•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Élection historique en Colombie

C’est dimanche le premier tour d’une élection présidentielle qui marquera l’histoire colombienne. Un ancien guérillero, Gustavo Petro, est donné favori pour l’emporter au terme du deuxième tour, le 19 juin, ce qui serait une première dans ce pays, où la gauche a toujours été vue avec méfiance.

Une foule enthousiaste.

Des partisans de la coalition de Gustavo Petro, le Pacte historique, participent à un rassemblement à Medellin, le 22 avril 2022.

Photo : Getty Images / JOAQUIN SARMIENTO

Ce n'est pas la première fois que Gustavo Petro, 62 ans, se présente à la présidence. Il y a quatre ans, il avait perdu face à l’actuel président, Ivan Duque, du Centre démocratique, un parti de droite.

Cette fois, cependant, pourrait bien être la bonne, croit Sergio Guzman, directeur de Colombia Risk Analysis, une agence de consultation en risque politique, parce qu’il est celui qui incarne le changement.

Les gens sont très pessimistes en ce moment et cela se traduit par un vote de sanction contre le candidat qui représente la continuité du gouvernement actuel, Federico Gutierrez, constate-t-il.

M. Petro ne réussira probablement pas à obtenir plus de 50 % dès le premier tour, mais les sondeurs prévoient qu’il l’emporterait dans un deuxième tour contre Federico Gutierrez, ancien maire de Medellin.

Ces derniers jours, une remontée dans les sondages du troisième candidat, Rodolfo Hernandez, laisse toutefois présager un possible retournement.

S’il réussissait à dépasser Federico Gutierrez et à se qualifier pour le deuxième tour, cela changerait complètement l’équation, croit Yann Basset, professeur de sciences politiques à l’Université du Rosario, à Bogota. Rodolfo Hernandez n’est pas un candidat que l’on peut assimiler à la droite classique, c’est un candidat antisystème avec un discours très particulier.

Un deuxième tour entre MM. Petro et Hernandez serait, selon les sondages, beaucoup plus serré.

Craintes d’un scénario à la vénézuélienne

Gustavo Petro faisait partie de la guérilla du M-19. Après une dizaine d’années de lutte clandestine, il s’est démobilisé avec ses compagnons dans le cadre du processus de paix de 1990. Depuis, il a été député, sénateur, puis maire de Bogota (2012-2015).

M. Petro lève la main.

Gustavo Petro salue ses partisans lors d'un rassemblement à Fusagasugá, à proximité de la capitale, Bogota, le 11 mai.

Photo : Getty Images / Guillermo Legaria

S'il était effectivement élu le 19 juin, comme le prévoient les sondages, ce serait un bouleversement majeur. La gauche au pouvoir, pour beaucoup de Colombiens, égale Cuba ou le Venezuela.

Les électeurs de droite ont l’impression que Petro va suivre le modèle du Venezuela [où des gouvernements de gauche ont détruit l’économie], souligne Elizabeth Dickinson, analyste pour la Colombie à l’International Crisis Group.

Pour rassurer la communauté des affaires, M. Petro s’est engagé formellement à ne pas réaliser d’expropriations. Il envisage toutefois d’augmenter les impôts des mieux nantis et de mettre en place des programmes de lutte contre la pauvreté, qui touche 40 % des Colombiens.

M. Petro propose également de mettre fin à l’exploration pétrolière, pour libérer à terme le pays de sa dépendance aux hydrocarbures.

Les élites politiques qui dirigent la Colombie depuis des décennies sont nerveuses et tentent de le discréditer. Mais l'argument fataliste du Venezuela ne fonctionne plus, soutient Sergio Guzman.

Federico Gutierrez parle dans un micro.

Federico Gutierrez, à la tête de l’Équipe pour la Colombie, bénéficie de l’appui du parti de l’ex-président Alvaro Uribe et de la droite traditionnelle.

Photo : Getty Images / Guillermo Legaria

En 2018, le président actuel, Ivan Duque, avait gagné en grande partie à cause de cette peur, estime M. Guzman. Quatre ans plus tard, cependant, avec un taux de chômage très élevé, le coût de la vie qui ne cesse de grimper et la corruption à tous les échelons, quand on dit aux gens que Petro est une option désastreuse, ils n’y croient plus, observe l’analyste.

Les partis de gauche ont longtemps souffert du rapprochement avec les guérillas et le conflit armé qui a ravagé le pays pendant des décennies.

L’accord de paix conclu en 2016 entre le gouvernement et la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) a cependant changé la donne, et cette étiquette fait maintenant beaucoup moins peur, note Yann Basset.

« À cause de l’association historique entre la gauche et la guérilla, jusqu’à tout récemment, la gauche légale et démocratique, qui rejetait la violence, devait se démarquer de ces groupes. »

— Une citation de  Yann Basset, professeur de sciences politiques à l'Université du Rosario, à Bogota.

Avec la démobilisation des FARC, cette association a disparu, ajoute-t-il.

De plus, l’accord de paix a ouvert la porte pour discuter d’enjeux dont on ne parlait pas auparavant, soutient Mme Dickinson.

Le conflit a toujours été central dans la discussion politique, observe-t-elle. Alors qu’aujourd’hui, ce qui est le plus important pour la population, c’est le manque de mobilité sociale, le manque d’accès à l'éducation et l’abandon des zones rurales.

Des jeunes marchent dans une rue et scandent des slogans.

Les jeunes sont sortis manifester en masse pour réclamer des changements radicaux, comme ici dans les rues de Bogota, le 7 mai 2021.

Photo : Reuters

Ces enjeux ont poussé la population à manifester massivement en 2019 et 2021 contre le président Duque. Gustavo Petro a su canaliser ce mécontentement et se présenter comme la solution de rechange à un gouvernement très impopulaire, sourd aux mouvements de protestation.

« Petro est le candidat qui a le mieux su entendre la frustration des gens. Il a pris le pouls du pays et s’est positionné comme la personne la plus à même de trouver des solutions. »

— Une citation de  Elizabeth Dickinson, International Crisis Group.

Sa force est d’avoir réussi à mobiliser des secteurs éloignés de la politique, en particulier les jeunes, croit Yann Basset.Il y a un changement générationnel important qui se fait sentir dans l'opinion publique.

Lors des manifestations d’avril 2021, plusieurs protestataires mentionnaient vouloir continuer leur mobilisation afin de faire élire Gustavo Petro à la présidence. Ils le voyaient comme le seul capable de changer le statu quo.

Lignes de fracture

En plus des jeunes, M. Petro recueille le soutien des régions marginalisées du pays, soit les côtes caraïbe et pacifique, ainsi que les régions périphériques qui ont le plus souffert de la violence au cours des dernières décennies, souligne M. Basset.

Des Autochtones portent un cercueil, suivis par une procession.

Jose Albeiro Camayo, leader autochtone, a été assassiné par des dissidents des FARC le 24 janvier 2022 dans le département du Cauca. C'est un des 50 leaders sociaux tués pendant les trois premiers mois de l'année.

Photo : Getty Images / LUIS ROBAYO

Il interpelle également un électorat plus pauvre, selon ce que révèle une étude de l'Université du Rosario, qui montre un lien évident entre les municipalités les plus pauvres et le vote pour le parti de M. Petro. Les minorités (autochtones et afro-colombiennes) semblent, elles aussi, privilégier la gauche.

C’est un changement majeur par rapport aux élections de 2018, qui s’explique, selon les auteurs de l’étude, par l'augmentation de la pauvreté pendant la pandémie et par le fait que les gens n’adhèrent plus au discours sur les bienfaits universels de la croissance économique.

Gustavo Petro en est bien conscient. Il a appelé sa coalition le Pacte historique, faisant ainsi référence aux majorités réduites au silence, note Sergio Guzman. Il a choisi comme colistière une Afro-Colombienne militante pour les droits de la personne et l'environnement, Francia Marquez, âgée de 40 ans.

C’est la première fois qu’une Afro-Colombienne est candidate à la vice-présidence du pays.

Francia Marquez lève le poing.

Francia Marquez était arrivée deuxième lors de la consultation qui a permis à Gustavo Petro de devenir candidat à la présidence pour le Pacte historique. En 2018, elle a remporté le prix Goldman pour l'environnement.

Photo : Getty Images / JOAQUIN SARMIENTO

Francia Marquez a un poids symbolique énorme dans cette élection présidentielle parce que c’est une mère de famille monoparentale, afro-colombienne, qui vient d’une zone rurale, reconnue pour sa lutte contre l'exploitation minière à grande échelle, remarque Sergio Guzman.

De plus, souligne-t-il, sa nomination a créé un effet d’entraînement. Quatre des sept autres partis ont choisi des afro-descendants comme candidats à la vice-présidence.

« Francia Marquez a ancré la question des inégalités et de la diversité raciale dans le récit politique. »

— Une citation de  Sergio Guzman, directeur de Colombia Risk Analysis.

Élections à haut risque

La violence, malgré l’accord de paix signé avec les FARC, est toujours bien présente dans le pays.

Le nord de la Colombie a été paralysé pendant plusieurs jours, début mai, par une grève armée décrétée par le cartel du Golfe, un groupe de narcotrafiquants, en représailles à l’extradition de son chef, Dairo Antonio Usuga, alias Otoniel, aux États-Unis, où il doit être jugé pour trafic de cocaïne. Six personnes ont été tuées et une centaine de véhicules ont été incendiés.

Au cours des derniers jours, M. Petro a dénoncé le fait d'avoir reçu des menaces et a suspendu plusieurs rassemblements. Le ministère de l’Intérieur a renforcé l’imposant dispositif de protection qui l'accompagne.

Des dizaines de politiciens de gauche ont été assassinés en Colombie par le passé, dont Carlos Pizarro, ancien commandant de la guérilla du M-19, et Bernardo Jaramillo, chef de l’Union patriotique (UP), abattus tous deux durant la campagne présidentielle de 1990. Un autre candidat présidentiel de l’UP, Jaime Pardo Leal, a été tué en 1987.

Des électeurs votent tandis qu'un policier armé surveille les environs.

Un policier monte la garde dans un bureau de vote à Miranda, lors des élections législatives, le 13 mars 2022.

Photo : Getty Images / LUIS ROBAYO

L’ambiance est très tendue, observe Mme Dickinson. La violence est habituelle lors des élections en Colombie, que ce soit l'intimidation ou les attaques contre des candidats, mais aussi l'intimidation et la coercition des électeurs, souligne-t-elle.

S’il parvient à se faire élire le 19 juin, Gustavo Petro devra apprendre à négocier, croient les analystes. Je serai le président de toute la société colombienne, a déclaré M. Petro en entrevue à la revue Semana.

Mais, jusqu’à maintenant, sa force n’a pas été le compromis, observe Sergio Guzman.

« Quand on le met face à ses contradictions, Gustavo Petro traite ses adversaires de mafieux ou bien il dénonce un complot pour voler les élections. »

— Une citation de  Sergio Guzman, directeur de Colombia Risk Analysis.

Au cours des quatre dernières années, la polarisation n’a cessé d’augmenter à cause de la pandémie et des souffrances économiques liées aux politiques du gouvernement Duque, croit Elizabeth Dickinson. Je ne vois pas de candidat préparé à faire face à cette polarisation et à représenter toute la population.

Quiconque sera élu devra pourtant faire des compromis importants et gouverner au centre, puisque les élections législatives de mars ont produit un congrès très divisé, où aucun parti ne détient une majorité claire.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !