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Au Yukon, le théâtre social met des mots sur les maux de l’immigration

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Philippe Lo Bianco, Marie-Claude Desroches-Maheux et Alexandre Guérette, de la Fabrique d'improvisation du Nord, ont interprété sur scène les mots et émotions tirés des témoignages des participants.

Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

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L’Association franco-yukonnaise (AFY) et la Fabrique d'improvisation du Nord (FIN) ont offert une session de théâtre social aux francophones de Whitehorse. Les témoignages des immigrants se sont mêlés au jeu des comédiens pour alimenter et faire vivre cet échange sur un sujet plus difficile qu’il n’y paraît.

La salle communautaire du centre de la Francophonie est pleine. La trentaine de participants ont tous au moins deux points communs : leurs prénoms affichés sur leur pull, et un parcours d’immigration.

Que ce soit il y a trois semaines, un an, cinq ans, ou même plus de vingt ans, tous ont choisi le Yukon. Ils ont quitté la France, la Belgique, le Québec ou ailleurs pour s'installer ici, et leurs témoignages vont se répondre pendant plus de deux heures et nourrir le jeu des comédiens. Au premier rang, les mots de Pamela donnent le ton.

« On n’est pas sûr que le pays dans lequel on veut habiter veuille de nous.  »

— Une citation de  Pamela

Derrière ces mots, il y a la demande de résidence permanente pour elle et son compagnon. Cette tâche, parsemée de complications de méandres administratifs et souvent noyée dans l'incertitude, peut sembler insurmontable et engendre de nombreuses frustrations. Quand on voyage, on fait le choix de partir, mais après on n’est plus sûr de rien. On vit dans l’incertitude de pouvoir rester, ajoute-t-elle. Son témoignage résonne dans les rangées, car nombreux sont ceux qui vivent la même angoisse ou sont passés par là.

« Il y a une énorme différence entre les beaux discours et la réalité qu’il y a derrière. »

— Une citation de  Florian

Florian, lui, compatit. S’il dit être passé entre les mailles du filet en arrivant à une période où il était plus facile d’obtenir sa résidence permanente, il a vu les mêmes filets se refermer par la suite au Québec. Le gouvernement change et décide de nous mettre des bâtons dans les roues, dit-il, en référence aux mesures du gouvernement Legault de 2018 faisant barrière à l’immigration. Il y voit une forme de mépris. Au fur et à mesure des témoignages, la question de fond émerge : pourquoi un pays qui cherche tant à accueillir des immigrants s’obstine-t-il à dresser tant de barrières?

Quelques sièges plus au fond, Davie explique qu’elle n’arrive pas à obtenir l’équivalence de diplôme nécessaire pour que ses études soient reconnues au Canada et qu’elle puisse exercer son métier. Un peu plus loin, Steve est dans la même situation et doit se battre pour faire valoir son expérience et être payé à sa juste valeur.

Du témoignage à l'impro

Entre les témoignages, les joueurs d’impro jouent. Ils alternent entre des interprétations de sentiments, d’émotions, et des petites saynètes tour à tour émouvantes, drôles, souvent satiriques. Lorsqu’il s'agit de représenter cette accumulation de contraintes du processus d’immigration qui pèsent sur les nouveaux arrivants, le comédien Philippe Lo Bianco, crée un personnage d’agent du gouvernement et entoure son confrère, Alexandre Guérette, de foulards noués les uns aux autres qui l’étouffent progressivement au rythme de questions pièges.

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Philippe Lo Bianco (à droite) et Alexandre Guérette (à gauche) représentent d'un côté la déception face aux barrières de l'immigration, et de l'autre, la résilience de l'immigrant qui s'attache à son rêve de vie au Canada.

Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

C’est particulier, c’est pas mal hors de notre zone de confort, confie le joueur d’impro Alexandre Guérette. L’impro, ça reste de l’impro donc on ne sait jamais trop ce qui va arriver, mais là c’est de l’impro avec les histoires des gens donc il faut que tu respectes ce qu’ils disent, leurs mots, leurs émotions, et trouver l’équilibre.

Il ne faut pas non plus essayer d’interpréter ce que les gens disent, renchérit l’autre joueuse Marie-Claude Desroches-Maheux.Quand on fait de l'impro classique, on a une liberté quasi infinie, là on a un cadre à respecter.

Des combats dont les Canadiens n'ont pas toujours conscience

Pour leur performance, les comédiens ont dû écouter attentivement les témoignages, et au-delà du travail de leur jeu d’impro, ces Canadiens ont découvert une facette méconnue de leur pays.

Ça m’a ouvert les yeux là-dessus, reconnaît Marie-Claude Desroches-Maheux. J’ai réalisé que je sous-estimais peut-être les obstacles que les Européens pouvaient vivre au Canada.

« Ça m’a un peu brisé le cœur de savoir que les gens venaient ici pour vivre quelque chose de nouveau, de beau, puis finalement ils ont tellement d’embûches qu’il y en a qui finissent par repartir. »

— Une citation de  Marie-Claude Desroches-Maheux, joueuse d’impro

Christophe, un Canadien, prend la parole. Je suis désolé pour tout le monde. En découvrant ces combats des immigrants, en constatant leur résilience face à l’injustice, il pense au gouvernement de son pays et lance Vous êtes caves de leur faire toffer [endurer] ça.

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L'artiste sociale Lydia Desjardins-Duchesne orchestre la soirée avec son approche visant à utiliser les arts pour travailler sur les questions de justice sociale.

Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Pour mener cet échange et la création théâtrale qui l’accompagne, la petite troupe d’impro est accompagnée par Lydia Desjardins-Duchesne, une artiste et travailleuse sociale.

« J’ai ressenti qu’il y avait beaucoup de problèmes systémiques dans le parcours migratoire. »

— Une citation de  Lydia Desjardins-Duchesne, artiste et travailleuse sociale

Cet atelier a permis d’ouvrir un espace de parole et de rassembler la communauté autour de cette problématique commune. Ça permet de collectiviser les problèmes et d’avoir un effet de mutualisation sur ce qui est ressenti ou vécu. C’est très important, car ça nous rappelle qu'on n'est pas forcément seuls dans les processus, les obstacles, ou les joies qu’on peut vivre.

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Le parcours d'immigration de sa propre famille a inspiré Grégory Torres pour la création de ce projet.

Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

Pour les gens qui sont ici, et pour ceux qui suivront

Dans l’auditoire, les témoignages touchent particulièrement celui qui est à l’origine du projet. Grégory Torres est de ceux qui se sont heurtés à la dure réalité de l’immigration. Arrivés il y a un an de France avec pour projet de vie de s’installer au Yukon définitivement, sa famille et lui vont finalement faire le voyage dans l’autre sens dans quelques semaines.

« Ce projet, pour moi, c’était la petite pierre que je voulais laisser, pour les gens qui sont ici, et pour ceux qui suivront. »

— Une citation de  Grégory Torres, agent de projet immigration à l’AFY

Le rêve est devenu galère. Malgré les joies rencontrées, il y a quand même eu de grosses souffrances qui prennent bien aux tripes, confie-t-il. Je crois que personne ne mérite ça alors, avant de partir, j’avais envie d’en faire quelque chose de constructif.

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Avec une foule « ouverte à partager ce qui les habitait », Lydia Desjardins-Duchesne a pu donner vie au projet qui tenait tant à coeur à Grégory Torres.

Photo : Radio-Canada / Vincent Bonnay

En voyant l’émotion, les rires et la réflexion commune née de ce projet, il espère que cela n’en restera pas là. Toutes ces histoires elles détonnent, dit-il et c’est là-dessus qu’il faut qu’on bouge, en s'appuyant sur toutes les autres choses qui, elles, sont positives. Il faut maintenant que la communauté se saisisse de ce qui existe pour faire évoluer les services, les mentalités conclut-il.

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