L’avocat ne touche aucun salaire pour ce travail parfois émotionnellement difficile. C’est plutôt un devoir, un travail pour notre pays, pour notre peuple.

Anastasiya Magerramova voit aussi les choses de la même manière. Elle veut que le monde entier voie ces gens innocents qui n’ont rien fait de mal, qui souffrent à cause de l’agression russe.

Et dans ce combat, explique la jeune femme, le téléphone qui sert à documenter les blessures des enfants, c’est son arme à elle.

Notre dossier Guerre en Ukraine

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